"Qu'est-ce que c'est, dégueulasse ?" : Alice Pfeiffer nous captive avec son "Goût du moche"

"Qu'est-ce que c'est, dégueulasse ?" : Alice Pfeiffer nous captive avec son "Goût du moche"
"Qu'est-ce que c'est, dégueulasse ?" : Alice Pfeiffer nous captive avec son "Goût du moche"
Le moche a un mille et un visages. Du kitsch dans l'art au dégueulasse, du ringard d'un Skyblog au soi-disant vulgaire d'un string Playboy... Un langage esthétique, oui, mais aussi politique. Alice Pfeiffer le démontre dans un essai aussi fascinant que pointilleux.
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Quel est votre moche préféré ? De notre côté, la concurrence est rude. Une couette aux motifs pétants qui fait tache sur un canapé. Des bibelots d'un goût douteux sur l'étagère de mamie. Des photos malaise-friendly de nous ados, arborant un look aussi aléatoire que fashion - enfin... à l'époque. Fringues, couleurs, mobilier, le moche a autant de déclinaisons que de sens. Sur Instagram, des comptes comme Ugly Design et Shit Gardens débordent à l'unisson de clichés ring', repoussants, nazes, érigés en art total.

Bref, le moche est partout. Cela, la journaliste de mode Alice Pfeiffer le démontre avec une admirable minutie dans Le goût du moche (ed. Flammarion). Un essai limpide et objet design à lui seul (par sa mise en page) explorant les nuances de l'affreux : le ratage, le ringard, le kitsch, le dégueulasse, jusqu'aux héritiers plus ambivalents tel le "néo-moche". Fascinée depuis toujours par cet hideux que l'on ne saurait voir, l'autrice désire percer "le mystère insaisissable du moche, son impossibilité à le figer, sa complexité à le théoriser".

Car a contrario du beau, la condition du moche est aussi fuyante qu'un cheval sauvage (de ceux qui donnent lieu aux pires tatouages). Ce n'est pas simplement l'esthétique qu'il transgresse, mais la morale d'une société se pinçant le nez face au "mauvais goût", et d'un patriarcat vouant aux gémonies la "vulgarité", ce "terrain de provocation aussi complexe que jouissif", comme l'énonce l'autrice. Un moche révolutionnaire donc, que ce manifeste audacieux explore jusqu'au vertige théorique.

Provoc', oui, mais pas seulement. Alice Pfeiffer nous en dit plus sur ce moche d'aujourd'hui qui pourrait être "le joli de demain et l'étrange d'hier".

Alice Pfeiffer, autrice de l'essai "Le goût du moche", par Léon Prost.
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Alice Pfeiffer, autrice de l'essai "Le goût du moche", par Léon Prost.

Terrafemina : Qu'est-ce que le moche, en deux mots ?

Alice Pfeiffer : L'on pourrait dire que l'inverse direct du beau est le laid. Tous deux nous renvoient à des notions de sacré, portent en eux une qualité quasi biblique. On dit volontiers du beau qu'il est divin, du laid qu'il est dégénéré. Or, le moche n'a pas ces "qualités"-là à proprement parler, cette grandeur si l'on veut.

Finalement, c'est le vilain petit canard, le petit frère, il est infantilisant, un peu dégradant. Il n'a pas la part de sérieux que l'on accorde au laid. On ne le fuit pas mais on le dénigre. Il y a chez lui un aspect moins académique et dogmatique qui touche presque au ridicule. Au fond, le moche est presque attendrissant !

Ce rapport aux dogmes et aux conventions est très ambivalent. Car le moche, et son sens, évolue en fonction de notre position sociale.

AP : Tout à fait. Si moi je porte des Crocs pour aller à un défilé Chanel par exemple, cela signifie que je n'ai pas peur d'être considérée comme une ringarde, une beauf, bref, tous ces termes ignobles que l'on peut entendre à ce sujet. Mais si cette absence de peur, ou plutôt cette volonté de provocation de ma part, était en vérité une marque de snobisme ? La question de son propre privilège se pose toujours.

Ce que l'on assimile à une forme d'ouverture peut en vérité faire office de distinction sociale, au sens bourdieusien du terme. Quand une marque comme Balenciaga fait des Crocs par exemple, il n'est pas question pour elle de saluer les classes populaires, le public working class qui apprécie ce produit à l'origine et l'arbore.

