Pourquoi l'astrologie est-elle redevenue hype ?

Pourquoi tout le monde se passionne pour l'astrologie ?
Pourquoi tout le monde se passionne pour l'astrologie ?
L'astrologie a la cote. Entre les mèmes pop et les interprétations pointues révisées à la sauce féministe, la pratique ancestrale convertit de plus en plus d'adeptes. On a voulu savoir ce qui se cache derrière l'engouement.
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Il est midi et je tourne en rond. Au boulot, je n'arrive pas à avancer ; j'ai l'esprit dans le brouillard. Mon téléphone sonne, je l'attrape comme une sorte de bouée de secours qui viendra me sauver de mon manque d'inspiration. C'est CoStar, l'application d'astrologie, qui m'envoie sa notification quotidienne. "Your day at a glance : This is not a moment for the perfunctory or the superficially polite", me dit-elle. Traduction : "Votre journée en un coup d'oeil : ce n'est pas un moment pour les politesses futiles ou superficielles". Je ne vois pas trop où elle veut en venir, je souffle, un peu sceptique.

Je clique quand même pour tenter de décrypter le message et je me rends compte que, finalement, j'ai été percée à jour. La plateforme m'assure qu'aujourd'hui, je vais avoir du mal à "penser et créer". Je procrastine plus longuement en faisant défiler le bilan personnalisé (j'ai dû rentrer date, heure et lieu de naissance en m'inscrivant il y a quelques jours) qui me donne le ton jusqu'au soir, et quelques indices astraux pouvant m'éclairer sur les raisons de mon humeur un peu décrépitée (apparemment une histoire de Mercure et d'Uranus). Le design est épuré, le texte piquant, les analyses détaillées - quoique parfois grammaticalement originales, la faute à l'intelligence artificielle qui les génère. On s'y prend vite.

CoStar connaît d'ailleurs un succès faramineux depuis sa création par la trentenaire new-yorkaise Banu Guler, en 2016. Il y a deux ans, trois millions de curieux·se·s l'avaient téléchargée. En 2020, le chiffre a doublé. En partie grâce à ses petites phrases bien senties qui finissent épinglées sur Twitter par des utilisateur·ice·s hilares. Mais surtout car plus généralement, l'astrologie fascine les nouvelles générations, celles de 40 ans et moins, environ. Selon une étude YouGov pour Femina, près d'un·e jeune Français·e de 18-24 ans sur deux confie y croire, et 37 % des 25-34 ans.

On le voit au-delà de l'application : les magazines féminins digitaux ont troqué les prédictions douteuses pour des approches plus fouillées, des angles plus travaillés. Plus drôles, aussi. Outre-Manche, Cosmopolitan titre "Ce que dit votre signe astrologique sur le type d'ex que vous êtes". Outre-Atlantique, The Cut, le féminin du New York Magazine, nous explique Tout ce qu'il faut savoir sur Mercure en rétrograde. Révélateur.

Du côté d'Instagram, les comptes mordants qui allient savoir ancestral, pop culture et féminismes - le tout dans des publications partagées abondamment - se multiplient. Leurs contenus instruisent autant qu'ils jouent avec les clichés (parfois poussés à l'extrême) du Zodiaque. L'intensité des Scorpions, l'indécision des Balances, la méfiance généralisée contre ces pauvres Gémeaux qui n'ont rien demandé : de nouveaux codes savoureux.

On se demande : est-ce une tendance comme une autre ? Pas vraiment. Car la pratique ne date pas d'hier et n'a certainement pas fini d'évoluer. Cela n'empêche : l'engouement récent intrigue. Pourquoi se laisse-t-on si volontiers guider par les astres aujourd'hui, comment cette croyance a conquis les millenials jusqu'à envahir le sacro-saint royaume des mèmes et dépoussiérer l'ordinaire horoscope ? On a enquêté.

"Une quête de sens"

Si on fait un tour sur Wikipédia, l'astrologie est définie comme un "ensemble de croyances et de pratiques fondées sur l'interprétation symbolique des correspondances supposées entre les configurations célestes et les affaires humaines, collectives ou individuelles." Sa version occidentale (on recense l'existence spécifique d'astrologies maya, arabe, égyptienne, chinoise et indienne) est née en Mésopotamie il y a 5000 ans, liée à la mythologie grecque et romaine et, à l'époque, déterminait les actions des hommes qui considéraient cette pseudo-science comme émanant des dieux. Hippocrate aurait dit que nul ne peut exercer l'art médical sans connaitre l'astrologie.

