Un selfie avec des fringues d'enfants : le nouveau "défi" qui exacerbe le body shaming

Un selfie avec des fringues d'enfants : le nouveau "défi" qui exacerbe le body shaming
Un selfie avec des fringues d'enfants : le nouveau "défi" qui exacerbe le body shaming
Après la feuille A4 ou le challenge du nombril, un nouveau "défi" a fait son apparition sur les réseaux sociaux chinois. Celui de poser dans une cabine d'essayage avec des vêtements pour enfants sur le dos, dans le but de prouver qu'on est assez mince pour les passer.
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Il ne manquait plus que ça : un énième défi en ligne qui sacralise des standards de beauté réducteurs et clairement incompatibles avec la grande majorité de la population. Cette fois, il ne s'agit pas de réussir à couvrir sa taille d'une feuille A4 en mode portrait pour montrer combien on est fin·e, ni de passer son bras derrière le dos jusqu'à toucher son nombril dans un but similaire. Non, le but, c'est de rentrer dans des vêtements pour enfants.

En Chine, les rayons jeunesse de la chaîne japonaise Uniqlo ont vu débarquer une tripotée de nouvelles clientes qui ne sont pas là pour étoffer le vestiaire de leur progéniture, mais plutôt pour poser devant le miroir des cabines d'essayage, téléphone au poing. Un selfie dans des micro t-shirts ou des micro pulls taille 10 ans qui finira sur les réseaux sociaux, culpabilisant certainement celles et ceux dont la silhouette ne correspond pas à cette norme au passage.

"Un body shaming malsain"

Sur Weibo, une plateforme chinoise de microblogging, le sujet "Adult tries on Uniqlo children's clothing" ("des adultes essaient des vêtements pour enfants Uniqlo", en français) a déjà fait plus de 680 millions de vues, rapporte le New York Times. Et les critiques, nombreuses, sont partagées en deux camps.

D'abord, il y a ceux et celles qui épinglent justement les attentes physiques irréalistes que cela contribue à véhiculer, qualifiant ce "jeu" d'une "autre façon de promouvoir l'esthétique 'blanche, jeune et mince'", tacle notamment une internaute, en référence à une expression couramment utilisée pour décrire la norme de beauté dominante dans le pays. "Cela met l'accent sur un body shaming malsain et devrait être fermement combattu", poursuit-elle.

Et puis, il y a les plus pragmatiques, qui pensent à l'état dans lequel les femmes qui les enfilent laissent les fringues une fois qu'elles ont pris leur photo. "Bien que j'envie leur silhouette, elles devraient acheter les vêtements après les avoir essayés ! Ils sont tous étirés, comment des enfants pourraient-ils les porter !" Pas faux, surtout lorsque les pièces sont aussi tachées de font de teint.

Pour Tina Rochelle, professeure en sciences sociales et comportementales à la City University de Hong Kong, qui étudie l'influence du genre et de la culture sur la santé, il s'agit tout bonnement d'une "tendance dangereuse non seulement en raison de la recherche de la minceur et de la pression qu'elle exerce sur les femmes et les jeunes filles, mais aussi en raison de la sexualisation manifeste des femmes". Elle le souligne auprès du New York Times : ces vêtements pour enfants sont particulièrement moulants sur le corps d'adultes.

Interpeller l'industrie de la mode plutôt que ses victimes

Si le message diffusé peut clairement complexer de nombreux·ses internautes, Jia Tan, professeure adjoint en études culturelles à l'Université chinoise de Hong Kong, rappelle toutefois que celles qui s'en font le vecteur souffrent aussi des injonctions de la société.

"Je pense que nous devons d'abord nous interroger sur l'énorme pression sociale exercée sur les femmes, et sur la raison pour laquelle les industries de l'habillement peuvent avoir autant de pouvoir pour standardiser notre apparence, avant de pointer du doigt ces adultes qui s'exhibent dans des tailles d'enfants", encourage-t-elle auprès du journal.

S'interroger et continuer de se battre contre des diktats ravageurs au sein d'une société qui, à en croire la professeure en sciences sociales Tina Rochelle, peine à reconnaître leur impact sur le bien-être de celles et ceux qui la composent.

Pour Dre Pan Wang, Pan Wang, maîtresse de conférences en études chinoises et asiatiques à l'Université de Nouvelle-Galles du Sud, il y a toutefois de l'espoir, et il se trouve principalement en ligne. "Internet a créé un espace où les gens peuvent discuter de ces sujets - les femmes, la féminité, la beauté, le corps - ce qui est un signe positif car cela contribue à démystifier les stéréotypes et à inciter le public, en particulier les jeunes femmes, à repenser le genre, les différences entre les sexes et les relations entre les sexes", s'enthousiasme-t-elle dans un entretien pour le média australien ABC.

La route est certes encore longue, mais heureusement, la lutte pas près de s'arrêter.