Le sport français fait son #MeToo et balance (enfin) ses porcs

La ministre des Sports Roxana Maracineanu à l'Elysée le 24 janvier 2020
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Aujourd'hui, la libération de la parole au sein du milieu du patinage artistique, et plus encore du sport français, est fracassante. Nécessaire, elle révèle une véritable culture du harcèlement et de l'agression trop longtemps banalisée.
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Et si c'en était fini de l'omerta dans le milieu du sport français ? Une semaine après la publication de l'enquête du journal L'Equipe, où s'enlacent plusieurs voix éloquentes (comme celles des sportives Hélène Godard et Anne Bruneteau), et suite au témoignage édifiant de l'ancienne patineuse artistique Sarah Abitbol, il semblerait que la parole se libère enfin au sein de cette sphère régie par les rapports de pouvoir. Un mouvement par ailleurs encouragé par la ministre des Sports Roxana Maracineanu, qui insiste sur sa volonté actuelle : "Faire en sorte que la parole se libère, que ces sportifs et sportives entendent que ces choses-là ne peuvent pas exister dans le sport".

Et aujourd'hui, alors que Roxana Maracineanu a exigé la démission du président de la Fédération française des sports de glace Didier Gailhaguet, et que le parquet de Paris a ouvert une enquête à l'encontre de l'ancien entraîneur Gilles Beyer, accusé de viol et d'agression sexuelle par Sarah Abitbol, la commission de la culture du Sénat vient à son tour d'annoncer dans un communiqué son ambition d'auditionner la ministre des Sports et d'entendre "les sportives victimes de ces pratiques inacceptables". Les choses bougeraient-elles enfin en France ?

"Les sportives qui prennent la parole pour dénoncer les violences sexuelles dont elles ont été les victimes sont courageuses, et le Parlement doit les entendre afin d'agir de la façon la plus énergique", a déclaré en ce sens Catherine Morin-Desailly, la présidente de la commission de la culture, de l'éducation et de la communication. Dans son communiqué, ladite commission met l'accent sur une urgence de première importance : prendre l'exacte mesure "de pratiques inacceptables et condamnables" par des actes concrets et imminents.

C'est d'ailleurs pour cela qu'une table ronde est déjà prévue (elle réunira notamment des sportifs et des associations de lutte contre les violences sexuelles), mais également une audition spéciale, celle de la ministre des Sports. L'idéal pour faire part d'éventuelles évolutions de la loi face à l'impunité des agresseurs tout en définissant "une véritable politique publique de protection des mineurs".

L'idée derrière tout cela, énonce encore la commission de la culture, de l'éducation et de la communication, est "d'entendre les victimes et de mesurer l'étendue des dysfonctionnements rencontrés dans la protection des mineurs". Et ces dysfonctionnements-là, Sarah Abitbol les soulignait déjà haut et fort au micro de France Inter. L'ancienne médaillée olympique évoquait notamment une énorme problématique, qu'elle subit comme bien des victimes : la prescription des crimes sexuels.

"Il faut que la loi change. Il faut une non-prescription pour les crimes sexuels. Ça ne doit pas exister, qu'on ne puisse pas porter plainte après 15 ou 30 ans : les faits sont là", attestait-elle face à Léa Salamé. Une prise de parole saluée par les associations féministes.

C'est d'ailleurs à cette même prescription des faits que s'est heurtée Amélie Quéguiner. Cette ancienne cavalière professionnelle a dénoncé ce jeudi (6 février) des agressions sexuelles de la part de trois individus alors qu'elle était enfant, dans les années 1980, comme l'a révélé France Info. Sa première plainte avait été classée sans suite, en raison de la prescription des faits. Mais Amélie Quéguiner vient d'en déposer deux autres. Cette nouvelle affaire a poussé la Fédération française d'équitation à annoncer le déploiement d'"un plan d'actions pour renforcer la sensibilisation des dirigeants, enseignants, organisateurs de concours et officiels de compétition. La FFE va également ouvrir une cellule d'écoute des victimes."

Une libération de la parole fondamentale


Il y a fort à penser que ces "changements" prendront beaucoup, beaucoup de temps. Cette attente interminable, bien des sportifs en parlent aujourd'hui. Comme l'ancien rugbyman Sébastien Boueilh, victime de violences sexuelles, qui le déplore sans détour du côté de Public Sénat : "Ça fait 7 ans qu'on interpelle les ministres des Sports successifs", sans grand succès. Or, ce que désire Sébastien Boueilh, entre autres choses, c'est la condamnation des présidents de club "qui cachent ou déplacent le problème pour ne pas entacher leur discipline", et qui par leur position d'autorité contribuent à alimenter cette loi du silence qui n'a que trop duré, et à travers elle la banalisation des violences et du phénomène d'emprise dans le milieu du sport.

Ce mouvement de libération de la parole ne se heurte pas à un mur. Il est soutenu par bien des voix, dont celles de personnalités largement médiatisées. Et d'athlètes bien sûr, comme ces 54 champion·nes olympiques qui signent une tribune pour appeler à "briser le silence" en exigeant notamment l'instauration d'une cellule d'écoute des victimes, indépendante des fédérations, ainsi qu'un contrôle renforcé des clubs et de leur organisation par une instance extérieure. Des propositions qui ne devraient pas échapper à la ministre des Sports.

En France, ce silence semble déjà se "briser" au sein d'autres sphères, comme celle de l'édition, suite à la signature par 44 journalistes, écrivain·es et attaché·es de presse d'une tribune virulente, visant à dénoncer les violences sexistes et sexuelles dans le milieu littéraire. Mais ailleurs, l'omerta perdure. Dans le milieu du cinéma français, par exemple. Car que s'est-il au juste passé, depuis le témoignage bouleversant d'Adèle Haenel ?

C'était il y a trois mois déjà. Et la brèche que ce discours puissant semblait ouvrir paraît déjà se refermer. Or, "le silence est la meilleure façon de maintenir en place un ordre lié à l'oppression. Les gens qui n'ont pas accès à la parole sont les opprimés. C'est pour ça que c'est crucial de parler !", expliquait alors l'actrice à Médiapart. Des mots fédérateurs et indignés, plus que jamais d'actualité.