"Ce que les gens ne savent pas, c'est que l'emprise est une drogue"

"Ce que les gens ne savent pas, c'est que l'emprise est une drogue"
"Ce que les gens ne savent pas, c'est que l'emprise est une drogue"
A l'occasion de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, l'influenceuse AliceCatDesigner a pris le temps de nous raconter la relation toxique qu'elle a vécue de 2008 à 2014. Aujourd'hui reconstruite, elle oeuvre à soutenir celles qui, comme elle, ont connu l'emprise, et à sensibiliser au maximum grâce à de nombreux projets créatifs. Dernier en date : son morceau "PN (J'ai fait le job)". Récit.
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"J'ai eu une enfance heureuse, je m'entends très bien avec mon père, avec mon frère. Je n'ai eu aucun problème dans ma construction au niveau des relations hommes-femmes. Petite, j'avais même une image des hommes gentille, bienveillante. Alors quand je suis arrivée dans le monde adulte, je n'étais pas prête (rires).

Enfant, j'étais très créative, épanouie. Et puis à l'adolescence, j'ai vécu mes premiers traumatismes. Je faisais du surpoids à la sortie de la puberté, et les garçons me repoussaient, me critiquaient. A 17 ans, j'étais fragilisée par les régimes, les moqueries, les yoyos. C'est là que j'ai rencontré la personne qui m'a fait tant de mal, dans le cadre de l'échange universitaire de mon frère au Maroc.

J'étais venue le voir à la Toussaint, j'y ai passé une semaine. La soirée de mon départ, j'ai fait la connaissance de ce garçon. On a discuté, il m'a beaucoup chambrée : c'était un peu l'amour vache. Après un moment, il m'a proposé de monter dans sa voiture pour aller chercher 'quelque chose'. 'Quelque chose' étant du shit. Ça ne m'a pas particulièrement choquée, à l'époque.

Il avait 23 ans et je me suis rendu compte en chemin qu'il était en train de me draguer alors qu'il était en couple depuis longtemps. Mais sa copine était 'folle' comme il me le répétait. Moi, naïve et empathique, je le plaignais.

Le manque de confiance en moi, la jeunesse, les vacances, le fait qu'il s'intéressait à moi et me fascinait par son intelligence : plein de paramètres se sont entremêlés et ont commencé à m'entraîner dans cette histoire. On a alors démarré une relation à distance, beaucoup de Skype, de MSN Messenger et trois mois après, aux vacances de Noël, je suis retournée au Maroc et on a officialisé. Dans ma tête, officialisation signifiait forcément qu'il quitterait sa copine. Mais non."

"Colères le soir, déclarations mielleuses le lendemain"

"A une soirée chez ses amis, après un quiproquo qu'il a pris pour une moquerie de ma part de ses compétences au lit, il m'a violemment engueulée. Il m'a insultée en me disant que j'étais une p*te, que je l'humiliais devant ses potes, que son autre copine ne lui aurait jamais fait ça. Cette violence et cette comparaison, associées au fait que je n'avais jamais été en couple, ont eu un effet instantané sur moi : je me suis dit que tout ça était de ma faute, et que cette dispute devait être normale lorsqu'on était dans une relation avec quelqu'un. J'ai eu très peur de le perdre, alors, je me suis remise en question et je me suis excusée.

L'emprise s'est installée petit à petit avec ce genre de colères, et le lendemain, des déclarations mielleuses. Ce n'est plus de l'amour, c'est un sentiment empreint de culpabilité. Il y en a eu des centaines d'autres, des incidents comme celui-ci.

Je suis rentrée à Paris à la fin de mon séjour mais même là-bas, il contrôlait mes moindres sorties. Il me demandait de lui prouver que j'étais chez moi, seule, que je ne bougeais pas.

