Sheryl Sandberg : "Je suis fière de me qualifier de féministe" - interview

Sheryl Sandberg : "Je suis fière de me qualifier de féministe" - interview
Sheryl Sandberg : "Je suis fière de me qualifier de féministe" - interview
À 43 ans, Sheryl Sandberg est directrice générale de Facebook. En mars dernier, elle publiait « En avant toutes », un livre sur les femmes et le monde du travail, sur les stéréotypes qui les empêchent d'avancer et sur la façon de faire bouger les choses. Dans le cadre de l'émission « Leading Women », rencontre avec la numéro 2 du plus gros réseau social du monde.
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Soledad O’Brien* : Créez-vous un mouvement ?

Sheryl Sanderg : J'ai écrit ce livre parce que je souhaite réellement contribuer à faire évoluer le débat autour des femmes : de ce que nous ne pouvons pas faire à ce que nous pouvons faire. Parce que, quels que soient les progrès que les femmes ont accomplis, nous sommes encore loin d'obtenir notre part des postes de direction, dans tous les secteurs, partout dans le monde. J'ai donc écrit En avant toutes pour essayer d'offrir des conseils pratiques aux femmes sur le fait de s'asseoir à une table et de croire en leurs rêves. Et aux hommes aussi, pour qu'ils fassent partie de l'équation. Il n'y a pas que les femmes qui peuvent faire ça. Nous devons œuvrer tous ensemble pour promouvoir un monde plus équitable.

*Journaliste CNN international

Soledad O’Brien : Selon vous, pour quelles raisons les femmes n'ont-elles pas réalisé ces avancées ?

Sheryl Sandberg : Les femmes sont retenues par beaucoup de choses : les barrières institutionnelles, le manque de flexibilité, une politique publique déplorable, le sexisme, la discrimination… Mais il y a d'autres choses en nous qui nous retiennent aussi. Enfants, on nous enseigne que les garçons agissent d'une certaine façon, et les filles d'une autre. On dira aux garçons « Sois intelligent comme Papa » et aux filles « Sois jolie comme Maman ». Ces stéréotypes sont largement perpétués, et nous attendons de nos garçons qu'ils dirigent et de nos filles qu'elles élèvent leurs enfants. Faites un tour sur une aire de jeux : vous entendrez des parents qualifier leurs filles d' « autoritaires », un mot qui n'est pratiquement jamais employé pour nos fils.

Soledad O’Brien : La solution réside-t-elle alors dans l'évolution des filles ? Ou dans l'évolution de la société ?

Sheryl Sandberg : Je suis ravie que vous me posiez cette question. Il s'agit indéniablement de faire évoluer la société et d'évoluer tous. Mon livre est très clair sur le fait que ce qui retient les femmes, c'est l'assimilation des stéréotypes avec lesquels nous grandissons. Et pour changer cela, nous devons changer les stéréotypes. Cela signifie que nous devons appréhender différemment la gestion du personnel sur le lieu de travail. Nous devons appréhender différemment l'éducation que nous donnons à nos enfants. Les hommes et les femmes doivent changer ces stéréotypes pour améliorer la situation.

Soledad O’Brien : Donc, quelle est la solution ?

Sheryl Sandberg : Je pense que la solution s'appuie sur deux ou trois points. Premièrement, nous devons passer toutes les réformes institutionnelles et de politique publique pour lesquelles les gens militent. C'est ma conviction profonde. Nous devons aussi parler franchement des genres, et des difficultés auxquelles les femmes sont confrontées. Jusqu'à ces dernières années, je n'employais jamais l'expression « femmes actives ». Personne ne parle du fait d'être une femme. Si vous en parlez, on risque de découvrir que vous en êtes une. Et vous avez l'impression que si vous prononcez le mot « femme », la personne de l'autre côté de la table va penser que vous demandez un traitement spécial ou que vous êtes sur le point de les poursuivre en justice. Et ce n'est pas le cas.

Soledad O’Brien : Finalement, peut-on changer le rapport de force en se concentrant sur ce que la femme doit faire, et non pas la société ? Parler est-il suffisant ?

Sheryl Sandberg : Non, les deux sont nécessaires. Et je suis très claire là-dessus dans le livre. Les réformes institutionnelles et de politique publique sont absolument indispensables. Mais il faut aussi un débat… La première chose à comprendre est que certains pays européens disposent de toutes les réformes institutionnelles et de politique publique que l'on pourrait souhaiter. Savez-vous combien de femmes dirigent leurs grandes entreprises ? Moins de 1 %. La politique seule ne suffit pas, sinon, cela fonctionnerait mieux. Je veux être extrêmement claire : En avant toutes n'est pas un livre qui traite des changements à apporter aux femmes. Et il n'explique certainement pas que chacun peut accomplir ça tout seul. C'est un livre qui parle d'unir nos efforts pour comprendre les stéréotypes qui empêchent les femmes d'avancer, et les corriger. Et commencer à parler franchement des femmes dans le monde du travail.

Soledad O’Brien : Vous dites que la révolution féministe est au point mort. Gloria Steinem, quant à elle, dit que ce n'est pas le cas, qu'elle est à mi-parcours et qu'il lui manque encore une cinquantaine d'années. Reprenez-vous le flambeau du féminisme ? Ce mot hérisse beaucoup de gens.

