L'interview girl power de Lucie Lucas

Bande-annonce de Clem saison 11
Elle est la "Clem" de la série-phénomène de TF1. Mais qui est au juste Lucie Lucas ? Derrière cette figure cathodique familière se cache une femme de combats, qui rêve d'un monde plus juste, plus doux, plus vert.
A lire aussi

Elle fait partie de ces héroïnes populaires avec lesquelles les Français·e·s ont régulièrement rendez-vous. Clem, c'est cette petite bulle de légèreté cathodique qui réjouit les fans, qui ont pu suivre la métamorphose d'une mère ado en femme forte et indépendante depuis 2010. Derrière le succès phénoménal de la série, il y a son interprète, Lucie Lucas. Une comédienne aussi discrète que férocement engagée, qui avait bouleversé en publiant sur Instagram en novembre 2019 un texte puissant dans lequel elle révélait avoir été victime de viols. "J'ai senti que c'était le bon moment", nous confie-t-elle aujourd'hui par mail.

Cet engagement féministe, cette parole libre, elle ne manque pas de les faire vivre et fructifier au quotidien. A l'image du potager de sa ferme écologiste dans les Côtes-d'Armor, en Bretagne. Un territoire précieux et fertile sur lequel elle s'épanouit aux côtés de ses trois enfants et de son compagnon, loin du vacarme urbain et des paillettes du show-business.

Alors que Clem fait son grand retour pour une onzième saison ce 19 avril sur TF1, nous avons questionné Lucie Lucas sur ses combats féministes et écolos. L'occasion de découvrir une actrice sans langue de bois qui s'interroge, déconstruit et donne de la voix.

Terrafemina : Clem revient pour une saison 11. Toujours pas lassée ?

Lucie Lucas : Non, pas lassée ! Honnêtement, aucune saison ne se ressemble. Nous prenons toujours soin de défendre des intrigues qui laissent la place à tous les nouveaux spectateurs qui voudraient nous rejoindre sans qu'ils ne puissent se sentir perdus. Et comme nous explorons saison après saison des faits de société et d'actualité, nous avons malheureusement toujours beaucoup de choses à dire.

Je pense que ce qui distingue vraiment cette nouvelle saison des saisons précédentes, c'est l'humour. Nous avons tous besoin de rire, même dans les situations les plus terribles et même en ce moment en cette période si sombre que nous traversons.

Vous avez récemment incarné la figure féministe de Pauline Dubuisson dans le film La petite femelle. Peut-on trouver des aspects féministes dans Clem ?

L.L. : Bien sûr ! D'ailleurs, je ne connais pas beaucoup de séries françaises où il y a autant de personnages féminins. Clem, Salomé, Marie-France, Inès, Nathalie Caro et Alizée quand elles étaient là, Izia, Clara, Amélie... Elles sont toutes à leur manière des femmes à la personnalité profondément riche et puissante.

Et justement, dans cette saison 11, on s'intéresse particulièrement à toutes ces figures. Quelle place ont-elles au travail, dans leur famille, comment se voient-elles, comment se sentent-elles perçues par les autres ? Quel que soit leur âge, leurs problématiques et leurs aspirations, cette année, nous allons vraiment essayer de comprendre comment leur féminité va pouvoir être un moteur dans les positionnements qu'elles vont devoir prendre.

Lucie Lucas au festival de Luchon en février 2020
Lucie Lucas au festival de Luchon en février 2020

En 2019, vous révéliez avoir été victime de viols. Un témoignage très fort. Qu'est-ce qui vous a donné la force de libérer cette parole ?

L.L. : Pour pouvoir affronter nos dysfonctionnements, nos peurs, nos névroses, réparer nos blessures dans une société qui s'effondre, il faut nommer les choses. C'est la première étape à respecter pour aller de l'avant. Pour ma part, le 23 novembre 2019, j'ai senti que c'était le bon moment. C'était comme un appel auquel je ne pouvais pas ne pas répondre.

Cela m'a pris plusieurs décennies d'accepter que tout cela n'était pas de ma faute, qu'avoir été une victime ne faisait pas de moi une victime. Et je crois en la solidarité. Alors j'ai voulu apporter mon soutien à toutes ces femmes qui ont décidé de ne plus se taire et de ne pas cesser le combat tant qu'elles ne seraient pas entendues.

Le témoignage d'Adèle Haenel a été pour vous un déclic. Pourtant, peu de voix se sont encore élevées chez les actrices françaises dans son sillage. Comment expliquez-vous cette frilosité ?

L.L. : Je ne reprocherais jamais à quelqu'un de garder pour elle ou pour lui son jardin secret... Personne n'a le devoir de parler publiquement. Notamment parce que cette société manque cruellement de bienveillance et qu'elle est obsédée par le jugement de l'autre. Parler publiquement de ses blessures, c'est les exposer à toutes et tous. C'est d'ailleurs pour cela qu'en général, les personnes victimes d'abus mettent tant de temps à parler : le temps de la reconstruction qui est propre à chacun·e peut être très long.