Un soir, lors de l'anniversaire de ma meilleure amie, j'ai été obligée de lui mentir pour y aller en lui disant qu'il n'y aurait pas de garçons. Je suis restée sur le côté, je disais à tout le monde qu'il ne fallait pas qu'on me prenne en photo. Je ne sais pas si à l'époque j'avais déjà conscience que quelque chose n'allait pas. Mais je me souviens m'être dit que les autres, eux, n'avaient pas conscience que leurs relations n'étaient pas sérieuses. Je me disais que c'était ça, qu'il fallait faire, pour être en couple et être aimée.

Pas de chance, une photo de moi a été publiée, où l'on me voit faire la bise à un ami. J'étais au fond du cliché et on ne percevait pas si je dansais ou lui disais bonjour. Mon ex avait réussi à le retrouver sur Facebook et à nouveau, m'a assénée des insultes. 'T'es qu'une p*te, t'es qu'une m**de, tu m'as trompée, si ton père voyait ça...' Il ne m'a pas parlé pendant trois jours.

A chaque fois, ces mécanismes inversaient la culpabilité. Et à côté de ça, je le soupçonnais de me tromper avec plusieurs femmes. Quand je trouvais des preuves dans son téléphone et que je le confrontais, il me traitait de 'folle'."

"J'ai développé de l'anorexie et de la boulimie"

Ma solution à ce moment-là a été de vouloir déménager au Maroc - je pouvais y poursuivre mes études en école d'art. J'étais persuadée qu'en étant sur place, tout s'arrangerait. J'avais 20-21 ans. Une fois à Casablanca, sa copine a découvert mon existence et l'a quitté. Encore une fois, j'étais pleine d'espoir que notre relation allait enfin fonctionner de manière moins conflictuelle. Sauf qu'il a commencé à prendre de la cocaïne.

On s'est installés ensemble. Sous l'emprise de la drogue, il était encore plus agressif, suspicieux, colérique. Il lui est même arrivé de m'enfermer chez nous pendant qu'il sortait avec ses amis, ou de me prendre à part dans la salle de bain parce que je parlais 5 minutes avec un de ses copains lors d'une soirée. Et là encore, des insultes, des suspicions. 'Tu lui parles depuis X temps, tu veux le sucer ? T'es qu'une p*te !' Finalement quand il m'enfermait, je finissais par être soulagée, par me dire que j'étais tranquille : il était parti.

A cause de ce climat anxiogène, j'ai développé de l'anorexie et de la boulimie. J'étais loin de mes proches, mes amies parisiennes m'avaient tourné le dos à force de me prévenir que mon ex était dangereux et que je ne veuille pas les écouter. Je n'avais que mes collègues de travail ou ses potes à lui, sa famille à lui. Tout tournait autour de lui et tout continuait de se dégrader.

Un soir, alors qu'il avait de nouveau abusé de la drogue, j'ai entendu un gros 'boom' dans la salle de bain. En arrivant, je l'ai vu complètement affalé par terre. Je me rappelle m'être dit pendant une fraction de seconde : 'j'espère qu'il est mort'. C'est horrible, je sais. Mais j'étais sous emprise, je ne pouvais pas le quitter. Mon humanité est revenue tout de suite après et je l'ai mis en PLS."

"PN (J'ai fait le job)", d'AliceCatDesigner

"Quand je menaçais de sauter du 6e étage, il me disait : 'bah saute !'"

"La chose qui est dingue, c'est à quel point ces personnes toxiques sont d'incroyables orateurs, des caméléons qui peuvent complètement effacer cette partie violente de leur personnalité. Avec mes parents, il était le gendre idéal, alors qu'avec moi, lorsque je le menaçais de sauter du 6e étage parce que la situation était insupportable, il me disait : 'bah saute !'. Ce qui m'a fait tenir, ce sont justement mes parents et le fait que grâce à eux, je me sois construite solide psychologiquement. Et puis la présence de mon chien, aussi, qui m'a beaucoup apporté. Si ça n'avait pas été le cas, je me serais certainement suicidée...

