Pourquoi "Notre corps, nous-mêmes" est un classique féministe d'utilité publique

Techniques d'auto-défense face aux agressions, focus sur l'intimité féminine, sujets tabous, déboulonnage du patriarcat... "Notre corps, nous-mêmes" est un classique de la littérature féministe. Et il a aujourd'hui droit à une réédition française d'utilité publique.
A lire aussi

40 ans. Cela faisait plus de quarante ans que Notre corps, nous-mêmes, adaptation française du classique du féminisme américain Our body, ourselves (paru en 1973 et adapté dans 35 langues), n'avait pas été réactualisé. C'est désormais chose faite avec la parution aux éditions Hors d'atteinte d'une nouvelle version rédigée par un collectif de voix militantes (de 22 à 70 ans). Mais Notre corps, nous-mêmes, qu'est ce qu'est ?

Un manuel d'apprentissage, d'autodéfense et d'émancipation, évoquant une multitude de thématiques : la masturbation féminine, l'exploration de son intimité, les réponses faites aux agressions sexuelles, la contraception, la puberté, le mythe de la virginité. Avec, toujours, une multitude d'illustrations (parfois anatomiques) et de témoignages. C'est un livre qui en 400 pages déboulonne bien des tabous et offre aux jeunes femmes (mais pas seulement) les armes nécessaires pour rétorquer aux violences patriarcales.

Forcément, on ne pouvait qu'interroger les autrices de ce projet aussi pédagogique que politique. Deux d'entre elles, Mathilde Blézat et Nana Kinski, reviennent (sans filtre) sur l'importance d'un tel ouvrage. On écoute.

Terrafemina : Comment s'est organisée cette nouvelle adaptation ?

Mathilde Blézat : L'édition française de Our bodies, ourselves n'avait pas été réactualisée depuis 1977 ! Alors il y a trois ans et demi, notre éditrice a eu l'idée de reconstituer une équipe pour ce faire, de la façon la plus inclusive et diversifiée, en terme d'origines, de classes sociales et d'âge. C'est un véritable projet collectif et nous avons tout "refait", car traduire la dernière version américaine, par exemple, n'était pas envisageable, ne serait-ce que parce que le système de santé là-bas et l'accès aux soins sont très différents.

Cependant, on a conservé la méthodologie d'origine et son atmosphère. C'est-à-dire que c'est un livre profondément féministe, écrit au "nous" et qui prend comme points de départ des témoignages et des groupes de paroles. Dans les années 70, Our bodies, ourselves, qui était d'abord une brochure, issue des milieux féministes politisés de l'époque, puis un livre, s'est constitué à travers l'organisation de groupes de paroles, avant que des femmes à travers le monde traduisent des parties entières de l'opus originel et l'adaptent au contexte de leur pays.

C'était aussi notre méthode : organiser des groupes entre autrices autour de tous les sujets abordés dans le livre puis se repartir les chapitres en binômes.

"L'intime est politique" !
"L'intime est politique" !

Nana Kinski : Nous n'avons pas toutes les mêmes âges ou expériences de vie - l'équipe de rédactrices va de 22 à 70 ans ! Et c'est aussi pour cela que les thématiques sont vastes, vont de la puberté à la ménopause. On a avant tout écrit cet ouvrage pour qu'il parle à toutes les femmes et que toutes puissent l'avoir en mains. Un livre aussi intergénérationnel, c'est rare. Nous voulions le donner à nos mères, nos soeurs, nos copines...

Les témoignages très diversifiés d'anonymes traversent de part et d'autre le livre. Comment ont-ils été recueillis ?

Mathilde Blézat : Nous avons lancé sur les réseaux sociaux des appels à participer à des groupes de parole, sur des sujets donnés (les stratégies d'autodéfense face aux agressions, l'allaitement...). Puis au fil de l'écriture, nous avons pu identifier des manques, en observant que certains groupes de personnes manquaient à ce récit, que toutes les femmes n'étaient pas visibles. Nous avons lancé de nouveaux appels suivant nos sphères respectives. Nous avons également organisé des entretiens individuels.

C'était essentiel car les témoignages constituent l'un des piliers du livre. Et pour cause : le côté "collectif" de la parole donne toute légitimité aux sujets. Sinon, chacune dans son coin dirait : "Je vis cela comme ça". Or ce ne sont pas des sujets individuels, mais de sujets de société.

Quand les femmes aident les femmes.
Quand les femmes aident les femmes.

Nous l'évoquions, mais l'un des chapitres forts de ce manuel est dédié aux stratégies d'autodéfense des femmes face aux agressions. C'est rare de lire des textes sur un tel sujet...

Mathilde Blézat : C'est un thème qui m'intéresse depuis très longtemps et que j'ai déjà pu aborder au gré de publications. Effectivement, on manque gravement de conseils pour se défendre alors que l'on utilise régulièrement des stratégies d'autodéfense qui n'ont pas de nom mais qui en sont, sans vraiment le savoir, c'est-à-dire que l'on développe toutes des outils et des armes face aux situations de domination et d'agression du quotidien.

Aujourd'hui, on incite les femmes à se battre dans les clubs sportifs. Mais ce qu'il y a d'important avec les ripostes "d'autodéfense féministe" mises en avant dans le livre, c'est de commencer par le mental. Faire tomber des barrières face à notre supposée vulnérabilité, mais aussi savoir d'où viennent ces violences (bien souvent, de notre cercle proche, quand il est question de viol). L'autodéfense féministe, ce n'est pas simplement faire du kung fu et casser des dents (sourire), mais identifier qui nous fait du mal et comment faire cesser cette situation.

Un manuel d'émancipation et d'autodéfense.
Un manuel d'émancipation et d'autodéfense.

