“Est-ce qu’on peut faire du true crime… Éthique ?”.
Ca, c’est la grande question que se pose la vidéaste Liv, créatrice de contenus bien connue des amateurs d’histoires sordides (ils sont plus d’un million à la suivre sur YouTube), dans un documentaire captivant d’Alexandre Pierrin à découvrir sur la plateforme de francetv : Curiosité morbide. Elle ne doit pas être la seule à s’interroger.
Sur TikTok, nombreuses sont les créatrices de contenus à “incarner” les enquêtes les plus macabres, à chaque fois qu’une série Netflix exploite le moindre fait divers à force sensationnalisme.
La spécialité de Liv, c’est donc le “true crime” façon Faites entrer l’accusé, les affaires criminelles volontiers feuilletonnées, narrées, avec une éloquence et un certain sens… Et bien, de la dramaturgie. Comme des légendes urbaines contées au coin du feu, façon Fais Moi Peur. D’ailleurs, dans l’intitulé de sa channel, elle insiste sur les “mystères” et les “énigmes”. Sauf que là, l’horreur est bien réelle et les détails, abondants. Et ce sont autant d’affaires traumatisantes et de cold cases dont raffole étrangement… La gent féminine.
Oui oui. De celles qui s’en font la voix, des podcasts hyper populaires outre-atlantique style Serial (incontournable), à celles qui les relatent sur YouTube, face caméra, comme Liv, mais aussi Victoria Charlton et Sonya Lwa, jusqu’à celles qui le consomment activement, sous la forme de vlogs, ou vidéos storytelling (le “narratif” n’a jamais été aussi pop sur le web 2.0), le true crime est très apprécié par les femmes, c’est une réalité. Alors même qu’au sein de ces sinistres histoires de meurtres, les victimes appartiennent très majoritairement au deuxième sexe.
Alors d’où vient le “plaisir” ou tout du moins l’attrait de ce public envers ces images macabres qui écœurent et angoissent ? Est-ce purement masochiste ? On se doute bien que non. D’ailleurs, d’Agatha Christie à Mary Higgins Clark en passant par Patricia Cornwell, les “maîtresses” du crime en littérature abondent : elles en sont les reines.
Ce n’est pas neuf. Et Curiosité morbide, enquête très incarnée nous promenant de Lyon aux Etats-Unis, de l’introspection de sa protagoniste en quête de sens (et au bord du burn out de contenus “trash) aux salons les plus étranges et douteux sur les monstres modernes (les serial killers), nous a offert des bribes de réponses aussi éclairantes que paradoxales.
Mais laisse-nous à notre tour te raconter tout en détails.
C’est une idée qui nous trotte dans la tête, et voir un documentaire dédié au sujet n’a fait que la renforcer : les femmes adorent décidément le true crime. Quand on constate qui, de TikTok à Youtube, relate les plus écoeurantes “histoires vraies”, les visages sont très souvent féminins, c'est vrai. De quoi envoyer valser certains préjugés.
Et ce n’est pas Liv qui nous contredira sur ce point. Elle même créatrice de contenus true crime depuis des années sur YouTube, la jeune vidéaste au cœur du documentaire Curiosité Morbide, qui comme son titre l’indique s'interroge sur le pourquoi de notre fascination pour ce genre de contenus volontiers sensationnalistes, va rencontrer quantité interlocuteurs et interlocutrices au coeurs de sa trajectoire. Liv se rend dans les salons américains les plus… Spécifiques.
Comme le Crime and Wine.
Là-bas, on débat des grandes cold cases, dignes de scénaristes hollywoodiens, autour d’un généreux verre de vin, tout droit sorti de Sex and the City. Ce rendez-vous américain est l’équivalent d’un Cluedo “dans la vraie vie” où chacun se fait le Sherlock Holmes d’un jour. Ou plutôt, la Camilla Läckberg : la présence y est effectivement très féminine, façon bookclub sororal. Et c’en est troublant.
Idem, on constate que l’audience est très genrée au sein du Hampton Whodunit, un event très populaire de la région de New York qui réunit auteurs et autrices de livres/best seller true crime, l’espace de séances de dédicaces fédératrices et de prises de parole qui n’hésitent pas à tutoyer nos pires psychoses. C’est un peu le Salon du Livre, mais pour les fans de Christophe Hondelatte. De même, lorsque Liv organise de son propre chef une table ronde en France, ses abonnées (au féminin) sont nombreuses à répondre à l’appel. Elle-même se demande pourquoi ce contenu la passionne tant, alors qu’il exacerbe des sentiments déjà forts : la paranoïa, le sentiment d’insécurité, l’anxiété (son collègue, autre spécialiste true crime, s’enferme chez lui à double tour).
Oui, pourquoi ?
D’où vient cette… Curiosité morbide pour le true crime, alors ?
L’enquête éponyme de francetvslash y répond, et c’est passionnant. En vérité, en se penchant sur ces événements, leur chronologie précise et documentée, et la psychologie des assassins, bien des femmes peuvent en déduire - en tout cas, elles le pensent - ce qu’il faut faire, ou ne pas faire, en cas de “mauvaise rencontre”, les “red flags” de situations dangereuses, d'individus à éviter, comme une sorte de grand manuel, de guide de survie au service d’éventuelles proies. Oui, ça déprime sévère. Rien de très joyeux là-dedans, mais une forme de pragmatisme mâtiné d’un très déroutant “thrill” - un frisson malsain à l’évocation du pire. En cartographiant l’horreur, on la démystifie : et on s’y prépare.
