8 idées reçues sur le féminisme qu'il est (enfin) temps de déconstruire

Répliques anti-féministes à dézinguer
Répliques anti-féministes à dézinguer
Agacées par le nombre d'idées reçues qui perdurent encore autour du féminisme, les illustratrices Eve Cambreleng et Blanche Sabbah sortent "Nos mutineries", une irrésistible bande dessinée pédagogique où elles répertorient les meilleures répliques à adresser aux désinformé·es et autres récalcitrant·es de mauvaise foi.
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"Mutineries, n.f. : se révolter collectivement et ouvertement contre une autorité établie, un ordre injuste". Parce que oui, Eve Cambreleng et Blanche Sabbah en ont ras-la-casquette. Ces deux illustratrices féministes déploient leur talent sur leur compte Instagram respectif (@aboutevie pour Eve, @lanuitremueparis pour Blanche) pour vulgariser, expliquer et décortiquer des sujets militants. Et elles ont décidé de faire équipe pour façonner Nos mutineries, un guide illustré des "réponses imparables aux idées reçues sur le féminisme".

"Ces phrases, nous les avons déjà entendues pendant un repas de famille, une soirée entre potes, à la radio ou à la télévision. Nous les avons lues dans la presse, sur les réseaux sociaux ou dans les livres", expliquent-elles. Mais comment y répliquer de façon simple et claire (sans s'agacer si possible) ?

Dans cette bande dessinée solidement sourcée, aussi drôle que pédagogique, elles abordent une série de clichés et de malentendus qui entourent encore aujourd'hui les féminismes, les combats antisexistes ou encore les luttes LGBT+.

A travers divers chapitres, elles s'esquissent en personnages crayonnés pour livrer avec intelligence et un humour corrosif les meilleures réponses à adresser aux (trop) traditionnelles critiques et incompréhensions que rencontrent les féministes.

"Haine des hommes", féministes trop "extrêmes", féminisme et voile, "on ne peut plus rien dire..." Nous avons rencontré ces deux jeunes autrices et artistes pour développer certaines de ces idées reçues qui perdurent autour d'un combat anti-patriarcal qui devrait pourtant fédérer.

Terrafemina : Le mot "féministe" fait encore peur aujourd'hui. Et il est souvent mal compris. Comme vous le soulignez dans votre BD, l'une des phrases qui revient régulièrement est : "Je ne suis pas féministe, je suis humaniste".

Eve Cambreleng : Oui, le féminisme est encore aujourd'hui perçu comme une "haine des hommes", de l'"hystérie". Même si les choses sont en train de beaucoup évoluer et que le féminisme est de plus en plus présent dans notre culture populaire, il reste une forme de rejet.

Dire "Je suis humaniste", ça veut tout et rien dire. Dire que l'on est pour les droits humains, sur le papier, c'est super. Sauf que dans les faits, chacune et chacun vit des discriminations différentes. Par exemple, Blanche et moi sommes des meufs blanches qui subissent du sexisme. Des femmes racisées subiront du sexisme mais aussi du racisme. Elles ne vivent donc pas exactement les mêmes choses que nous. De la même façon, une personne gay ou une personne trans subissent des discriminations que les hétéros ne subissent pas.

Dire : "Je suis humaniste" lisse tout, cela efface les différences. Or, on a besoin de nommer les différences pour pouvoir lutter contre les inégalités et pour reconnaître qu'elles existent.

Blanche Sabbah : Etre contre les discriminations "en général", c'est bien joli, mais ça ne fait pas avancer les choses. Se dire féministe, c'est dire que l'on est contre les discriminations qui visent les femmes et les minorités de genre. Pourquoi être frileux ? Il faudrait plutôt être fier·e de se dire féministe.

Autre idée reçue récurrente : les féministes seraient "trop extrêmes"

Blanche Sabbah : Les critiques adressées aux féministes soi-disant "extrêmes" se concentrent beaucoup plus sur la forme du discours féministe que sur le fond. On ne critique pas ce que les féministes proposent, mais la manière dont elles le feraient : "Elles montrent leurs seins", "Elles crient", "Elles sont hystériques". Il suffit de confronter la violence supposée des féministes et la violence extrêmement concrète et réelle que les femmes et les minorités de genre subissent tous les jours, partout dans le monde, pour constater que ces "violences" n'ont rien à voir.

Rappelons quelques chiffres : un féminicide tous les deux jours, un viol toutes les 7 minutes, + de 75% des femmes qui sont cyberharcelées. Est-ce qu'une pancarte ou le fait que je crie en manif serait plus violent que les 176 femmes tuées en 2019 par leur conjoint ou leur ex ?

Eve Cambreleng : Demander aux féministes de réclamer des droits de façon plus "douce", moins "agressive", c'est une énième injonction patriarcale. Oui, il y a de quoi être en colère et il y a de quoi faire des manifestations. Taper sur la colère des féministes, c'est une énième façon de nous demander de nous taire. Il n'y aura jamais de "bonnes" manières de lutter pour les anti-féministes. Ce sont les personnes concernées par les injustices qui sont les plus aptes à décider de la bonne manière de revendiquer.

