"Tu fais plus jeune !" : pourquoi cette remarque ringarde doit (vraiment) disparaître

"Tu fais plus jeune que ton âge", une remarque pas si flatteuse
"Tu fais plus jeune que ton âge", une remarque pas si flatteuse
On a déjà dû vous la sortir au resto, au bureau, dans une soirée : "Tu fais plus jeune !" est une remarque aussi familière qu'épuisante. Anodine ? Pas tant que ça, en fait. Gros plan sur une formulation pas vraiment classe.
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"Ah bon !... Tu fais plus jeune". Cette remarque, vous avez dû l'entendre, certainement - à moins d'être très chanceuse. N'importe où, n'importe quand, assénée avec plus ou moins de bienveillance. Elle vous est peut-être plus entêtante encore qu'un chant de Noël. La première fois, elle amuse, elle flatte. Très vite, elle agace.

On comprend : bien que moins violente qu'un "tu fais plus vieille" (plus rare celle-ci, on l'avoue), cette fine observation n'en est pas moins pourvue de gros sabots. Disons-le net, elle est même carrément relou. Pas seulement d'ailleurs, mais aussi maladroite, déplacée, gonflée de préjugés et de stéréotypes... Oui oui.

Mais comment le faire entendre aux gens ? Et pourquoi au juste doit-on jeter cette remarque aux oubliettes ? Les raisons abondent tant qu'il était plus que temps de vous en faire un rapide listing. Suivez le guide.

Parce que c'est juste ringard

Peut-être autant que "vous êtes célibataire ?". "Tu fais plus jeune" est une formulation à ce point entrée dans le langage commun qu'elle fait office de passage obligé au sein des stratagèmes de séduction. Une dragounette de papa peu recommandable, qui risquerait bien de n'engendrer qu'un ironique "Ok boomer". Surtout si elle s'accompagne d'un tutoiement déplacé, ce qui ne fait que rendre plus malaisante encore cette curieuse familiarité. Pour un flirt avec toi, évoquer ton âge il ne vaut mieux pas.

Parce que c'est sexiste, aussi

Une chroniqueuse du site lifestyle Restless nous explique pourquoi ce compliment n'en est pas un. Tous les jours, on lui demande sa carte d'identité. Dans les magasins, à la banque, et même au restaurant : "Je me souviens avoir voulu étrangler le serveur", se souvient-elle. Simplement car "elle ne fait pas son âge". Technique de drague nulle, cette formule énerve surtout par son côté humiliant. Car elle infantilise. Les voix qui posent la question de l'âge le font volontiers sur un ton paternaliste. Après tout, la jeunesse est toujours l'argument parfait pour faire preuve de condescendance. Même quand elle n'est pas celle que l'on croit.

Sus aux goujats !
Sus aux goujats !

"Quand je précise mon âge, les gens semblent soudainement sidérés de manière disproportionnée. Bon il y a des problèmes pires dans le monde", avoue la chroniqueuse non sans confesser son énervement. Bien que teintée (si vous avez de la chance) d'intentions plus ou moins bonnes, cette remarque apparaît pour celle ou celui qui la reçoit comme un jugement déguisé en flatterie. Et dans le cadre pro, ce jugement-là peut vous coller aux basques, miner votre crédibilité et même atténuer le poids des responsabilités que l'on peut vous confier.

Comme une sorte de discrimination, finalement. C'est aussi là l'opinion de Britta, rédactrice trentenaire qui l'espace d'un Medium salutaire l'affirme sans détour : "Ce qui me gêne ce n'est pas vraiment l'âge auquel les gens m'associent, mais les hypothèses qu'ils font en fonction de cet âge supposé : ils pensent que je manque de connaissances et d'expérience par exemple... Alors que j'en ai !". A écouter cette anonyme qui "fait plus jeune", ces préjugés ont forcément fait atteinte à l'évolution de sa carrière, l'inverse serait surprenant. Triste constat.

Parce que c'est âgiste, surtout

L'air de rien, cette remarque meurtrit, réduisant ses destinataires à leur seule apparence. Mais pas seulement : elle apparaît également comme l'une des expressions les plus répandues et banalisées de ce que l'on nomme couramment "l'âgisme". A savoir, l'ensemble des discriminations et des préjugés dont font l'objet les personnes d'un certain âge - notamment les femmes, une fois le fameux cap de la cinquantaine entrepris. Inutile d'avoir un doctorat en sociologie pour en saisir les raisons.

Inconsciemment, ceux et celles qui prononcent cette rengaine associent l'âge à des codes physiques particuliers, des normes établies. Et l'avancée de cet âge à une perte - de jeunesse, de beauté, de charme. D'où le côté "bonne surprise" de ce "Tiens, tu fais plus jeune !". Traduction approximative : "rien n'est encore perdu". Un fléau pour l'entrepreneuse quadragénaire Katie Young, qui, à l'affût de tout signe d'âgisme, le relate dans sa tribune du Philadelphia Inquirer : "C'est mon âge en fait, et par conséquent, je 'fais" exactement mon âge". Vlan.