Il ne m'a pas donné de coups de poings mais parfois, il enlevait une porte de ses gonds et la jetait à côté de moi en menaçant de me la balancer dessus. Ou il me tirait les cheveux. Il appelait mes parents pour leur dire que j'étais folle parce que j'étais boulimique. Moi, je mangeais car j'avais trop de pression. La bouffe, c'est le rapport à la mère, remplir un vide qu'on a à l'intérieur. Je suis devenue extrêmement maigre, 43 kilos pour 1m75. J'ai perdu toute ma poitrine.

A côté, heureusement, j'ai toujours réussi professionnellement. J'étais directrice artistique dans une agence de publicité, prof d'Histoire de l'art entre midi et deux dans mon ancienne école, et le soir, je travaillais pour une petite page d'illustration que j'avais lancée sur Facebook, nommée Satate ("meuf" en darija, l'arabe marocain) qui cumulait 100 000 abonnés.

Un soir, avec des amies à moi et mon frère, on est allés en boîte et une fois encore, mon ex était drogué. Je suis partie aux toilettes avec une copine, et quand je suis revenue, il m'a de nouveau insultée, suspectée d'être allée 'sucer' son pote. Il a pété un plomb, il m'a tirée dans le parking, je suis partie chez un autre ami pour me réfugier, il a fini par nous retrouver, il a défoncé la porte, il a frappé mon frère, il a insulté tout le monde. Il a cherché à me taper, aussi.

Avec mon frère, on est montés au 6e étage et on est allés se cacher dans la toute petite enclave qu'il y a au-dessus de l'ascenseur. En-dessous de nous, le vide. C'était effrayant. On se tenait très fort tous les deux car si on tombait, on tombait de 7 étages.

"Je me souviens d'être assise dans le camion avec mes cartons et mon chien, et de ne pas savoir où aller"

Après cet épisode, j'ai décidé de le quitter. Finalement, je suis restée encore 7-8 mois avec lui. Je me suis préparée psychologiquement, à me convaincre que non, je n'étais pas une m**de comme il me le disait.

Un jour, j'ai appelé une société de déménagement, et en 3 heures j'ai déménagé toutes mes affaires de notre appartement et je me suis barrée. Je me souviens d'être assise dans le camion, avec mes cartons et mon chien, et de ne pas savoir où aller. C'est une autre Française expatriée qui m'a accueillie pendant 3 mois, le temps de définir ce que j'allais faire, où j'allais partir.

Je l'ai revu une seule fois, au Maroc, pour récupérer mon passeport que j'avais oublié chez lui. J'ai fait intervenir mes parents qui ont contacté les siens : j'avais trop peur qu'il ne veuille pas me le rendre. On s'est donné rendez-vous, il a tenté de me séduire à nouveau à coup de grandes phrases, mais je n'étais plus dupe. J'étais devenue une autre personne. Et je n'ai plus jamais eu de nouvelles.

J'ai tout recommencé à zéro, à Montpellier. Professionnellement comme personnellement. J'ai mis du temps à calmer mes troubles alimentaires, car c'est une maladie qui s'installe et ne disparaît pas comme ça. J'ai rencontré un autre homme, avec qui j'ai eu une relation de 3 ans, un peu comme un tampon. Et un autre encore, avec qui je suis restée 4 ans. Aujourd'hui, je suis avec un quatrième homme et je pense que c'est le bon (sourire). Evidemment, il est l'opposé du premier !

Depuis, je suis devenue influenceuse et on me demande souvent où je trouve la force de mener tous mes projets en simultanée. Dans ma tête, je me dis : 'Mais c'est rien, ça, si tu savais comment j'ai pu me relever seule, en pleurs, sans mes parents, face à un drogué qui voulait me tuer. A côté, faire des nuits blanches de travail, c'est rien !'.