Au contraire, la Croc devient plus chère, moins pratique. Réappropriée, elle se retrouve criblée d'un sens qui va seulement parler à une élite. Elle n'est donc plus populaire. A travers ce genre de réappropriations culturelles, on cite une classe tout en l'excluant. C'est à ce type de phénomènes qu'il faut faire attention.

Et pourtant, le moche est justement une réaction à l'élitisme. Il porte en lui quelque chose de transgressif, voire de subversif.

AP : En touchant à tout ce que l'on n'arrive pas à nommer, le moche exprime effectivement un refus de la normativité et du grandiose – toutes ces choses que le Beau incarne. C'est presque punk ! Le Beau est une forme de tyrannie qui injecte ses valeurs à travers une esthétique considérée comme désirable. Désirer le moche, c'est donc se refuser à la matrice dominante, à ce que tout le monde veut.

Le Beau est un outil hégémonique, dont le revers contre-hégémonique serait le moche. Par-là même, il peut être une réaction directe à des valeurs patriarcales, bourgeoises, occidentales... Quand on gratte à la surface du moche on découvre cette dimension profondément politique. La notion de "dégueulasse", par exemple, met avant tout en lumière une société complètement obsédée par l'hygiène.

Le moche nous renvoie également à nos principes moraux, avec lesquels nous avons pu grandir, et ceux que l'on choisit (ou non) de rejeter aujourd'hui. La psychanalyste Julia Kristeva a théorisé la notion de "the abject" : l'abjection [dans son essai Pouvoirs de l'horreur: essai sur l'abjection, 1980, ndlr]. A travers ses réflexions, elle déconstruit ce qui nous attrape directement aux tripes : l'abject, le dégueulasse, l'horripilant.

Des choses très organiques et animales que l'on n'arrive pas forcément à s'expliquer. Au fond, ce n'est pas tant le moche qui est punk mais l'amour assumé du moche, qui peut avoir en lui une grande portée sociale.

Par rapport aux "valeurs patriarcales", vous dédiez un chapitre aux fringues "vulgaires" que vous portiez ado, comme "ce haut Pimkie moulant à en suffoquer" ou "ce jean stretch taille basse de la marque Pussy". Un style qui en dit long sur la société qui le condamne. C'est là que s'exprime la teneur féministe du moche.

AP : Je me suis interrogée sur les fringues que je portais plus jeune. Le rapport que j'entretenais avec elles. Ce que je ressentais en les portant. Ce que tout cela racontait de moi finalement. Pourquoi je portais ces vêtements que l'on disait "vulgaires " au juste ? Est-ce que je me sentais rebelle ? Car s'habiller ainsi c'était tout d'abord revendiquer des codes qui n'appartenaient plus du tout au joug familial.

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Et puis, on me traitait de "vulgaire", et j'ai progressivement découvert que tout un pan du féminisme, le féminisme pro-sexe notamment, défendait cette soi-disant "vulgarité" et mettait l'accent sur sa dimension émancipatrice, en insistant par exemple sur le rapport des femmes à leur corps, à leur sexualité. Assumer cette "vulgarité" était en vérité une expérience très formatrice.

On associe Instagram à un culte de la perfection. Pourtant, les comptes décalés valorisant le kitsch et le ringard abondent - tel le mythique Ugly Design. Comment l'expliquer ?

AP : Avec les débuts d'Instagram, on a effectivement assisté au vomi d'un pseudo-Beau, extrêmement lissé, indissociable de son époque. Couchers de soleil, corps et abdos, jolis cafés, toasts à l'avocat... Autant de ces photos alimentent la même imagerie du Beau. Quitte à provoquer une overdose.

Tant et si bien qu'aujourd'hui, des utilisateurs et utilisatrices y recherchent davantage la dissonance. Je pense à l'apparition au fil des années de certains filtres qui déforment les visages plutôt que de les magnifier. Sur les réseaux sociaux, on semble aujourd'hui progressivement s'écarter de ce Beau hégémonique.

Tout en sachant que le moche dépend toujours du contexte de son apparition, de qui l'arbore, de comment on l'arbore. Le moche implique plusieurs stades. Son sens circule. C'est parfois tout un voyage qui s'entreprend dans la tête des créateurs et des consommateurs. Son histoire est aussi celle d'un cheminement de la sensibilité.

Le goût du moche, par Alice Pfeiffer. Editions Flammarion, 185 p. 18 euros