Comment le Front national s'y prend pour séduire l'électorat féminin

Marine Le Pen lors d'un meeting de campagne
Marine Le Pen lors d'un meeting de campagne
En dépit d'une vision pour le moins rétrograde des droits des femmes, comme en témoignent (entre autres) les déclarations récentes de Marion Maréchal-Le Pen sur le planning familial, le Front national séduit de plus en plus l'électorat féminin. Comment comprendre cette évolution ? Terrafemina a interviewé le sociologue et chercheur Sylvain Crépon.
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Terrafemina : Peut-on attribuer la poussée du Front national auprès des femmes au fait que le parti est désormais représenté par une femme, Marine Le Pen ?

Sylvain Crépon : Oui, du moins en partie. Du temps de Jean-Marie Le Pen, il y avait un différentiel très fort entre hommes et femmes au sein du Front national. Ce dernier donnait d'ailleurs volontiers dans l'outrance lorsqu'il évoquait publiquement les femmes et leur place dans la société.

La réticence des femmes à voter pour le Front national venait tout d'abord de la position du parti sur les questions sociétales. Il ne faut pas oublier que, jusqu'à la fin des années 2010, le Front national était lié aux catholiques intégristes fédérés par Bernard Antony (figure majeure du mouvement catholique traditionaliste au sein du Front national jusqu'à sa rupture avec le parti, ndr), qui a quitté le Front national au moment où Marine Le Pen a commencé à prendre de l'importance. A partir de ce moment-là, les catholiques intégristes ont eu beaucoup moins de poids au sein du Front national et n'ont donc pas pu imposer leurs vues sur l'avortement, par exemple, comme avant.

Lorsque Marine Le Pen prend la direction du Front national, elle envoie quelques messages qui suggèrent un renouveau en ce qui concerne certaines thématiques sociétales, et en particulier le droit des femmes, l'avortement, l'orientation sexuelle.

De plus le statut même de Marine Le Pen, sa position de femme jeune et active - elle est avocate - vivant dans une famille recomposée sans être mariée, le fait qu'elle dise qu'elle ne remettra pas en question la loi Veil si elle arrive au pouvoir... tout cela a contribué à changer le regard que pouvaient avoir les femmes, ou plutôt des femmes, sur le Front national. Si auparavant certaines pouvaient partager plusieurs idées du Front national, Jean-Marie Le Pen, qui était, rappelons-le, le spécialiste des sorties sexistes, agissait comme un repoussoir.


TF : Sait-on qui sont les femmes qui votent pour le FN ?

S.C. : La chercheuse Nonna Mayer (sociologue et auteure de nombreux travaux de sociologie électorale consacrés en particulier au Front national et à l'extrême-droite, ndr) s'est longuement penchée sur ce sujet et elle a tiré de se stravaux des analyses très intéressantes.

Ce qui ressort de son travail, c'est que les électrices du Front national viennent de la petite classe moyenne. Beaucoup de femmes qui votent pour le Front national sont des employées travaillant pour des sociétés de service. Au sein de cette catégorie sociale, elles sont même plus nombreuses à voter pour le Front national que les hommes. Concrètement, ces électrices travaillent comme vendeuses, serveuses ou caissières de supermarché. Elles vivent dans des conditions assez difficiles, sont mal payées, subissent le temps partiel et souffrent de la précarité. Et, et c'est important, elles gravitent dans des milieux professionnels où il y a peu de mobilisation syndicale et politique comme on peut en voir dans le monde ouvrier, par exemple.

TF : Que propose le Front national en matière de droit des femmes ?

S. C. : Comme pour tout parti politique, et peut-être plus que pour tout autre parti politique, il faut distinguer le discours du Front national de son programme.

Dans son autobiographie, Marine Le Pen écrit qu'à une époque de sa vie, elle est devenue "quasi-féministe", parce qu'elle ne s'en sortait pas à la naissance de ses jumeaux et qu'elle a pris la mesure de la difficile condition des femmes, qui subissent une double peine puisqu'elles doivent à la fois mener une activité professionnelle et s'occuper de leurs enfants. Ça, c'est le discours.