Finalement, le contenu true crime engendrerait malgré lui des “stratégies d’évitement”, de celles qu’emploient les femmes de jour comme de nuit pour “esquiver” le harcèlement de rue ou les rencontres les plus menaçantes. Etre au téléphone, maintenir ses clés dans sa main, sont autant de stratégies. Et se pencher sur les cas les plus sordides pourrait aider à réfléchir aux “bons” réflexes.
Démonstration est faite quand on se penche sur ce billet passionnant du Guardian.
Le journal britannique nous apprend qu’une majorité de citoyennes british a déjà… Googlisé, voire carrément enquêté, sur leurs futurs dates : recherches approfondies sur les réseaux sociaux, vérification via Google Images des photos de profil (pour éviter les fake), etc. Un stalking nourri dans un seul but : vérifier les antécédents dudit crush, et ne pas se risquer à “tomber sur un serial killer”. C’est très sérieux, d’autant plus que la “hype” des podcasts comme Serial coïnciderait avec la montée en puissance des applis genre Tinder. Hasard ? Et cette “prévoyance” quelque peu exacerbée envers l'inconnu qui swipe se voit confortée, et nourrie, par le contenu true crime, pas le plus optimiste à ce sujet.
Mais si vous y voyez de la paranoïa outrancière, vous avez peut-être tort.
D’ailleurs, McSkyz (HVF), un collègue masculin de Liv très populaire sur YouTube, le suggère en disant : “Plus tu lis des livres sur le sujet, plus tu te dis : ça peut vraiment arriver à tout le monde”. Sauf que voilà, “tout le monde”, pas précisément : si les femmes s’intéressent autant à ces histoires, c’est que cette violence protéiforme est très patriarcale.
Le true crime, c’est une vision exacerbée des angoisses et agressions que les femmes peuvent subir au quotidien : elles s’identifient aux victimes et aux survivantes. Jusqu’à quel point ? Et bien, très loin.
Les chercheurs de l’Université de Boston ont exploré la question en long et en large. L’étude révèle ceci : “Les femmes s’identifient beaucoup plus aux victimes de true crime que les hommes, ont plus d’empathie envers elles, mais aussi, un besoin de détachement, car cela les fait trop souffrir : ces récits semblent beaucoup trop réels à leurs yeux”.
Et d’ailleurs, la prestigieuse BBC en vient aux mêmes conclusions.
Rédactrice en cheffe d’un magazine incontournable du genre (le Nouveau Détective anglophone), la Britannique Julia Davis y explique : “Le true crime confronte les femmes à leurs pires peurs et cela leur permet d’y faire face. La connaissance des circonstances devient une force : une façon de comprendre et d’apprendre”.
A l’unisson, ses consoeurs podcasteuses américaines épinglent les mêmes raisons : le true crime permet d’exorciser des craintes voire des traumas personnels, envisager les situations les plus cauchemardesques, se projeter dans des récits selon leur vécu, pour mieux avancer dans la vie, plus sereine, attentives à leur sécurité, au monde qui les entoure.
Beau paradoxe !
Une approche très introspective finalement. Le true crime est un divertissement, mais n’est pas juste réservé aux fans de la saga Scream. “Même si beaucoup de femmes y voient aussi une manière… De s’évader !”, tient à souligner Julia Davis : la journaliste UK nous alerte, cette passion (cathartique !) demeure toujours paradoxale, contradictoire… Comme la psychologie humaine au fond.
Ce côté plus ou moins “positif” du true crime ne s'arrête pas là, car parfois, la médiatisation des affaires les plus sordides, et irrésolues, permet justement de les faire avancer, ou de les remettre au goût du jour, aux yeux de la justice - c’est encore et toujours le cas, pour Serial, décidément une pierre angulaire.
Mais là où le bas blesse, c’est lorsque, boosté par la popularité desdits contenus sur les plateformes, le true crime devient “pop” comme Barbie ou le dernier Marvel. Ainsi dans ce documentaire très incarné, Liv’ nous conduit-elle dans les galeries outrancières de l’expo parisienne Serial Killers, événement qui érige lesdits meurtriers… En icônes de la pop culture, façon Freddy Krueger ou Hannibal Lecter. On peut même se rendre dans la boutique de cette “rétrospective” aux “reconstitutions” très (trop) graphiques pour acheter… Des mugs Ted Bundy.
Ce n’est pas une blague (de mauvais goût), malheureusement.
La faute - en partie - à des fictions qui n’hésitent pas à “glamouriser” et justement, à iconiser, le pire. Tout cela ne laisse guère de place aux victimes, bien réelles. Et sur des plateformes comme TikTok, épingle l’immersion de francetv slash, des “trends” s'érigent et angoissent : pour Halloween, un très jeune public s’amuse ainsi à opter pour un déguisement Jeffrey Dahmer. Le serial killer fait le buzz, comme s’il s’agissait du dernier son d’Addison Rae. Difficile dans un tel contexte de ne pas être préoccupé par cette nécessité de contenu “éthique”. Et si c’était ça LA chose à retenir de toute cette réflexion ? Assurément : faire du bon contenu “true crime”, c’est penser aux victimes.
Majoritairement des femmes, pour rappel.
Se mettre de leur côté et leur accorder une visibilité que leur meurtrier leur a volé. Et cela, les auditrices et spectatrices de ce content sont loin de le désapprouver. Faire du “true crime”... Engagé ? Et pourquoi pas ?
Liv, déjà, a relevé le défi.