Planche BD "Nos mutineries"
Planche BD "Nos mutineries"

Parmi les incompréhensions qui entourent encore le féminisme, certain·es l'assimilent à une haine de hommes.

Blanche Sabbah : Etre féministe, c'est être pour les femmes, pas contre les hommes. C'est être contre la violence des hommes. Et la misogynie, c'est être anti-femmes. C'est ce qu'on dénonce et c'est contre ça qu'on essaie de lutter. La soi-disant "violence" féministe est avant tout réactive.

Eve Cambreleng : C'est inquiétant de faire immédiatement le rapprochement entre être contre la violence des hommes et être contre les hommes. Dans les combats féministes, on ne parle jamais d'aller crucifier les hommes. La misandrie est souvent utilisée comme ressort comique au final. Pour moi, au-delà de la recherche de l'égalité femmes-hommes, il faut aller vers la destruction des oppressions, car il n'y a a pas que l'égalité femmes-hommes en jeu : il y a l'égalité entre tous les êtres humains et ce sont les oppressions, les rapports de domination qui l'entravent.

Blanche Sabbah : Alors certes, il y a un courant dans les féminismes qui se revendique misandre. Mais cela n'a rien à voir avec le fait d'aller frapper et tuer des hommes au même titre que les femmes qui sont tuées quotidiennement. Il s'agit d'exclure les hommes soit de leur quotidien, soit de leur répertoire culturel par exemple. Donc ne plus lire ou regarder des films créés par des hommes ou en tout cas privilégier des créations féminines ou queer plutôt que masculines. Et ça, c'est perçu comme une "haine des hommes".

Interrogeons-nous plutôt à pourquoi les femmes ou personnes queer en viennent à boycotter les productions masculines ? Peut-être il y a-t-il un vrai problème de représentation, de discours, de manque d'inclusivité ? Ce discours dominant, omniprésent et porteur d'une certaine violence, certaines personnes ne veulent plus y être confrontées. Les hommes auraient plutôt intérêt à rejoindre la marche du féminisme au lieu de se dire : "C'est contre nous".

Vous abordez la nécessaire "déconstruction" comme point de départ. Un terme mal compris, voire même tourné en dérision lorsqu'il a été abordé par la candidate à la primaire écolo Sandrine Rousseau.

Eve Cambreleng : On parle de déconstruction parce qu'on a toutes et tous été construit·es. socialement. On grandit avec des codes, différentes injonctions, des règles qui font notre société. C'est ce qu'on appelle une construction sociale. "Se déconstruire", c'est entamer un processus de remise en question de certaines de ces règles qui ne dont pas forcément justes.

Blanche Sabbah : Il s'agit de remettre en question des normes que l'on pensait naturelles alors qu'elles sont arbitraires. Se déconstruire, c'est ce rendre compte que ces règles ne sont pas immuables qu'on peut les changer. En gros, c'est "désapprendre" quelque chose que l'on avait appris sans avoir conscience de l'avoir appris et qu'on l'on avait intégré inconsciemment.

Par exemple, beaucoup des stéréotypes de genres sont construits socialement. Un petit garçon sera plus aventureux, plus courageux et plus fort parce que cela serait dans la nature des petits garçons. Alors que les filles seraient plus douces, plus compréhensives. Ca, ce sont des constructions. On éduque nos enfants à avoir certaines attitudes, certaines choses seront condamnées chez l'un et valorisée chez l'autre. Du coup, on a l'impression que c'est inné alors qu'elles sont de notre fait.

Eve Cambreleng : Tous ces a priori sont transmis de génération en génération. On a l'impression qu'ils sont innés, naturels alors que ce sont juste des constructions sociales. Une fois qu'on en a conscience, on peut les remettre en question, car les stéréotypes de genre sont des choses très enfermantes. Que l'on naisse garçon ou fille, il y a une trajectoire déjà toute tracée, ce qui réduit les possibilités de chacun et de chacune.

La déconstruction permet de prendre du recul par rapport à sa propre individualité pour mieux comprendre la réalité des autres. Prendre conscience de ses privilèges permet de prendre du recul par rapport à sa propre situation. Et ça marche pour tout : les inégalités, le privilège blanc... Tout à coup, on découvre le monde sous un nouveau jour. Et cela saute aux yeux.

Un chapitre du livre est consacré au fameux "On ne peut plus rien dire" et notamment aux limites de l'humour oppressif.

Eve Cambreleng : Il y a plein de choses dont on peut rire et ce qui est fou, c'est que ce sont toujours les mêmes choses dont on "rigole" sur les plateaux télé ou Rires et chansons. Ce sont toujours les mêmes ressorts comiques, où l'on se moque toujours des mêmes personnes : soit des femmes, soit des personnes racisées, soit des handicapés. Par contre, on ne se moque jamais des hommes blancs valides. C'est un peu fatigant à la longue... On ne veut pas "censurer" l'humour, on demande juste à ce que cela change de registre. Tout n'est pas acceptable, en fait.