Et après, il y a le temps du combat quelque part. Le jour où on décide de parler, on décide d'affronter son démon dans l'arène publique, celui justement qui nous a abusée, qui nous a fait sentir si mal, si petite, si incapable. Il faut être très fort pour affirmer devant tous : "Je crois que j'ai subi une violence qui ne me paraît pas du tout normale". Mais il faut être encore plus solide pour encaisser les doutes qu'on vous renvoie, les insultes parfois, les moqueries, les légendes que l'on construit autour de notre récit... Ce récit si intime et douloureux.

En revanche, c'est vrai que je suis désolée que des voix publiques rejettent le terme de féminisme. Moi-même, lorsque j'avais 20 ans et que je n'avais rien compris au féminisme, je disais que je n'étais pas féministe, que ce que je voulais, c'était l'équité entre les femmes et les hommes. Or c'est précisément cela, être féministe. Pour moi, c'est reconnaître que l'un des deux sexes est opprimé, ne pas se satisfaire de cette situation et lutter pour que ça change. Et ça commence à changer nos propres réflexes aussi.

Je suis profondément féministe et pourtant je me dis parfois (mais toujours à tort) qu'un livre avec une héroïne pirate ne va pas intéresser mon fils. Et pourtant, c'est devenu son histoire préférée ! Il m'est arrivé de demander à ma fille qui voulait se couper les cheveux courts si elle voulait "une coupe de garçon", ce à quoi elle m'a alors répondu : "Euh... Maman, je te signale qu'une coupe de garçon ça n'existe pas !".

Ou bien quand je fais du bricolage avec des hommes et que l'on rencontre une problématique, je ne vais pas insister si j'ai une solution, alors je m'y connais et que j'y ai réfléchi longuement. Mais malgré tout, je vais finir par me convaincre que je maîtrise forcément moins qu'eux.

Combien de réflexes quotidiens avons-nous qui nous déprécient sans que nous en ayons conscience ? Tout le monde devrait être féministe, les hommes aussi. De même que chaque être humain devrait être du côté de l'opprimé jusqu'à ce que l'équilibre et l'harmonie soit rétabli.

Avez-vous été victime de sexisme dans le milieu du cinéma et de la télé ?

L.L. : Evidemment ! Et cela arrive encore régulièrement. Un exemple tout bête : l'un de mes agents, que j'adore et qui pourtant ne pensait vraiment pas à mal quand il me parlait, me dit à propos d'un contrat que nous sommes en train de négocier : "Je vais regarder chez les autres comédiennes de ton âge ce qui se pratique en matière de salaire pour un projet du même genre".

Sur le moment, je n'ai pas relevé, mais en raccrochant, je me suis dit : "Mais je ne veux pas d'un salaire de femme ! Je veux le salaire qui me paraît juste pour ce projet et tout l'engagement qu'il va me demander... Donc je veux qu'on regarde tous les salaires des hommes et des femmes confondus de même expérience que moi avant de me positionner. "

Dans de votre témoignage, vous preniez les hommes à parti ("Je voudrais que les hommes comprennent pourquoi on les embête tellement avec notre féminisme en ce moment, pourquoi on ne veut plus "lâcher l'affaire""). En quoi "embarquer les hommes" dans la lutte féministe vous semble-t-il nécessaire ?

L.L. : Parce qu'on y arrivera pas si les hommes ne nous soutiennent pas. De même que les personnes racisées et les minorités ne pourront pas construire un monde équitable, juste et inclusif dans leur coin sans qu'une grande partie des gens privilégiés ne les soutiennent. C'est ma conviction en tous cas.

Un jour, avec l'homme de ma vie, nous avons failli nous séparer pour plusieurs raisons. Nous étions prêts à beaucoup de concessions pour que cela n'arrive pas, mais il m'est apparu certain que l'on ne pourrait décider de continuer à avancer ensemble qu'à une condition, sur laquelle je ne pouvais plus transiger. Je voulais qu'il reconnaisse "officiellement" que l'oppression faisait partie de moi parce que je suis une femme. Que je me suis construite à travers, par et contre cette violence rabaissante, discriminante et sournoise car parfois câline et enjôleuse... Que jamais il ne pourrait réparer tout le mal que j'avais subi, parfois même sans m'en rendre compte, et que je subirai encore. Et même si d'une certaine façon, lui aussi subit parfois les attaques et les désastres de notre société patriarcale et misogyne, il a profité des avantages de ce système oppressant et que s'il ne prenait pas position ouvertement, il devenait complice de laisser faire.