Cela participe au côté "frontal" du livre, qui détaille aussi les pratiques d'autoévaluation (examiner sa vulve, ses seins). C'est un manuel pratique qui apprend aux femmes à mieux connaître leur corps, en réponse (notamment) aux violences gynécologiques...

Mathilde Blézat : Oui, l'idée est de proposer des ressources concrètes que l'on peut appliquer selon les situations. C'est un manuel d'autodéfense et d'émancipation, par delà sa dimension "apprentissage et initiation". Il inculque aux lectrices des savoirs. En tant que femmes, nous regardons trop peu notre corps, en particulier nos organes sexuels, or, ce manque d'observation va à l'encontre de la médecine préventive : nous ne rendons pas compte d'éventuels symptômes avant d'aller consulter un médecin.

Or, ce sont ces connaissances qui, dans le cabinet médical, nous permettent de dire "non". C'est aussi pour cela que l'on explique comment doit se dérouler une consultation gynécologique "normale", ce qui est respectueux et abusif, éthique ou non.

Nana Kinski : C'est important de connaître son corps, en terme de sexualité par exemple – cela permet de savoir ce que l'on peut aimer ou pas. Je pense que le corps féminin doit d'abord être observé par les femmes avant de l'être par l'institution médicale, qui est encore très patriarcale. Moi-même, j'ai découvert plein de choses sur la sexualité, l'accouchement, l'intimité féminine, en lisant Notre corps..., notamment grâce à ces illustrations anatomiques. C'est un peu mon encyclopédie ! Si j'ai besoin de quelque chose, je cherche dans l'index.

Des illustrations frontales et pratiques.
Des illustrations frontales et pratiques.

La ligne éditoriale est vaste car des thèmes très actuels comme la PMA et le post-partum sont abordés. Était-ce pour cela qu'une réédition était nécessaire ?

Mathilde Blézat : On a effectivement essayé de brasser pas mal de choses, même les plus tabous. Cela fait très peu de temps que le sujet du post-partum (et de la dépression qui peut en découler) est médiatisé par exemple. Mais l'on parle aussi de l'injonction à la maternité, du fait de ne pas vouloir d'enfants, du célibat féminin, et de sujets qui aujourd'hui encore sont encore vus que comme des "discussions de bonnes femmes" : les menstruations, le poids des régimes, les poils, des thèmes dont l'on conteste la portée politique alors qu'ils sont indissociables de la société patriarcale. Trop de gens l'ignorent encore, mais l'intime est politique.

Cette dimension politique est évidente dans l'ouvrage : sont autant cités les slogans écoféministes et le militantisme sur les réseaux sociaux que le féminisme pro sexe... C'était important de consacrer cette place aux nouvelles générations de militantes ?

Mathilde Blézat : Oui, il fallait s'ouvrir au maximum. C'est pour cela que Simone de Beauvoir est citée, mais aussi Aya Nakamura. Hors de question de délivrer un discours du type "être une bonne féministe" au risque de faire éclore de nouvelles injonctions. Chacune est venue ajouter les sources qui lui parlent plus.

 

Laisser la parole aux nouvelles générations.
Laisser la parole aux nouvelles générations.

Dans le fond, nous souhaitions que Notre corps... puisse être lu par des adolescentes, et les aider, à l'heure où, par exemple, la représentation des organes sexuels féminins est encore de l'ordre du désert absolu. Très peu de manuels scolaires représentent le clitoris correctement ! Ce livre peut donc servir de support éducatif.

Nana Kinski : De manière générale, il est important que toutes les voix soient entendues, et surtout les plus précaires. Le féminisme privilégié par les magazines type Elle ne s'adresse pas aux classes populaires alors que sur les réseaux sociaux, tout le monde peut s'exprimer. De la même façon, ce projet collectif privilégie la sororité et le féminisme transversal.

Quand je suis devenue féministe, cette cause se résumait à mes yeux à Simone de Beauvoir et l'association Osez le féminisme. Je ne me sentais pas vraiment représentée. C'est avec les réseaux sociaux que je me suis rendue compte que si, ça me concernait. Aujourd'hui, des voix comme celles des militantes afroféministes sont plus entendues. L'inclusion est essentielle : faire résonner les paroles des féministes lesbiennes, musulmanes, noires...

 

"Notre corps, nous-mêmes", une réflexion révolutionnaire.
"Notre corps, nous-mêmes", une réflexion révolutionnaire.

Ce livre s'adresse à toutes celles qui ne se sentent pas écoutées. Or, de la dernière cérémonie des César aux violences sexuelles quotidiennes, les victimes n'ont pas le droit à la parole, on la conteste, et on honore celle des coupables. Or, nos luttes existent. On voulait réunir le plus de sujets – et des sujets actuels - pour faire changer les choses dans le bon sens. Et il est question de manifestations car sans résistance, il n'y a pas d'émancipation. En fait, si on ne bouge pas, on n'obtient rien !

Même si ça va prendre du temps pour détruire le patriarcat, on ne s'arrêtera pas de lutter. Cela passe par plein de choses, du fait de circuler librement dans l'espace public au fait de pouvoir militer sur Twitter, ou encore de porter ses cheveux au naturel – pour moi qui suis noire.

Le pouvoir ne va rien nous laisser si l'on ne bouge pas. Et parler entre femmes, c'est déjà une libération, qu'on soit féministe ou pas. Car ce n'est pas du côté du gouvernement qu'il faut espérer grand chose. Si on ne fait qu'écouter la secrétaire d'Etat à l'égalité femmes-hommes Marlène Schiappa, on y sera toujours en 2030.

Notre corps, nous mêmes. Collectif NCNM.
Editions Hors d'atteinte, 384 p.