"La reconstruction se passe au jour le jour"

Je veux donner de l'espoir car je sais que les femmes qui sont sous emprise, on ne les prend pas au sérieux. Les gens vont dire 'pourquoi tu ne le quittes pas ?'. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que c'est une drogue aussi. On est convaincue qu'on ne peut pas vivre sans la personne et de toute façon, on ne peut pas partir. Notre cerveau est complètement bloqué dans ce schéma. Il faut des déclics extérieurs.

Pour moi, ça s'est joué en 4-5 éléments. D'abord, la peur pour ma vie, en ouvrant les yeux et en voyant à quel point il était dangereux. Le fait de réaliser qu'il était dangereux pour lui-même, ensuite. Le temps aussi, le fait de mûrir, de voir qu'autour, dans les relations de personnes que je côtoyais, l'amour ce n'était pas ça. De ne plus avoir d'attirance pour lui. L'art et les réseaux sociaux m'ont également sauvée. Sans ma page Facebook d'illustration, je n'aurais peut-être pas réalisé mon potentiel de créativité, d'humour, d'émancipation par moi-même. J'ai pu développer ma richesse intérieure, reprendre confiance, démarrer une carrière.

La reconstruction se passe ensuite au jour le jour. Une fois arrivée à Montpellier, je suis allée vivre chez les parents de mon nouveau copain de l'époque. Ça m'a permis de passer mon permis de conduire, de faire du sport, de rencontrer de nouvelles personnes par le biais d'Instagram. J'ai énormément écrit ce que je ressentais. Il faut extérioriser de quelque manière que ce soit. Mon truc, ça a été le business, m'investir dans des projets qui m'épanouissaient.

Et puis, physiquement, j'ai cassé la dysmorphophobie dont j'étais atteinte - je pensais que la beauté était forcément liée à la maigreur - en reprenant le contrôle de mon apparence, et c'est passé par des opérations de chirurgie esthétique, par devenir pulpeuse dans mes formes.

Parfois, on me dit que je ne suis pas féministe parce que je sexualise 'à mort' mes tenues. Mais au contraire ! Je réponds que moi, on m'a interdit de m'habiller comme je voulais, de dire ce que je voulais, de penser ce que je voulais lors de ma première relation. Alors aujourd'hui, porter ce décolleté et refuser qu'on me critique pour ça, c'est un acte féministe !

"Ce n'est pas de l'amour : c'est de l'emprise"

Depuis 2014, date du jour où j'ai coupé les ponts avec ce premier ex, j'ai eu d'autres partenaires, j'ai changé de pays, j'ai reconstruit ma vie. Et c'est parce que j'ai aujourd'hui cette force-là que j'ai décidé d'être porte-parole pour d'autres femmes qui sont en plein dedans, ou qui viennent de sortir d'une relation toxique, violente ou d'emprise.

Si je devais les conseiller, je leur dirais qu'il ne faut pas précipiter leur rupture car cela peut être dangereux. Une fois qu'elles se rendent compte de l'emprise qu'elles subissent, c'est déjà en partie gagné. Ensuite, il faut pouvoir se confier à une personne extérieure de confiance, et organiser son départ.

Seulement, cette organisation coûte de l'argent et nombreuses n'ont pas ces moyens. C'est pour ça que je suis ambassadrice de l'association De l'ombre à la lumière qui accompagne les femmes précaires suite à une séparation. Et puis, déconstruire les schémas relationnels toxiques.

Sur ma chaîne YouTube, j'ai également publié une vidéo qui s'intitule La traque, où je laisse la parole à des femmes victimes de pervers narcissiques, qui peut aider à prendre conscience, à ne plus se sentir seule.

Il n'y a que des personnes qui ont vécu sous emprise qui peuvent comprendre les femmes sous emprise. C'est important de porter plainte, d'aller voir un psychologue, mais ça ne suffit pas. Ils ne vont pas comprendre le syndrome de Stockholm dans lequel on se trouve. On est amoureuse de notre bourreau. D'ailleurs ce n'est pas de l'amour : c'est de l'emprise."

PN (J'ai fait le job) est disponible sur toutes les plateformes d'écoute.