Sheryl Sandberg : J'ai effectivement écrit dans le livre que je n'avais jamais employé le mot « féminisme » pour me décrire jusqu'il y a quelques années. Lorsque j'étais à la fac, ou même il y a peu, personne ne voulait être féministe… Les féministes étaient soit des excitées, soit complètement dépassées parce que tout le monde allait être égal. Nous sommes, vous et moi, plus ou moins de la même génération ; lorsque j'étais à la fac, on pensait que l'égalité triompherait. Pour autant que je me souvienne, personne ne parlait de l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Personne ne s'en souciait, parce qu'on croyait que l'égalité serait un état de fait. Mais ça ne s'est pas passé comme ça. Et à présent, je suis fière de me qualifier de féministe. Lorsque vous interrogez les femmes et que vous leur posez la question « Êtes-vous féministe ? », en définissant ce mot comme la croyance en l'égalité des chances entre hommes et femmes, plus de la moitié de la population vous répondra « oui ».

Soledad O’Brien : Dans sa chronique du journal USA Today, Joann Bamberger écrit : « Meyer[1] et Sandberg, en dépit de leurs bonnes intentions, font reculer la cause des mères qui travaillent. L'argument de Sandberg selon lequel pour obtenir l'égalité sur le lieu de travail, les femmes n'ont qu'à se hisser à la force du poignet… » etc., etc. En résumé, elle considère que vous êtes aux antipodes de la femme active moyenne.

Sheryl Sandberg : Si vous lisez mon livre, vous verrez que j'insiste très clairement sur la nécessité d'une réforme institutionnelle des politiques. Nous avons besoin de davantage de femmes aux commandes, pas seulement pour le simple fait d'avoir des femmes dans la salle du Conseil d'administration, mais parce que les femmes dans ces entreprises seront mieux payées. Dans notre économie actuelle, les femmes gagnent 77 cents lorsque les hommes sont payés 1 dollar. 30 % des enfants sont élevés par des mères célibataires. Les mères célibataires représentent 85 % des foyers monoparentaux. Ce rapport de 77 cents contre un dollar n'est pas acceptable et nous devons le modifier.

Soledad O’Brien : Quelles sont les raisons de votre réussite ? À quoi l'attribueriez-vous ?

Sheryl Sandberg : Voilà une question très intéressante ! Les études montrent que les hommes s'attribuent le mérite de leur succès, alors que les femmes ont tendance à le mettre sur le compte de la chance, de l'aide qu'elles ont reçu d'autrui, et de leurs efforts. Je vous répondrai franchement que j'ai réussi parce que j'ai eu de la chance, parce que je suis née (commençons par là) dans une famille géniale, avec deux parents aimants, à Miami. J'aurais pu naître dans un coin du globe où les femmes n'ont aucun droit civique…

Soledad O’Brien : Ne devriez-vous pas parfois lever le pied ?

Sheryl Sandberg : Parfaitement ! Et je suis très claire sur ce point dans mon livre. Je suis très explicite sur les moments de ma vie où j'ai levé le pied. Je ne suis pas en train de dire (car cela a été mal interprété) que la réponse est d'aller en avant toute, que les femmes n'ont qu'à foncer et que tout le reste va s'arranger. Je pense que lorsque nous rencontrons des écueils dans notre vie, nous devons prendre des décisions ; lorsque vous avez un enfant, vous devez décider : est-ce que je travaille à la maison, est-ce que je travaille au bureau, est-ce que je fais les deux ? Vous n'avez pas à prendre cette décision dix ans à l'avance, et c'est ce que je constate. Si vous commencez à lever le pied trop tôt, vous allez vous retrouver avec un boulot moins bien payé et ce ne sera pas aussi facile de couvrir les frais de garde d'enfants. Ou vous allez finir par travailler pour un gars qui, dix ans plus tôt, allait de l'avant pendant que vous leviez le pied. Lorsque vous devez prendre une décision difficile, prenez-la à ce moment-là.

Soledad O’Brien : Lorsque vous évoquez vos mentors dans votre livre, il s'agit principalement d'hommes.

Sheryl Sandberg : Je n'ai jamais travaillé pour une femme. La plupart des femmes qui accèdent à des postes de direction n'ont jamais travaillé sous les ordres d'une femme, parce qu'encore une fois, 86 % des postes haut placés sont détenus par des hommes. J'ai eu beaucoup de chance. J'ai eu des mentors et des parrains exceptionnels. Mon livre a d'ailleurs en partie pour but d'aider les gens à trouver la bonne méthode pour s'attirer ces parrains et mentors. Et de dire à tous les hommes que cela devrait être un honneur de conseiller des jeunes femmes.

Soledad O’Brien : De quoi sera fait votre avenir ? Vous éludez sans cesse cette question. Que souhaiteriez-vous faire lorsque vos enfants seront préadolescents ?

Sheryl Sandberg : J'adore vraiment mon travail. Nous sommes ici dans le bureau de Facebook ; regardez cet endroit… On verra bien ! Mais j'adore vraiment mon travail. Et j'adore aussi être mère…

Soledad O’Brien : Qu'est-ce que les gens seraient le plus surpris d'apprendre à votre sujet ?

Sheryl Sandberg : Je pense que ce qui a le plus surpris les gens à mon sujet, c'est d'apprendre que je ressens toujours une grande part de l'insécurité et du manque de confiance en soi que connaissent toutes les femmes. Cela m'arrive encore aujourd'hui. J'ai toutefois davantage d'assurance qu'avant. Je n'aurais jamais pensé que je pourrais écrire un livre, mais je l'ai fait. Et je ne savais pas si je pourrais faire ce travail pour Facebook, et pourtant je suis en train de le faire, et de le faire au mieux de mes capacités. J'ai pris de l'assurance ; je prends confiance à chaque mission que j'essaie de réussir, à chaque nouvelle tâche que j'assume, et les autres femmes peuvent faire de même.

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