Ryan Gosling incarne-t-il l’homme nouveau, lui de demain ?
Ou peut-être, celui d’aujourd’hui : en phase avec l’évolution des mentalités, la paternité “déconstruite”, les enjeux d’égalité, une certaine sensibilité. Cela, bien des voix érudites le pensent, et analysent sa carrière et ses déclarations à l’aune des “gender studies” : les études de genre, un domaine universitaire qui consiste à analyser ce qui définit les femmes, et ce qui définit les hommes - tout en interrogeant ces constructions sociales. Ryan Gosling se retrouve édifié en exemple d’une “bonne masculinité”, inspirante, dans l’air du temps.
A l’instar de superstars comme Harry Styles et Tom Holland, on voit en lui une virilité plus “saine” et raisonnée, tout sauf toxique, bienveillante et à l’écoute.
Mais pourquoi ? On s’est penché sur cette question qui dépasse de loin nos écrans de cinéma, alors justement que l’acteur canadien est de retour, dans le blockbuster de SF Projet Dernière Chance. Et s’il avait beaucoup à nous apprendre, au-delà des leçons d’acting ?
Ryan Gosling serait un exemple à suivre pour tous les hommes, quelle que soit la génération. Longtemps réduit à l’état de “beau gosse”, de fantasme, de bellâtre comme seul Hollywood en engendre, au regard mélancolique et au corps musculeux, l’interprète est désormais scruté à l’aune d’enjeux moins superficiels : des questions de société et de relations humaines. C’est une myriade de journaux prestigieux qui l’affirment.
Le Guardian, essentiel de la presse britannique, avance que Ryan Gosling “a changé la société”.
Une étude universitaire intitulée “Les multiples masculinités de Ryan Gosling” envisage simultanément l’artiste comme “une icône virile et féministe” - le mot est lâché.
Tous se mettent d’accord pour dire que le comédien est parvenu d’un rôle à l’autre à représenter chaque strate de la classe masculine pour mieux l’interroger : ex toxique dans Blue Valentine (avec Michelle Williams de la série Dawson), amoureux hyper mutique (et quelque peu impulsif) dans Drive, icône glamour testostéronée dans Crazy Stupid Love (où il dévoile son torse de Monsieur Muscle à une Emma Stone hilare), archétype du “génie” incompris dans La La Land, et incarnation du patriarcat dans Barbie de Greta Gerwig, où l’acteur ne joue ni plus ni moins que Ken, le petit ami de la célèbre poupée.
Mais les interventions publiques de Ryan Gosling, ses interviews par exemple, font apparaître l’inverse : une masculinité “légère”, insouciante, définie par l’humour, l’autodérision, l’ouverture d’esprit, sur sa propre image, sur la fascination qu’il suscite, sans mégalomanie. Surtout, il laisse transparaître une certaine sensibilité, une forme de sérénité qui semble beaucoup plaire.
Cette facette, à en lire les propos du scénariste du film The Fall Guy, Drew Pearce, est déjà très visible à l’écran, car sur les plateaux, Ryan Gosling, explique l’auteur dans les pages du Guardian, “est à la fois authentiquement masculin et vulnérable émotionnellement, une star de cinéma à l'ancienne comme Steve McQueen, mais avec une touche de sensibilité moderne.”.
Mais cette forme d’empathie justement s’exacerbe en interview.
Ryan Gosling parvient à être “beau” sans être “bad”, c’est à dire “bad boy” : jamais méchant ou cynique, gratuitement provocateur ou véhément, colérique ou “rebelle”, prétentieux ou démonstratif, il laisse beaucoup la parole à ses consœurs actrices lors des exercices de promotion : Emma Stone, Margot Robbie, Sandra Huller…
Et celles-ci le taquinent volontiers comme pour mieux tester son humilité et son ironie souvent décalée. Lors d’une interview abondamment relayée sur les réseaux sociaux, une journaliste, Rae Drake du site Rotten Tomatoes, lui présente un tablier de cuisine à son effigie : pour seule réaction, Ryan Gosling pousse un rire nerveux, plus gêné qu’honoré par cette trouvaille, partageant son embarrassement avec la reporter.
Un moment de cohésion qui prouve que l’acteur n’a pas envie que le monde tourne autour de lui, être au centre de l’attention, parler plus fort que les autres, obséder. On est loin des icônes de cinéma adulées du public : les films de gangsters, d’action, ou encore, les biopics d’artistes surdoués, souvent masculins, tendance Marty Supreme. Ça n'a l’air de rien, mais tout cela fait de Ryan Gosling un “homme nouveau”.
On t’explique.
