La nouvelle lubie des stars ? Ne pas se laver

Mila Kunis dans une publicité pour la marque "Cheetos" avec le chanteur Shaggy à l'occasion du Super Bowl, le 2 février 2021.
Mila Kunis dans une publicité pour la marque "Cheetos" avec le chanteur Shaggy à l'occasion du Super Bowl, le 2 février 2021.
C'est le débat (incongru) qui agite le petit monde pipolesque ces dernières semaines : certaines stars ne seraient pas de grandes adeptes du savon. Et elles s'en targuent.
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C'est le sujet self-care le plus WTF du moment. Mais il semble que nous tenions-là une véritable tendance. En tout cas du côté des collines hollywoodiennes. La dernière lubie des stars ? Ne pas (trop) se laver. Mais comment cette hype du cracra a-t-elle pris son essor ? Remontons à la mi-juillet : l'actrice Mila Kunis révélait lors d'une interview pour le très en vogue Armchair Expert, le podcast de Dax Shepard, qu'elle avait tendance à faire l'impasse sur le bain de ses deux enfants. "Quand j'ai eu mes nouveau-nés, je ne les lavais pas non plus tous les jours", confiait-elle, soutenue par son compagnon et père de Wyatt, 6 ans et Dimitri, 4 ans, le comédien Ashton Kutcher : "Maintenant, voilà ce qu'on fait : si vous pouvez voir la saleté sur eux, nettoyez-les. Sinon, ça ne sert à rien."

Adieu bébé Cadum, bonjour bébé craspec ? On pourrait tiquer. Mais cette drôle de manie ne semble pourtant pas faire frémir d'autres parents. Rebondissant sur ces révélations pour le moment déconcertantes, Dax Shepard lui-même s'est lâché et y est allé de ses petites confidences sur l'hygiène de ses bambins.

Interrogé sur le sujet dans l'émission The View, l'animateur- père de Lincoln, 8 ans, et Delta, 6 ans- a ainsi nonchalamment balancé : "Nous avons baigné nos enfants tous les soirs avant d'aller au lit, puis d'une manière ou d'une autre, ils ont juste commencé à aller au lit tout seuls et nous avons dû commencer à nous demander : " Hé, quand est-ce que tu les as baignés la dernière fois ?"

Sa compagne Kristen Bell en a rajouté une couche : "Je suis une grande fan de l'attente de la puanteur. Une fois que vous sentez une bouffée, c'est la façon dont la biologie vous fait savoir que vous devez la nettoyer. Il y a un drapeau rouge. Honnêtement, ce ne sont que des bactéries. Une fois que vous avez attrapé des bactéries, vous devez vous dire : 'Allez, à la baignoire ou à la douche'."

A écouter ce discours aux relents vaguement hippie, on s'interroge : est-ce vraiment si cool de laisser un enfant mariner dans son jus ? Pour Kelly M. Cordoro, professeure en dermatologie et pédiatrie interrogée par le New York Times, abuser des bains mettrait à mal l'épiderme très délicat d'un bébé. "Donner trop de bains à un nourrisson peut dessécher la peau et la fragiliser. Cela peut être très irritant et inutile, car il peut éliminer la couche supérieure de cellules protectrices de la peau, les huiles naturelles et les bactéries saines, laissant la peau sèche, sujette aux démangeaisons et vulnérable aux irritations et à de possibles infections de la peau."

Des arguments recevables. Mais quid du boycott des ablutions du côté des adultes ? "Je trouve que se laver est de moins en moins nécessaire". La punchline- audacieuse- est signée du pourtant très propret Jake Gyllenhaal lors d'une interview à Vanity Fair. "Je crois sincèrement (...) que les bonnes manières et la mauvaise haleine ne mènent nulle part. Mais je pense aussi qu'il y a tout un monde dans le fait de ne pas se baigner, qui est aussi très utile pour l'entretien de la peau. Nous nous nettoyons naturellement." Une philosophie également adoptée par le couple Kunis-Kutcher, qui avoue ne laver que leurs aisselles et parties intimes au quotidien.

