"En banlieue, il n'y a pas plus de jeunes dehors qu'ailleurs"

"En banlieue, il n'y a pas plus de jeunes dehors que dans le 7e arrondissement de Paris"
"En banlieue, il n'y a pas plus de jeunes dehors que dans le 7e arrondissement de Paris"
On entend au détour des réseaux sociaux que les quartiers de banlieue respecteraient moins le confinement que le reste de la France. Des idées fausses qui reflètent une stigmatisation nauséabonde. En Seine-Saint-Denis par exemple, l'un des départements les plus touchés par le Covid-19, les restrictions de déplacements sont bien suivies. Et ce, même quand on est huit dans un trois-pièces.
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C'est parti d'un article du Canard Enchaîné. Dans son édition du 25 mars, le journal rapportait les recommandations du secrétaire d'État à l'Intérieur, Laurent Nuñez, aux préfets de zone de défense. Il leur intimait de ne pas faire trop de zèle dans les quartiers sensibles, face aux mesures de confinement. Sous-entendu qu'il serait moins respecté là-bas, qu'il n'y était "pas la priorité" et que des contrôles massifs mettraient le feu aux poudres. Rapidement, l'info est venue alimenter les discours de celles et ceux qui lancent à tour de bras que les banlieusards, tous autant qu'ils sont, n'ont que faire des règles, même lorsqu'il s'agit de sauver des vies. Marine Le Pen en tête.

La présidente du Rassemblement national (RN) a saisi l'occasion du bain de foule d'Emmanuel Macron à Pantin, ce 7 avril, vivement critiqué en pleine campagne de distanciation sociale, pour pointer du doigt les comportements des habitant·e·s. "Agglutinés sans aucun respect du confinement ni de la distanciation sociale, et cela devant le Président de la République... C'est absolument CONSTERNANT", tweetait-elle, emoji confus en guise de ponctuation. Une déclaration qui prête à une stigmatisation nocive et à des interprétations erronées. Car même le préfet du 93, Georges-François Leclerc, souligne que "l'épidémie y est prise au sérieux" et les verbalisations "en baisse".

"La banlieue déchaîne toujours les passions"

Damien Zaversnik est le président de l'association La Cordée, qui promeut l'égalité des chances et la diversité sociale dans le secteur public. Le 5 avril, il a tweeté une vidéo dans le quartier de La Noue, en Seine-Saint-Denis, justement pour contredire ces allusions qu'il qualifie de "mépris de classe voire de racisme". Sur ses images, dans les rues, il n'y a pas un chat. Difficile donc de croire au fameux "allègement du confinement" dans les quartiers populaires, même s'il précise que son avis est difficilement objectif puisqu'il porte sur ce qu'il voit.

"La Seine-Saint-Denis, la banlieue, déchaîne toujours les passions et c'est encore plus vrai dans ces périodes de crise", nous explique-t-il. "Bien souvent, ceux qui tiennent des propos à l'encontre des habitants des quartiers populaires n'y ont jamais mis les pieds. Les discours stigmatisants sont faits pour désigner des boucs-émissaires : 'Regardez comment les pauvres ne respectent pas le confinement alors que nous, les bons citoyens, n'avons rien à nous reprocher'. Quelle supercherie !"

Surtout qu'à l'inverse, à l'annonce du confinement, les riches ont rapidement déserté leurs logements de ville pour des propriétés secondaires en campagne, augmentant au passage les risques de contamination dans des régions moins équipées niveau hospitalier. Un luxe dont s'accommoderaient bien les familles les plus démunies, entassées dans les HLM, pour certains insalubres. Dans un entretien pour Telerama, Nadir Dendoune, écrivain, journaliste et sportif de haut niveau originaire de l'Île-Saint-Denis, évoque d'ailleurs les inégalités que la situation exacerbe : "Quand vous vivez dans un quartier populaire, dans des appartements exigus, à six, sept ou huit dans un F2 ou un F3, c'est compliqué de rester confiné. Bien plus difficile que lorsqu'on se retrouve dans une maison à la campagne, ou à deux ou trois personnes dans un 100 mètres carrés parisien."

Une peur de la maladie qui encourage le confinement

Pourtant, la plupart se plient aux nouvelles règles, aussi restrictives soient-elles. La cheffe de service pour la ville de l'association Arrimages, qui opère dans le 93, l'atteste : beaucoup de gens sont chez eux. "Il n'y a pas d'allègement, les jeunes sortent en général avec leur attestation. C'est globalement respecté car il y a beaucoup de décès en Seine-Saint-Denis, les gens sont très inquiets".