"Un peu plus substantiel que trois lignes écrites en dernière page d'un magazine par une stagiaire", plaisante Mathilde Fachan, astrologue et créatrice du podcast Z comme Zodiaque, qui décortique tenants et aboutissants de la pratique.

Son dernier épisode aborde par exemple l'influence de Vénus, qui "symbolise ton envie à te faire du bien et ton aptitude à tisser des relations harmonieuses avec les autres", explique la spécialiste. Tous les mois depuis décembre 2018, elle présente un signe, une planète, qu'elle illustre de clips audio piochés dans les références pop culture. Les classiques Disney, surtout. Selon elle, l'emballement populaire pour sa passion traduit une quête de sens. "On est une génération qui recherche du sens", répète Mathilde Fachan. "Le monde n'est pas plus dingue qu'avant, mais plus complexe, : on est sur-informé·e·s. On veut trouver un début de réponse, un mouvement philosophique auquel on puisse s'accrocher pour l'améliorer. Ça peut passer par une reconversion, la philosophie, l'écologie et aussi par la recherche de spiritualité".

Une quête qui aurait été inscrite dans les astres. "Les enfants nés entre 1984 et 1994 ont eu Pluton en Scorpion", nous apprend Marie Sélène, astrologue-thérapeute derrière le compte Invente ton ciel, et autrice de L'Astrologie miroir, à paraître le 7 octobre aux éditions Marabout. La planète (naine), maîtresse du signe du Scorpion, représente le gardien du secret. Et cette conjoncture a donné une génération qui pose des questions, qui veut savoir, connaître l'origine des choses. "Les regarder en face, pour faire évoluer la société", continue Marie Sélène.

La société, mais aussi l'approche de la pratique. Elle l'affirme : "Les jeunes ne se laissent plus embobiner ! Ils souhaitent comprendre ce qu'on leur dit, et l'astrologie doit s'adapter à cette demande-là." Comme Mathilde Fachan, elle prône une interprétation non-divinatoire, qui s'apparente au développement personnel. Une façon de se raconter, nous dit-elle. De se référer à son thème astral pour, non pas prédire l'avenir, mais décrypter les pans de sa personnalité, étudier et comprendre des comportements récurrents ou analyser des situations sur lesquelles on butte.

La fondatrice de CoStar Banu Guler le soutient : "L'astrologie n'est pas là pour prédire le futur. Elle est là pour expliquer et créer le présent".

Les deux expertes françaises tiennent quand même à prévenir : la discipline n'est pas dénuée d'injonctions potentiellement ravageuses, dont les courants les plus progressistes tentent de se débarrasser pour instaurer une nouvelle éthique, plus respectueuse et centrée sur le bien-être de la personne. Plus féministe aussi ? A en croire les réseaux sociaux, assurément.

L'astrologie à la sauce féministe ?

Héloïse Famié-Galtier est journaliste, féministe et férue de pratiques magiques. "En même temps qu'on a commencé à s'intéresser aux sorcières, l'astrologie a connu un retentissement majeur", observe-t-elle. Elle estime que la façon dont les femmes se passionnent pour la discipline, comme pour la sorcellerie, les couvents et les rituels ancestraux, peut traduire une certaine soif de liberté. Une envie de s'émanciper des croyances plus dogmatiques, aux interprétations patriarcales peu inclusives.

Maheva Stephan-Bugni, enseignante et créatrice d'Astrotruc (336 000 abonné·e·s sur Instagram), voit un lien évident entre les féminismes et ce qu'elle considère comme une science humaine et un matériau "remodelable à l'infini". "L'astrologie est profondément féministe", lance-t-elle. Elle nous explique toutefois que ça n'a pas toujours été le cas.

D'abord parce que la discipline a été écrite par et pour des hommes ; à l'Antiquité, la lecture des astres accompagnait entre autres les décisions d'un pouvoir constitué d'hommes, à l'instar de la guerre. Ensuite car elle joue sur des archétypes féminins et masculins très stéréotypés. Prenons la Lune par exemple. Le satellite qui disparaît le jour et tourne autour de la Terre, est associée à la mère. Le Soleil, lui, autour duquel la Terre (et donc la Lune) tourne, symbolise l'homme, le visible. Étrangement (ou pas), l'astrologie populaire a longtemps mis le Soleil sur le devant de la scène.

