"La couleur des sentiments" cartonne sur Netflix (et il n'y a pas de quoi se réjouir)

"La couleur des sentiments", une séance à oublier ?
"La couleur des sentiments", une séance à oublier ?
Et si visionner "La couleur des sentiments" était la pire chose à faire en ce moment ? Surprise : en ces temps de mobilisations populaires organisées à la mémoire de George Floyd, ce film à succès de Tate Taylor cartonne sur Netflix. Pourtant, il n'a (vraiment) rien de très engagé...
A lire aussi

La couleur des sentiments, adaptation ciné du roman éponyme de Kathryn Stockett, c'est l'histoire d'une relation insolite. Celle qui unit, dans le Mississippi des années soixante, la jeune femme blanche Eugenia (Emma Stone) et la domestique noire, Aibileen (Viola Davis). Un film plein de bons sentiments (le titre ne mentait pas) qui, ces derniers jours, connaît un étrange regain de popularité : aux Etats-Unis, il est devenu le cinquième programme le plus visionné de la plateforme de streaming Netflix, excusez du peu. Faut-il s'en réjouir ? Certainement pas.

Qu'un film qui aborde la ségrégation et les discriminations raciales soit si "tendance" en ces temps où résonne dans les rues états-uniennes le slogan "Black Lives Matter" ("les vies noires importent") pourrait être une bonne chose, pourtant. Mais s'attarder sur cette Couleur des sentiments, son contenu - mais aussi le point de vue que lui porte près de dix ans après sa sortie son actrice afro-américaine principale - suffit à modérer quelque peu notre enthousiasme. Et pas que le nôtre. Les médias américains l'affirment : La couleur des sentiments est la pire chose que vous puissiez voir en ce moment, et il vous faut le reléguer au fin fond de votre to-do list.

"[A l'époque], je sentais déjà qu'à la fin de la journée de tournage, ce n'était jamais la voix des domestiques noires qui se faisait entendre", a ainsi déploré Viola Davis l'espace d'une interview rétrospective. Accorder plus de place aux paroles et à la présence des personnages blancs qu'à celle des personnes noires - pourtant au coeur du récit - c'est là l'un des principaux reproches fait à la fable hollywoodienne de Tate Taylor.

Et ce n'est pas tout.

Le mythe du "white savior"

"La couleur des sentiments", un retour de hype discutable.
"La couleur des sentiments", un retour de hype discutable.

Car La couleur des sentiments recycle aussi un mythe vieux comme le monde, et qui ne passe plus vraiment : celui du "white savior", comprendre, du "sauveur blanc" : soit ici, Eugenia, jeune femme cultivée et "tolérante", dont la fonction est finalement de sauver ses interlocutrices noires du racisme et des pratiques discriminatoires qu'elles subissent au quotidien. Et des voyages humanitaires en Afrique abondamment instagrammés des personnalités et influenceurs à tout un panel de films populaires volontiers fustigés (comme Green Book, sacré de l'Oscar du Meilleur film en 2019), force est de constater que le "sauveur blanc" se perpétue dans notre imaginaire.

Or pour Business Insider, ce cliché paresseux meurtrit Hollywood. Parce qu'il fait la part belle aux rôles stéréotypés attribués aux comédiens noirs, invisibilise l'expérience noire au profit du regard blanc (peut être bienveillant, mais toujours dominant), passe sous silence les révoltes qui ont façonné l'histoire afro-américaine, quand il ne délivre pas une vision trop consensuelle d'une époque - Hollywood oblige. Et ce sans jamais réellement interroger le privilège blanc : c'est encore à l'héroïne blanche "éveillée" que reviennent tous les mérites.

Comme le rappelle en ce sens le site Insider, le roman originel de l'autrice (blanche) Kathryn Stockett avait déjà suscité la réticence de bien des collectifs, comme l'Association of Black Women Historians, qui l'avait alors affirmé : "Nous sommes particulièrement préoccupés par les représentations de la vie noire et le manque d'attention accordé au militantisme des droits civiques. Or ce livre déforme, ignore et banalise les expériences des travailleuses domestiques noires". Pas la meilleure ode à l'égalité et à l'inclusion qui soit, donc.

Ces commentaires nous incitent à déconstruire notre rapport aux tropes cinématographiques et culturels. Et à privilégier de meilleures séances, bien plus pertinentes. D'ailleurs, le magazine britannique Grazia nous en recommande plein, et des bonnes, garanties sans sauveurs blancs : le Malcolm X de Spike Lee (biopic historique de trois heures avec un Denzel Washington Oscarisé), le jubilatoire Get Out de Jordan Peele (passionnant visionnage à l'heure où marques et célébrités s'adonnent à un hypocrite "diversity washing") ou encore l'excellente mini-série Dans leur regard (When They See Us) d'Ava DuVernay, à voir sur Netflix. Des programmes testés et approuvés.