Sexisme au lycée Saint-Cyr : les témoignages glaçants des étudiantes militaires

Des cadets de Saint Cyr au défilé du 14 juillet
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Le journal Libération dévoile une enquête qui dénonce les agissements profondéments sexistes d'un groupe d'étudiants extrémistes de la classe préparatoire militaire du prestigieux lycée Saint-Cyr. Le quotidien livre une quinzaine de témoignages d'ex-étudiants, tous plus glaçants les uns que les autres.
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Ce vendredi 23 mars, le quotidien Libération publie une enquête glaçante sur le sexisme au sein des classes préparatoires du lycée Saint-Cyr, voie royale pour accéder aux carrières dans l'armée de Terre. Tout commence quand Mathilde, jeune femme de 20 ans, décide de raconter son histoire d'un rêve de carrière brisé, dans une lettre adressée au président de la République Emmanuel Macron datée du 2 décembre 2017.

Un an auparavant, Mathilde s'inscrit en classe préparatoire, dans l'espoir d'intégrerl'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr (ESM). Mais la jeune femme va vite déchanter : en intégrant l'établissement, elle réalise que les femmes n'ont manifestement pas leur place dans ce milieu où elles sont considérées comme des persona non grata. "J'ai honte d'avoir voulu aller dans une armée qui n'est pas prête à recevoir des femmes. J'ai appris que porter un vagin ruine une carrière, une vocation, une vie", regrette la jeune femme.

Dans cette missive dont Libération rapporte les passages les plus percutants, Mathilde détaille de nombreuses formes de persécutions contre les femmes orchestrés par des garçons "prêts à tout". Harcèlement moral, intimidation, humiliations publiques... Ces étudiants, que l'on nomme "tradis", ont un objectif clair, explique Mathilde : dissuader les femmes de passer le concours d'entrée de l'ESM.

"Chez les tradis, les filles des classes prépa sont le diable"

Si les "tradis" ne représentent qu'une minorité, environ 60 élèves sur 230 l'ensemble des classes préparatoires de Saint-Cyr, ces derniers parviennent cependant à régner par la loi du plus fort, et ce, en toute impunité. Dans son enquête, Libération publie le témoignage d'Anthony, ex-tradi repenti, qui explique comment lui et ses camarades procédaient pour décourager les potentielles futures officières de l'armée de terre.

"Ils se vantaient d'une famille fondée sur les valeurs de déplacement de soi et d'entraide entre frères. Sans filles donc. (...) Les tradis ont quasiment tous le même profil : issus de familles bourgeoises, militaires, ils sont pour la plupart très catholiques et vont à la messe tous les dimanches. Une majorité d'entre eux sont également sympathisants d'extrême droite, genre Marine Le Pen, misogynes, racistes et homophobes. Ils ont de manière systématique un rejet de l'autre qui ne leur ressemble pas", explique l'ex-tradi qui reconnaît avoir été l'un des plus virulents les premiers mois, avant de claquer la porte et tourner le dos à ce groupe d'étudiants ultra-conservateurs et extrémistes.

"Il faut savoir que chez les tradis, les filles des classes prépa sont le diable. Ce sont elles les moins considérées parmi tous les groupes. Elles sont des pestiférées, les voleuses de concours qui devraient plutôt s'occuper du foyer, les ennemies à éliminer", ajoute-il.

Tapage nocturne, défécation, insultes à répétition

À la lecture du témoignage d'Anthony, on comprend que la haine des "tradis" envers les étudiantes va en réalité bien plus loin qu'une simple peur qu'on leur vole leurs chances d'être admis à l'ESM. Dans sa lettre, Mathilde raconte que les rares fois où les "tradis" daignaient leur adresser la parole, était pour les traiter de grosse. Tous les ans, à la fin du mois de septembre, les "tradis" font des descentes dans les dortoirs afin de recruter leurs nouveaux membres. Pour rejoindre le clan, tous les coups sont permis : tapage nocturne dans le dortoir des filles pour les empêcher de dormir, défécation devant leur porte de chambre, pancartes "à mort les grosses", insultes à répétition...


Un stratagème qui, pour Mathilde, a rudement bien fonctionné, puisque la jeune femme a quitté le lycée et renoncé à son rêve de devenir officière de l'armée de terre. Et elle est loin d'être la seule dans ce cas. La lettre que cette ex-étudiante a envoyé au président de la République Emmanuel Macron en décembre dernier n'ayant pas déclenché de vives réactions en masse (à l'exception de l'organisation de quelques tables rondes au lycée de Saint-Cyr), Mathilde a donc décidé de contacter Libération pour, selon ses propres termes, alerter sur ce "vase clos réactionnaire et paternaliste". Depuis, une quinzaine d'autres personnes- des filles pour la plupart- ont décidé de prendre la parole. Les témoignages recueillis couvrent une période allant de 2013 à aujourd'hui, précise le quotidien.

"Youlez les grosses"

Parmi eux, celui de Marie, qui a passé un an au lycée de Saint-Cyr en classe préparatoire. À l'instar des autres étudiants qui ont témoigné, la jeune femme a particulièrement été marquée par l'épisode de la soirée de "2S". Lors de cette fête annuelle consacrée à la commémoration de la bataille d'Austerlitz (2 décembre 1805), les "tradis" se livrent à des "sketchs", dont l'un consiste à traîner une jeune étudiante sur scène par les cheveux devant une foule déchaînée de garçons s 'écriant "youlez les grosses !" (traduction : "scalpez les femmes").

La youle fait référence à la coiffure arborée par les "tradis" : cheveux rasés de près sur le côté et longue mèche sur le sommet du crâne. "Les filles de l'assemblée sont restées abasourdies. On ne savait pas trop si cela signifiait que nous n'étions pas les bienvenues ou si c'était carrément une menace de mort. Dans tous les cas, c'était de la misogynie clairement exposée", raconte Marie. L'ancienne étudiante se souvient également d'avoir vu l'inscription "µ" gravée sur les tables de classe et dans la cour du lycée, un nom de code des tradis signifiant "misogynes". Un signe qu'ils s'étaient d'ailleurs gravés sur leur poitrine dénudée, le soir du fameux "sketch du scalpel".

La ministre des Armées Florence Parly réagit

Aurore, 20 ans, se souvient elle aussi de cette soirée "2S". L'événement et le contenu de ses prestations avaient été validés en amont par la direction du lycée Saint-Cyr, assure l'étudiante. Choquées, plusieurs filles sont venues se plaindre de ce sketch de très mauvais goût auprès de la direction de l'établissement. "Le commandement nous a répondu qu'il ne fallait pas que nous prenions la mouche pour une simple blague potache", déplore Aurore.

Interrogée ce vendredi matin sur l'affaire, la ministre des armées Florence Parly s'est exprimée au micro de RTL : "Des mesures ont été mises en oeuvre. Il se trouve que dans certains établissements et en particulier un, des agissements inacceptables se poursuivent. Vous pouvez compter sur mon engagement pour que des mesures soient mises en oeuvre", a-t-elle assuré.

Selon Libération, qui s'est entretenu avec les porte-paroles du ministère des Armées, l'une de ces mesures pourrait notamment consister à interdire les sketchs lors de la soirée "2S". "Je n'y crois pas. C'est toujours la même hypocrisie. Ici, on laisse les filles se faire opprimer et on ne sanctionne jamais les bourreaux", a réagi Aurore, visiblement écoeurée.