Des déclarations qui ont eu un tel retentissement que d'autres célébrités se sont senties obligées de se désolidariser de cette drôle de "trend" : Dwayne "The Rock" Johnson s'est ainsi fendu d'un petit tweet pour préciser son nombre de douches (trois par jour), "à l'opposé de ces stars qui ne se lavent pas".

Jake Gyllenhaal sous la douche dans "Demolition"
Jake Gyllenhaal sous la douche dans "Demolition"

Les dermatos adhèrent

Ce mouvement "no soap no poo" semble faire de plus en plus d'adeptes aux Etats-Unis, des renégats de la douche soutenus par nombre de dermatologues qui conseilleraient de privilégier le lavage par "zone" plutôt qu'en intégralité afin de préserver le film hydrolipidique de l'épiderme. Alors que seuls 57% des Français se douchent quotidiennement, la dermatologue Nina Roos expliquait à 20 Minutes : "Du point de vue médical, une douche un jour sur deux ne pose aucun problème. Mais c'est socialement inacceptable."

"Je pense que la plupart des gens se baignent trop", renchérit de son côté le Dr C. Brandon Mitchell, professeur adjoint de dermatologie à l'Université George Washington, au Time. Selon lui, le rituel quotidien de la douche pourrait éliminer les huiles naturelles de l'épiderme et perturber les bactéries soutenant le système immunitaire de la peau. Sa prescription idéale ? Une douche une ou deux fois par semaine. "Je dis aux patients qui se lavent tous les jours de ne pas savonner tout leur corps", renchérit le dermatologue. "Ciblez vos aisselles, vos parties intimes et votre aine, qui sont les zones qui produisent des sécrétions odorantes."

Etre crado, un privilège ?

Ces nouvelles habitudes permettraient-elle de s'extraire de la surconsommation de produits cosmétiques, souvent inutiles et polluants ? Mais aussi d'économiser l'eau dont nous abusons (un foyer français de 2,5 personnes en moyenne utilise 329 litres d'eau par jour) ? Les stars adeptes du "unwashing" n'ont pas jugé bon de se justifier sur leurs motivations- seule Kristen Bell a évoqué des raisons écologiques, évoquant la sécheresse en Californie. Et c'est peut-être tout le problème.

La romancière et militante afro-américaine Roxane Gay a décelé dans ces déclarations une énième émanation d'un privilège blanc décomplexé. Dans un billet d'humeur cinglant, l'autrice féministe revient ainsi sur les stéréotypes frappant notamment les immigrés, souvent présentés comme "sales". Ou rappelle encore les heures sombres de la ségrégation, époque où une piscine pouvait être entièrement vidée si une personne noire avait eu l'audace d'y tremper un orteil.

"Il est du ressort unique des riches blancs d'être sales par choix, d'en être fiers, d'en parler ouvertement et sans vergogne, de se délecter de leurs odeurs et huiles naturelles comme s'il s'agissait à la fois d'une identité et d'un bien moral. Il y a aussi l'incroyable privilège de savoir que vous pouvez être sale et ne pas être jugé ou traité comme inférieur ; vous pourriez même être célébré ou recevoir une quantité incroyable de publicité", ironise-t-elle. "Les personnes de couleur doivent réfléchir soigneusement à l'hygiène et à la présentation de soi, tout comme les personnes issues de nombreux autres groupes marginalisés. Si un parent noir faisait les mêmes déclarations que des célébrités ont faites récemment sur le bain et leurs enfants, ils recevraient bientôt la visite des services de protection de l'enfance. Ce n'est pas une hyperbole ; cela arrive, régulièrement et de manière disproportionnée."


Loin d'être anodine, l'hygiène est (elle aussi) une question politique, d'autant plus lorsqu'on s'amuse à l'étaler sur la place publique. Et s'enorgueillir d'être crade (qui plus est en pleine pandémie) apparaît plus déconnecté que réellement cool. Nauséabond ? Pas loin.