Elle est en charge d'une équipe d'éducateur·ice·s de rue qui oeuvre auprès des jeunes de Clichy-sous-Bois. "L'idée est de les rencontrer, de se faire identifier, et de nouer une relation éducative pour leur permettre de s'ancrer à nouveau dans les services de droit commun quels qu'ils soient". Un "maillon de la chaîne particulier" qui opère en amont de la protection de l'enfance, sur cinq axes : l'insertion professionnelle, la scolarité, la santé, l'accès aux loisirs, à la culture et aux sports et la justice.

Avant le confinement, les équipes allaient au contact des groupes ("C'est plus facile de gagner la confiance d'un groupe d'abord, pour obtenir celle de l'individu ensuite", confie-t-elle) dans la rue, dans les collèges, dans les halls d'immeubles. Depuis le début du confinement le 17 mars, l'essentiel du travail se fait à domicile, via le téléphone et les réseaux sociaux - sur Snapchat essentiellement, un outil prisé des 11-21 ans, génération dont Arrimages s'occupe. Et le contact est maintenu.

"Même s'il n'y a qu'un téléphone ou une tablette pour huit, on arrive à en joindre beaucoup, ils sont relativement accessibles", assure la responsable. Elle nous explique agir aujourd'hui sur trois aspects : le soutien à la scolarité, la santé, "savoir s'ils vont bien", et le plan alimentaire, "s'ils ont suffisamment de quoi manger". Dans certains coins du département, les Restos du coeur tournent d'ailleurs à plein régime.

La crise sanitaire a heurté la région de plein fouet. On y comptabilise + 63 % de pertes humaines la semaine du 20 au 27 mars par rapport à celle d'avant, mais beaucoup de décès ne sont pas recensés, certainement car ils surviennent à domicile. Pour Jean-Marc Agostinucci, médecin du Samu de Seine-Saint-Denis, la sur-contamination est sûrement due au fait que les "populations précaires vivent assez nombreuses dans des immeubles", analyse-t-il auprès de Franceinfo. "Et puis, on est quand même un département sous-médicalisé en termes de médecine de ville".

La responsable nous rapporte le cas d'une personne dont les parents sont morts du coronavirus. Une menace réelle qui "fait tenir les habitant·e·s dans le confinement". Elle concède qu'il y a forcément des exceptions. Des "jeunes qui sont dehors, pour des raisons personnelles car ils ont des histoires de vie bouleversantes qui les font exploser, mais c'est du cas par cas". Et replace les choses dans leur contexte : "Il y a des gamins dans la rue, mais pas plus qu'ailleurs, pas plus que dans Paris intra-muros par exemple".

Les établissements scolaires fermés, en Seine-Saint-Denis.
Les établissements scolaires fermés, en Seine-Saint-Denis.

Des initiatives citoyennes remarquables

Le président de l'association La Cordée Damien Zaversnik assure de son côté que ces clichés récurrents sur la Seine-Saint-Denis "entretiennent une forme de mythe sur un territoire de non-droit, alors qu'il s'agit d'une zone de solidarité et d'initiatives citoyennes remarquables. La Seine-Saint-Denis est l'un des premiers départements de France en nombre d'associations ! Les quartiers populaires, ce sont surtout des gens qui veulent vivre comme les autres, ni plus ni moins."

Ces gestes d'entraide, Nadir Dendoune mentionne aussi leur multiplication à l'heure du coronavirus, auprès de Télérama : "Des jeunes proposent aux personnes âgées de faire leurs courses. J'en ai vu avec des balais en train de nettoyer autour de chez eux. Alors qu'on parle souvent mal de la jeunesse des quartiers populaires, là, des jeunes de l'Île-Saint-Denis montrent l'exemple. Dommage qu'on ne voie jamais ce genre de scènes dans les JT... C'est pourtant à travers ces gestes qu'on ressent la prise de conscience des jeunes."

Côté précautions sanitaires, Libération rapporte la "médicalisation des squats" et les mesures de sécurité adoptées par celles et ceux qui se déplacent : "Des jeunes qui sortent l'après-midi, le soir et la nuit, portent des masques et se tartinent les mains de gel - quand ils n'enfilent pas de gants." Au-delà de la jeunesse, il y a aussi les actif·ve·s, qui pour beaucoup n'ont pas la chance de pouvoir télétravailler de chez eux et prennent des risques chaque jour pour faire marcher le pays. "La réalité, c'est surtout que beaucoup de gens continuent d'être au travail car employés dans les fameux 'services essentiels de la nation'", remarque Damien Zavernik. Et de conclure : "Que chacun médite sur le poids de ces inégalités aujourd'hui et on aura peut être gagné quelque chose pour le monde qui vient."