Blanche Sabbah : Lorsqu'on se moque des hommes, on est considérées comme misandres. Mais du coup, pourquoi faire des blagues misogynes ? L'argument de l'humour est très facile à retourner parce que quand on rit des dominants, d'un coup, ce n'est plus drôle du tout.

C'est quoi, la "déconstruction" ?

La question du voile est encore une fois très présente dans les débats, comme on l'a vu à travers les revendications récentes des Hijabeuses. Pourquoi faudrait-il dépassionner le rapport du féminisme et de la religion et notamment de l'islam ?

Eve Cambreleng : Parce que les femmes musulmanes n'en peuvent plus !

Blanche Sabbah : C'est injuste, ce qu'elles subissent. Elles sont exclues de plus en plus d'espaces auxquelles elles devraient avoir droit en tant que citoyennes. Le pire ? Elles ne sont jamais dans les débats qui parlent d'elles et les lois se font sans elles. Et puis réduire les libertés de certaines femmes pour les "libérer", il n'y a rien de plus paternaliste. La notion de choix est au coeur des féminismes.

Eve Cambreleng : Il faudrait demander aux premières concernées ce qu'elles pensent du voile. Elles ne sont jamais invitées sur les plateaux télé, à la radio. Elles sont complètement invisibilisées. Lorsqu'on fait un débat sur l'économie, on invite des économistes, non ? Donc si vous parlez du voile, invitez des personnes qui sauront en parler.

Vous évoquez la question de présomption d'innocence. On a encore pu constater récemment avec le document sonore éloquent de Mediapart : une femme qui porte plainte dans un commissariat est a priori considérée comme une menteuse.

Blanche Sabbah : Si la victime ne correspond pas à l'idéal de "pureté" que le patriarcat nous dicte, on considère normal qu'elle se fasse agresser. On demande aux femmes de prouver qu'elles ne sont pas des menteuses avant de demander aux accusés de prouver qu'ils n'ont pas commis le crime dont on les accuse. Pourquoi autant de compassion pour l'accusé ?

Prenons l'exemple de la fraude fiscale : quand une personne est soupçonnée d'avoir détourné de l'argent ou d'avoir un compte caché en Suisse, jamais on ne va lui dire : "Oh le pauvre, il avait des pulsions, il n'a pu s'empêcher de piquer dans la caisse... " Alors que pour les agressions sexuelles, c'est systématique.

Il y a également le fameux sujet de "la séparation de l'homme et de l'artiste". Comment expliquer que cette réplique soit si souvent brandie en France ?

Blanche Sabbah : Je pense que les Américains sont encore beaucoup vus par une certaine intelligentsia française comme des puritains. Depuis l'émergence du mouvement #MeToo, il y a cette peur qu'on rétropédale par rapport à la libération sexuelle, que la censure et la bigoterie très labellisées américaines viennent scléroser l'Art qui se doit d'être subversif, amoral, au-dessus de ces lois.

Si on s'en tient à une oeuvre, oui, on est évidemment contre la censure et la bigoterie. Mais si des femmes se font violer sur un tournage, c'est un autre débat. Je pense qu'il y a un amalgame volontaire. C'est ce qui a finalement permis à Gabriel Matzneff (écrivain accusé par Vanessa Springora de pédocriminalité- Ndlr) de sévir en toute impunité pendant si longtemps. A cause de cette "liberté" à tout prix qui se place au-dessus de la morale.

Quelle idée reçue sur le féminisme vous fait particulièrement péter un plomb ?

Eve Cambreleng : L'une qui me tend beaucoup, c'est " Et les hommes alors ?", lorsque l'on parle des violences conjugales. Parce que c'est d'une indécence folle. Surtout que cela vient souvent de personnes qui ne cherchent pas vraiment une explication, mais juste à t'énerver. Il n'y a pas une vraie inquiétude pour les hommes battus au fond.

Blanche Sabbah : On m'a déjà sortie : "Il y a un ministère du droits des femmes, pourquoi pas un ministère des droits des hommes ?" Insupportable ! Le "féminisme extrémiste" m'agace aussi beaucoup. Ca me rend dingue qu'on ne se rende pas compte de l'extrême violence que les femmes et les minorités subissent tous les jours. Si on recevait des notifications des médias comme Le Monde chaque fois qu'une femme est violentée... Toutes les 7 minutes un viol : non, ce n'est pas normal. Et si un homme se faisait violer toutes les 7 minutes, croyez-moi que ça bougerait !

Quel livre a créé un déclic féministe chez vous ?

Eve Cambreleng : King Kong Théorie de Virginie Despentes. Un livre petit, facile à lire. Et cela a changé ma vie. Du coup, j'ai enchaîné sur d'autres lectures pour creuser.

Blanche Sabbah : Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Ca a été une épiphanie quand mon père me l'a offert pour mes 18 ans. J'ai été subjuguée.

BD "Nos mutineries"
BD "Nos mutineries"

Nos mutineries : réponses imparables aux idées reçues sur le féminisme, par Eve Cambreleng et Blanche Sabbah

Mango Editions

192 pages