Mais, si on prend le programme du Front national, rien n'est proposé pour améliorer le droit des femmes. Le seul élément que j'ai trouvé en décryptant le programme, c'est que le "salaire maternel" dont il était question du temps de Jean-Marie Le Pen pour permettre aux femmes qui avaient des enfants de rester à la maison, est devenu sous la présidence de Marine Le Pen un "salaire parental" pour un des deux parents qui souhaiterait se consacrer à l'éducation des enfants. Hormis cette proposition, il n'y a strictement rien qui concerne les droits des femmes dans le programme du parti.

La spécificité du Front national, c'est que c'est un parti nationaliste et que, donc, tout dans le discours passe à la moulinette de l'identité. Cela signifie que tout est vu à travers le prisme de la politique identitaire et nationaliste prônée par le parti.

Ainsi, quand Marine Le Pen dénonce la situation des femmes, c'est toujours la situation des femmes qui vivent au même endroit que des personnes originaires de l'immigration. Elle va dire par exemple : "J'entends dire que dans certains quartiers, il ne fait pas bon être juif, femme, homosexuel ou même blanc." Ce qui menace le droit des femmes, c'est donc, à l'entendre, toujours les autres : les immigrés, les musulmans ou les gens d'origine maghrébine. Ce faisant, elle établit une incompatibilité entre les valeurs égalitaires et universalistes occidentales et les valeurs potentiellement sexistes, homophobes, rétrogrades ou conservatrices des populations originaires d'autres aires géographiques. C'est fondamental.

Par ailleurs, il y a, dans le discours du Front national, une tendance à railler les déclarations féministes. Les féministes sont perçues comme rétrogrades ou caricaturales, et elles sont souvent moquées. Au passage, cette démystification des avancées permises par les combats féministes, que ce soit en matière d'avortement, de contraception, d'emploi, voire en ce qui concerne la parité en politique, on l'observe de plus en plus chez les jeunes filles aujourd'hui ; elles semblent ne pas avoir conscience que tout cela est lié à des luttes politiques qui ont été lancées par des mouvements féministes.

Au Front national, il y a cette conviction selon laquelle le féminisme, de même que le libéralisme culturel, va de pair avec une culture de type chrétienne. En somme, le libéralisme, la laïcité, l'égalité hommes-femmes ou même la tolérance à l'égard de l'orientation sexuelle ne pourraient s'épanouir que dans une culture chrétienne, et les personnes issues d'autres cultures seraient hermétiques à ces valeurs, et donc, in fine, inassimilables. C'est essentiel pour comprendre la position du parti sur toutes les questions liées aux droits des femmes. Ce rejet du féminisme comme combat politique à proprement parler est en effet fortement ancré dans la tête des dirigeants du Front national.


TF : Comment comprendre les déclarations récentes de Marion Maréchal-Le Pen sur le planning familial ?

S.C. : A mes yeux, sa déclaration révèle d'une stratégie politique manifeste : elle a voulu selon moi capitaliser sur les suites de la Manif pour Tous en tirant parti de la porosité assez importante entre l'électorat des Républicains et du Front national. A l'époque de la loi Taubira, l'électorat des Républicains, qui s'appelaient alors l'UMP, était en effet beaucoup plus opposé au mariage homosexuel que ne l'était l'électorat du Front national, au nom de valeurs catholiques. L'électorat des Républicains est en effet plus pratiquant que ne l'est l'électorat du Front national, et donc plus sensible à ces valeurs sociétales.

La déclaration de Marion Maréchal-Le Pen est donc clairement un message envoyé à l'électorat de droite conservateur. C'est un signe fort pour dire : "Je suis véritablement de droite et je remets en cause l'avortement ou en tout cas la facilitation de l'avortement, l'accès à la contraception, bref tout ce que représente le planning familial." De son côté, Marine Le Pen a simplement nuancé ces déclarations sans s'y opposer. Cette dernière sait très bien que sa voix et celle de sa nièce sont complémentaires et que leurs deux discours correspondent à deux visions de leur électorat, dans le nord ou dans le sud, qu'il s'agit d'entretenir chacune de leur côté.

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