Aujourd'hui, je sais que lorsqu'il me regarde, il voit aussi en moi la guerrière qui se relève encore et toujours. Et depuis, il m'encourage bien plus qu'avant, il me donne tant de force, de confiance en moi et il souffle sur les braises d'un sentiment légitime qui grandit de plus en plus fort en moi. Je ne me sens plus inférieure à lui, je ne me sens pas supérieure... Je nous sens complémentaires et en osmose.

Vous êtes également très engagée sur le terrain environnemental. L'écoféminisme vous est-il familier ?

L.L. :L'écoféminisme est une notion qui m'intéresse beaucoup, mais que j'ai besoin de potasser encore pour bien la comprendre et l'appréhender. D'après ce que j'ai compris, c'est un courant de pensée qui voudrait construire un système de société où l'écologie et la femme auraient une place centrale. Pourquoi pas ?

Le problème n'est pour moi pas le genre, mais les valeurs que l'on décide de prioriser. En tout cas, je peux vous dire que même dans l'écologie, il y a encore beaucoup à faire en matière de féminisme et de patriarcat. Et des abus, parfois très graves, il y en a aussi, comme dans tous les milieux : aucun n'est épargné par les violences et particulièrement les violences sexuelles.

La crise du Covid-19 a poussé de nombreux·ses citadin·e·s à quitter les villes pour la campagne. Vous avez franchi le cap depuis longtemps.

L.L. : Nous sommes partis vivre à la campagne avec mon mari et nos enfants parce que nous voulions vivre dans la nature, près des éléments, le vents, la mer, la terre, vivre au rythme des saisons. Et apprendre à gagner notre autonomie : cultiver nos fruits et nos légumes, faire notre propre électricité, encourager tous ceux qui construisent le monde de demain, les soutenir, inspirer ceux qui n'osent pas encore se lancer, partager avec le plus grand nombre nos rêves, nos doutes, nos espoirs, nos joies...

C'est pourquoi nous développons aussi chez nous un bar associatif et citoyen ainsi qu'une boutique de producteurs locaux dans laquelle on peut trouver nos légumes et fruits, mais aussi les productions nutritives ou artisanales des artisans et paysans qui nous entourent et qui partagent notre vision du monde.

Quelle est l'avancée en matière de droits des femmes que vous attendez toujours ?

L.L. : Je ne sais pas... J'attends beaucoup et en même temps je n'ose y croire.

La chanson "girl power" qui vous rebooste ?

L.L. : J'ai trois chansons "girl power" : I'll Be Your Woman de Michelle Gurevich, No More Fight Left In Me d'Imany, et Unstoppable de Sia.

Vos mantras inspirants ?

L.L. : "Il y eut un soir, il y eut un matin, il y eut un soir..." : cela m'aide quand j'ai besoin de toutes les patiences, pendant mes accouchements par exemple. Quand je suis désespérée, que je ne vois pas d'issue, je me remets dans les mains de la vie qui passe, immuable dans sa mobilité.

"À quoi ça sert de vivre si ce n'est pas pour chercher le bonheur partout où il se cache" : ça, c'est pour m'obliger à rester positive, à regarder le verre à moitié plein et à profiter de l'instant présent.

"Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme" : celle-ci accompagne ma vision du monde. Plus qu'une règle physique de Lavoisier, c'est un principe terrestre que l'on peut appliquer partout, à tous les domaines, et qui moi me pousse à l'autonomie, à la créativité, en me confortant dans mon "éco-logique".

"Je ne sais rien, je ne saurais jamais rien, les vérités sont infinies et relatives. Ma seule certitude est l'amour" : je ne veux jamais me reposer sur mes lauriers, je veux continuer à remettre les choses en question, à imaginer, apprendre, comprendre, découvrir, rester ouverte à l'infiniment grand et l'infiniment petit... J'ai quelques intimes convictions mais pas de certitudes.

Je trouve que le privilège de vieillir, c'est d'avoir l'opportunité de devenir sage, c'est-à-dire en paix et en harmonie. Or les certitudes nous privent de cela, car elles jugent, condamnent et hiérarchisent. Ceux qui s'accrochent à leurs certitudes n'ont en réalité qu'une peur : qu'on leur prouve un jour qu'ils se sont trompés depuis le début. Et alors tout leur monde, basé sur de fausses certitudes, s'écroulerait comme un château de cartes... C'est cette idée de perte potentielle qui peut être insupportable pour nous. Et c'est souvent face à cette peur que l'on s'accroche à nos certitudes au-delà de la raison.

Votre dernier moment "badass" ?

L.L. : Quand on essaie de m'intimider, on me ramène toujours à ma "condition" de femme, et depuis #MeToo, j'adore rappeler à l'oppresseur que je ne suis plus seule et que s'il continue, je l'enregistre et le monde entier va savoir ce qu'il est en train de faire. Cette arme toute simple est redoutable. Avant on nous disait : "C'est ta parole contre la mienne et personne ne te croira" : ce temps-là est révolu.

À propos
Lucie Lucas