"Je suis féministe et je suis épuisée"

Je suis féministe et je suis épuisée
Je suis féministe et je suis épuisée
La charge mentale qu'implique le fait d'être féministe est rude. Sans parler de burn-out militant, être engagée mène parfois à des coups de blues sévères. Une fatigue intense, qui ne remet pas en question la lutte, mais ne doit pas être prise à la légère.
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Je suis féministe et j'en suis fière (ne cherchez pas le "mais", il n'est pas là). Et je suis aussi épuisée. Comme mon cas est sûrement loin d'être isolé, j'ai voulu parler, un peu. Evacuer ce qui me pèse depuis que ma vie tourne, principalement de derrière mon écran, autour de cette lutte qui m'est si chère. Alors j'y vais.

Il n'y a pas très longtemps, j'ai entendu parler du concept de la "pilule rouge". Pas sa déviance néo-masculiniste et complotiste anti-système, mais son sens féministe. Une théorie largement inspirée de la trilogie culte des soeurs Wachowski, Matrix, qui consiste à dire qu'en choisissant de l'avaler, on voit la vérité. On ouvre les yeux.

On ouvre les yeux et on découvre toutes les implications du rapport de domination hommes-femmes dans notre société, les inégalités de genre qui y règnent, les violences sexistes et sexuelles et leur fréquence abominable, les mécanismes d'oppression que subissent les femmes et dont tirent profit (plus ou moins consciemment) les hommes.

A cette "révélation" s'associent, forcément, des émotions multiples. Une envie d'agir, de s'indigner, d'abord. D'aider les concernées, d'éduquer ses proches, de répondre aux membres de son entourage qui balayent ces fléaux d'un revers de main au déjeuner de famille, ou pire, les excusent. Et puis, petit à petit, une charge mentale excessive, une fatigue face à l'inaction des gouvernements et à l'indifférence de nombreux·se·s citoyen·ne·s.

Quand on l'avale, cette pilule, qu'on réalise la gravité de la situation et que les choses doivent absolument changer, on se lance aussi dans un combat. Et on y laisse des plumes, tant les injustices - qui touchent toutes les femmes si elles en atteignent une seule - sont étouffantes.

Burn-out pas toujours militant

C'est Anaïs Bourdet, créatrice de Paye Ta Shnek, une page qui recensait les témoignages de harcèlement sexiste dans l'espace public, qui fut l'une des premières à avoir manifesté cet épuisement qui la rongeait, qualifié de "burn-out militant", et à arrêter sa contribution temporairement. Elle écrivait, une nuit de juin 2019 : "Je n'en peux plus. Je n'y arrive plus. Je n'arrive plus à lire vos témoignages et à les digérer en plus des violences que je vis dès que je mets le pied dehors. La colère que j'ai accumulée en presque sept ans me bouffe."

Sans militer activement, je comprends ses mots parce que je les partage, et qu'ils ne concernent pas uniquement le milieu de l'activisme. "La colère accumulée me bouffe".

Là, à 22 heures, alors que je fais défiler le compte @balancetonagency sur Instagram, qui publie les réflexions sexistes entendues par des employé·e·s de la pub, ça résonne. Quand j'écoute ma petite soeur (qui avait 18 ans à l'époque) me dire qu'elle s'est pris une main au cul par un inconnu dans une rue déserte à Bordeaux, la nuit, ça résonne. Quand une amie m'appelle pour avoir des conseils sur comment porter plainte contre un chauffeur Uber qui a suivi sa copine saoule jusque chez elle pour lui montrer sa bite, ça résonne.

Plus j'en apprends, plus j'y pense, plus j'écris sur ces sujets essentiels, plus je recueille les paroles et plus je peine à la contenir, cette colère. Plus je peine à m'en séparer et à prendre un recul qui me semble aujourd'hui fantasmatique.

L'autre jour, pour être tout à fait honnête, j'en suis même arrivée à me dire que ça doit être beaucoup plus "facile" de trouver que les féministes "cassent l'ambiance en soirée". De vivre dans une société sexiste et de s'en accommoder sans mal. De ne pas avoir la nausée en lisant les témoignages des victimes du rappeur Moha La Squale. D'espérer, comme le lance la réalisatrice et actrice Maïwenn dans sa diatribe antiféministe assumée, "que les hommes me siffleront dans la rue toute ma vie" et de ne jamais être "offensée parce qu'un homme portait un regard bestial sur moi". Et d'encenser Polanski par la même occasion - la nausée, je vous disais.