Un homme cultivé et pourvu d’autodérision, qui est à l’écoute des autres (et donc des femmes), sensible… Quand on énumère ce descriptif, apparaît une notion : celle de “nouvelle masculinité”, qui désignerait l’inverse de ce que l’on appelle “masculinité toxique”.
Un homme toxique se caractériserait par son inaptitude à pleurer et à assumer ses affects, son manque de recul et de remise en question, ses attitudes violentes, psychologiquement ou physiquement, envers les femmes, son désir de posséder l’autre, son refus de s’atteler à des tâches dites “féminines”, ses crises de colère, notamment.
C’est la journaliste Aline Laurent-Mayard, à qui l’on doit l’ouvrage “Libérés de la masculinité : Comment Timothée Chalamet m’a fait croire en l’homme nouveau”, qui explore le terme dans les pages de Terrafemina. Elle nous raconte, en prenant également pour exemple le chanteur Harry Styles, et l’acteur Tom Holland (interprète de Spider-Man) : “Cette idée de nouvelle masculinité part d'observations générales : des hommes qui expriment davantage leurs émotions, s'occupent des enfants, font le ménage…"
"Mais concernant ces stars, ce sont des hommes qui ont le plus de succès en ce moment sont ceux qui sont à l'opposé du bad boy effectivement, privilégient dans leurs apparitions publiques une certaine gentillesse, se comportent professionnellement avec beaucoup d'écoute, tendent à traiter les femmes dans un rapport d'égalité. Les gens ont envie d'être traités avec respect. Et cela démontre aussi au passage qu'être "gentil" n'enlève rien au sexy, aux fantasmes, au sex appeal.”.
La nouvelle masculinité a beaucoup été représentée par ce que l’on appelle “les nouveaux pères”. Des modèles de parentalité plus disponibles pour leurs enfants, soucieux de partager les tâches domestiques, et l’éducation, et de ne pas reproduire les erreurs de leurs aînés - notamment concernant tout ce que véhicule la “masculinité toxique”, justement.
Disponibilité, éveil à l’autre, curiosité, c’est aussi ce qui est exigé dans le couple. L’idylle formée de Tom Holland et de Zendaya, la révélation de la série Euphoria, et star de la trilogie Dune, incarne cela pour le grand public : la moitié masculine ne “vole” pas la vedette à sa conjointe, ne sur-publicise pas leur relation, l’envisage davantage comme une source d’inspiration que comme une “âme soeur” qu’il viendrait forcément “compléter” ou “élever”.
Leurs rapports sont perçus comme égalitaires. On est loin, très loin, des “couples à scandales” qui faisaient les beaux jours d’une certaine presse à “gossips” il y a 20 ans. Ryan Gosling investit un autre terrain pour bannir cette toxicité : il s’adresse directement au public masculin.
Ainsi, il invite les “grandes personnes” qui iront voir son nouveau film, Projet Dernière Chance, à “pleurer” lors des séquences-émotions, sans gêne ni honte. Là, il s’adresse aux hommes, et plus précisément aux plus “virilistes” ou “vieux jeu”, qui croient encore dur comme fer que “les garçons ne pleurent pas”, comme le dit la chanson.
En tout cas, cette “nouvelle masculinité”, qui est juste une manière différente d’exprimer ses émotions et de les assumer, pourrait inspirer bien des hommes aujourd’hui. Et demain.
© Abaca
C’est encore ce que suggère Aline Laurent-Mayard : “Je pense que ce serait bien d'observer tout ce que l'on a en commun, plutôt que tout ce qui nous différencie. Comprendre que l'on peut faire et ressentir les mêmes choses".
"Tout cela, c'est une bonne façon de rechercher l'égalité. Je pense à l'éducation des garçons, qui sont très tôt amenés à cacher leurs émotions, à se couper de leur empathie, et à celle des filles, amenées à se couper quant à elles de leur colère, de leur opinion. La vulnérabilité est la clef de la lutte contre les inégalités. Si les personnes ne parviennent pas à éprouver leurs sentiments, les exprimer, on y arrivera pas. Cette vulnérabilité-là est une force en vérité, c'est l'ouverture d'une porte pour mieux se comprendre et mieux comprendre les autres.”.
L’égalité pourrait donc passer par le “care” : cette éthique du soin, considérée comme très féminine, qui consiste à vouer de l’attention à l’autre, comme à soi. Certains établissements scolaires, en Norvège notamment, ont déjà mis en place des cours d’empathie. Et bien plus près de chez nous, c’est aussi ce que l’on propose aux enfants à l'école Jean-Baptiste Clément de Trappes, dans le département des Yvelines. Pour préparer les “hommes nouveaux” ?
Un modèle à suivre bien au-delà d’Hollywood, et des beaux sourires de Ryan.