Sexisme au taf, ou les faux compliments.
Sexisme au taf, ou les faux compliments.

La prise en considération de l'âge dans la vie de tous les jours, Katie Young la traite au gré d'ateliers. "A un moment donné, la société décide simplement que le vieillissement est mauvais", y déplore-t-elle. L'experte s'attriste de voir les seniors qualifiés d'incapables, d'inutiles (au sein du monde du travail par exemple), d'inadéquat aux standards et diktats (physiques)... pour ne pas dire d'invisibles. Et c'est cela que sous-entend ce pernicieux "tu fais plus jeune" : il s'agit d'invisibiliser l'âge, et tout ce qu'il implique.

Un peu comme de dire "il/elle est vif·ve pour son âge !" et tout ce genre de ritournelles déplorables, poursuit Katie Young. La spécialiste insiste sur la réalité d'un âge qui ne rime pas forcément avec confusion et régression. Une facette malheureusement trop peu médiatisée selon elle.

Ce qui n'aide en rien à assumer qui l'on est. Derrière les préjugés, la peur.

Parce que c'est (très) complexant

C'est justement cela que met en évidence la tribune du site Restless : dire "tu fais plus jeune", c'est faire naître en nous un âgisme intériorisé. Encore pire que l'âgisme tout court. La blogueuse raconte : "Quand on me fait la remarque, c'est surtout ma réponse qui me dérange : 'Malheureusement non, je ne suis pas si jeune, j'aurais aimé !'... Or dois-je vraiment souhaiter être plus jeune ? Je sais bien que non". Une situation si familière.

Quand la ringardise enlace le sexisme.
Quand la ringardise enlace le sexisme.

On supporte volontiers cette observation avec le sourire, comme par politesse sociale, mais au fond, on complexe, on s'interroge. On en revient presque à regretter nos (plus) jeunes années, quitte à les idéaliser. Et à ignorer l'importance de l'expérience, et la valeur des années qui ont pu précéder.

Comme en témoigne la trentenaire Britta sur son Medium, ce genre d'idéalisation s'accompagne (l'inverse serait trop beau) d'une peur panique : à cause de cette vieillesse diabolisée, on guette le premier cheveu blanc et la première ride. Et la blogueuse d'ironiser : "Et oui, j'en ai, même si j'ai vraisemblablement l'air d'avoir quinze ans !".

Et si on décomplexait un bon coup en assénant : "Si si, je fais mon âge" ? La réaction de votre interlocuteur ou interlocutrice pourrait être délicieuse.

Et pour bien d'autres raisons encore

Autre raison d'expédier cette petite remarque pataude aux oubliettes : ses déclinaisons sont légion. Et elles ne sont vraiment d'un meilleur acabit. "A l'approche de mes 31 ans, les réactions oscillent entre 'Oh, tu as l'air plus jeune' et 'Tu as l'air bien pour ton âge'... ce qui est peut-être pire !', blague à ce titre la blogueuse. Des formulations qui déploient le même discours - l'une est juste un peu plus light et socialement acceptable.

Quitte à envoyer la pire à la poubelle, autant faire de même pour ce faux compliment qui en est la genèse.

Enfin, bien des voix se disent que non content d'être une remarque de goujat qui s'ignore, l'argument de l'âge est également réducteur. Il nous empêche de voir plus loin, et de nous aimer autrement. C'est pour cela que l'autrice et professeure d'anglais Gina Barreca (à qui l'on doit le prometteur essai autobiographique Comment j'ai appris à cesser de m'inquiéter des marques de culottes) a consacré une tribune au sujet du côté de Psychology Today.

"Les rides sur mon visage sont, en quelque sorte, comme la couverture du livre que je suis - et c'est pourquoi je suis heureuse de les voir sur moi", poétise-t-elle dans cette réflexion moins légère qu'il n'y paraît. Gina Barreca en appelle par exemple à célébrer les cheveux blancs. D'ailleurs, elle a volontairement blanchi ses mèches il y a trente ans, comme une preuve ultime de liberté. Et pour faire dire à ses élèves : "J'ai hâte que mes cheveux soient comme les vôtres". Histoire de faire de la vieillesse non pas une menace, mais une promesse. Un mantra, même.

Et autant vous dire que la professeure ne voit pas d'un bon oeil ceux qui s'opposent à cette blancheur. Elle appelle ces gens-là "la police de l'âge". Et on pourrait en dire autant des férus de faux compliments. Vous savez, ces personnes qui s'autorisent à jauger l'âge de loin, comme si votre apparence était un resto noté sur Tripadvisor. Et si on rebellait un brin contre ces autorités de l'âge en leur adressant un grand NON ?

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