De ne pas sentir l'impulsion viscérale de répondre à ses potes qui condamnent "l'extrémisme" des féministes. ("Ce qui est extrémiste, c'est la violence systémique subie par les femmes, pas leur riposte", rétorquera d'ailleurs, avec justesse, un ami cher). De ne pas vouloir que les choses changent. De ne pas avoir besoin que les choses changent.

"La féministe de service"

Le truc avec le fait de travailler dans un métier de passion et de surcroît un domaine engagé qui correspond à ses convictions, c'est que la frontière du pro et du perso est difficilement délimitable. Et les moments où le cerveau se régénère, plus rares. Parce que même dans les cas de loisirs où l'on prend du temps pour soi dans un environnement jugé "safe", il est compliqué d'y échapper.

A partir du moment où notre parole est estampillée féministe, les sollicitations de non-féministes ont tendance à pleuvoir. Bienveillantes pour certaines, provocatrices pour d'autres. Alors, entendez-moi bien, défendre corps et âme les droits des femmes, ça m'anime même au petit-dej'. Mais parfois, juste parfois, j'aimerais passer une soirée sans être lancée sur la nomination de Gérald Darmanin à l'Intérieur ou un sournois "mais qu'est-ce qu'il a dit de si terrible, finalement, Dupond-Moretti ?", quand le type se vautre dans une culture du viol à peine dissimulée. Argh.

Ne pas toujours être "la féministe de service" qu'on n'écoute pas vraiment ou qu'on infantilise quand elle s'énerve sur un sujet qu'elle maîtrise et qui la concerne. Mansplaining at its best. Pour avoir un peu de répit.

Le fameux "mais"

Seulement voilà, tout ça, tout ce que je viens d'exprimer doit aussi être pris pour ce qu'il est : le ressenti d'une femme blanche qui rentre dans les critères normatifs validés par la société. D'éducation catholique, valide, hétérosexuelle, cisgenre et de classe socio-économique aisée.

Tout ça n'est qu'une infime partie de ce que peuvent ressentir, de manière quotidienne, persistante, oppressante, celles et ceux qui ne sont ni blanc·he·s, ni d'éducation catholique, ni valides, ni hétérosexuel·le·s, ni cisgenres, ni issu·e·s de classe socio-économique aisée et ce dans une société qui les marginalise.

Parce que quand, en tant que femme et féministe, je flanche un peu sous le poids des inégalités que je perçois et de la stérilité de certaines discussions, je ne suis jamais oppressée pour mes croyances, ma couleur de peau, mes origines, mon orientation sexuelle, mon identité de genre, mes signes d'appartenance religieuse ou mon physique.

On ne vient jamais me demander de me désolidariser d'un crime atroce auquel sont honteusement associé·e·s les musulman·e·s aujourd'hui. Ma carnation ne sera jamais la raison pour laquelle on rejettera ma candidature à un emploi, à la location d'un appartement. Pour laquelle on m'agressera dans la rue, au bureau. Mon corps ne sera jamais fétichisé, objectifié selon des biais coloniaux racistes. Je ne serai jamais confrontée à une norme validiste qui m'exclut de toutes les strates de la société. Je suis en grande majorité représentée dans les médias. Les jouets pour enfants me ressemblent et ressemblent à ma fille. Mes collègues me ressemblent.

En réalité, il est là, le "mais". Il est dans cette phrase. Je suis féministe, fière et épuisée, mais je suis aussi privilégiée.

Ça ne rend pas mes émotions ni mon vécu moins légitimes, ça ne rend pas ma fatigue moins lourde. Cela les remet plutôt en perspective, et permet de prendre conscience de la nécessité de la convergence des luttes. Parce que si moi, blanche et privilégiée, je m'effondre un peu, c'est une souffrance décuplée, plus violente, insidieuse, ordinaire, que d'autres subissent. Une fatigue qui m'est cette fois inimaginable, aux conséquences multiples. Et en l'ignorant, en l'oubliant, je participerais à l'amplifier.

Alors pour continuer, parce que c'est essentiel, n'oublions pas. Reposons-nous plutôt. Prenons des forces, prenons soin de nous, écoutons et apprenons. Faisons une pause, accordons-nous parfois de ne pas rentrer dans les débats quand on sait les terrains peu fertiles, voire carrément hostiles. Protégeons-nous. Laissons celles et ceux qui ont l'énergie prendre la parole, puis prenons le relai. Restons bienveillant·e·s avec chacun·e, en face comme sur les réseaux.

Pour mieux se relever. Pour mieux s'indigner. Pour mieux se battre. Ensemble, et surtout pour tou·te·s.