Mais les choses changent. "On se réapproprie le savoir", assure Maheva Stephan-Bugni. "On réécrit Vénus ou Saturne afin que ce ne soit pas des planètes forcément genrées. Et puis cet élan féministe vient aussi du fait que c'est un domaine dont les hommes hétéros se moquent (35 % de Françaises y croient contre 20 % de Français, recense YouGov, ndlr). Les femmes peuvent y faire ce qu'elles veulent, organiser une révolution de leur côté en astrologie, les mecs n'y verront que du feu", rit-elle.

L'astrologue Mathilde Fachan y voit un reflet de la société et de ses changements majeurs : "Les façons d'appréhender la discipline sont évidemment politiques car l'astrologie est une grille de lecture du monde. Elle change car la société et les astrologues changent." Pour ce qui est de l'interprétation pure, elle nuance. "Je comprends qu'on veuille dégenrer les planètes, mais moi, j'y perds du sens."

Elle note tout de même une absence flagrante d'intérêt chez les hommes cis (ceux qui se reconnaissent dans leur genre de naissance). D'ailleurs, elle a son idée sur la question. "Il s'agit d'un super outil d'introspection émotionnelle. Dans notre société, les hommes ont souvent une éducation émotionnelle tellement pauvre que la pratique va avoir plus de succès auprès des femmes ou d'un public queer qui réussit déjà à tordre les normes de genre." Et à s'affranchir des injonctions.

A ce propos, elle poursuit : "Dans la communauté queer, on fonctionne beaucoup sur le story telling (le fait de raconter des histoires, ndlr). Quand il y a beaucoup de souffrance, quand on nie une identité par exemple, quand des choses terribles se passent, il faut se raconter. Et si l'astrologie y est aussi populaire, c'est par cette idée de story telling."

Astrologie + pop culture, l'équation gagnante

Un autre phénomène qu'on remarque, c'est la façon dont les réseaux sociaux ont transformé, pour mieux démocratiser, les canaux d'initiation au domaine. Beaucoup de passionné·e·s et d'astrologues modernes misent ainsi sur un terrain qui fédère : la pop culture. C'est en tout cas l'un des biais qu'exploite Maheva Stephan-Bugni, la plume d'Astrotruc, en imaginant des mèmes qui mélangent références des années 90 et traits de caractère typiques du zodiaque, pour inviter à en découvrir davantage sur le sujet. Friends, The Office, Mean Girls, Kaamelott... Les séries et films cultes du genre incarnent une source inépuisable d'inspiration où la caricature règne, et qu'on consomme allègrement.

"La pop culture est un formidable vecteur, elle est exploitable à l'infini car accessible au plus grand nombre", analyse Maheva Stephan-Bugni. "Les gens comprennent les références qui sont assez mainstream, et peuvent saisir le sens astrologique plus facilement. C'est à la fois un moyen de rigoler sans se prendre la tête, d'apprendre des choses, et de se poser des questions".

La journaliste Héloïse Famié-Galtier y voit aussi une façon de créer une "appartenance, un peu comme avec les maisons Harry Potter", sourit-elle (un autre produit pop culture qui a, lui aussi, eu un véritable impact sur la génération, affirme la podcasteuse Mathilde Fachan). L'astrologue-thérapeute Marie Sélène est d'accord : "Les mèmes fonctionnent car ils créent du lien. On reconnait un ami, on lui envoie. Et puis, l'autodérision marche super bien, c'est encore un moyen de se raconter", insiste-t-elle.

En fait, si l'astrologie connaît une telle ferveur, c'est parce qu'elle est aussi riche et pleine de possibilités que le monde rêvé par les générations qu'elle fascine. Elle permet également de se livrer et de se faire du bien, de prendre du recul sur une époque intense, qui anime autant qu'elle épuise. De trouver un refuge symbolique qui rassemble, passionne, amuse, quand il n'est pas démesuré. Et cette pluralité conquiert.

Cet après-midi, je prête un regard plus sérieux à la notification qui vient d'arriver sur mon téléphone. "Remarquez les opportunités", me conseille CoStar. Trois mots qui peuvent vouloir tout et rien dire, encore. Mais cette fois, j'opte pour la première option.