Six slogans pour tout comprendre au féminisme pop

Beyoncé en concert le 27 avril 2016 à Miami
Beyoncé en concert le 27 avril 2016 à Miami
Beyoncé et #MeToo, les Spice Girls et Roxane Gay, Zahia et Madonna... Un documentaire Arte nous invite à célébrer la richesse du "pop féminisme". Ce courant apparu dans les années 80 grandit intensément depuis quelques années. Gros plans en slogans.
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Aujourd'hui, qui peut encore échapper au mot "féminisme" ? Flamboyant, il scintille dans les clips et les discours politiques, les livres, magazines et concerts d'artistes. Oui, le féminisme est devenu "pop", mais n'en reste pas moins riche de sens et de causes - multiples - à défendre. C'est ce que démontre un très enthousiasmant documentaire diffusé ce 6 novembre prochain sur Arte : Pop féminisme, des militantes aux icônes pop.

Un panorama plein de peps qui déconstruit autant un mouvement (le féminisme) qu'un mot (pop) pour déployer mille et une formes d'expressions, de militances et d'émancipations. Mobilisations contre les injustices sociales et pouvoir subversif de création, ode à une sexualité libéré de toutes contraintes et activisme digital, refrains accrocheurs des nouveaux hits girl power et hashtags qui se diffusent comme autant de slogans...

Et si le féminisme pop était bien moins anodin que son nom sucré le laisse à penser ? La question est posée, et bien posée. Pourtant, n'allez pas voir là une ode sans limites à ce courant de contestation. Non, le tour d'horizon proposé par Élise Baudouin et Ariel Wizman en interroge également les limites, s'en prenant aux termes tarte-à-la crème "d'empowerment" et de "girl power" pour redéfinir les bases d'un féminisme aussi complexe que "sexy".

Une immersion ludique au coeur de laquelle gravite cette grande question, source d'allers-retours culturels infinis : c'est quoi au juste, le pop féminisme ? Pas de panique, on vous décoche un petit portrait-robot décliné en six slogans inspirants. Des mots d'ordre impeccables pour tout saisir de cette vague dévastatrice.

"Girl Power"

"Spice World", l'acmé de la folie Spice Girls.
"Spice World", l'acmé de la folie Spice Girls.

C'est peut-être de là que tout est parti, de cette fascinante incarnation de la pop music que furent... les Spice Girls. Une bande qui, en plein milieu des années 90, affole les charts et revendique un mot d'ordre : "Girl Power". Rapidement, cet argument marketing se fait le cri d'une génération qui affirme ses désirs d'émancipation et d'indépendance avec une certaine insouciance. Pas simplement l'arrogante liberté d'un sexe que l'on dit "faible" mais, plus volontiers, le simple fait d'être une fille - et une femme - "qui en veut" dans un monde d'hommes. Revendication si "positive" d'ailleurs qu'elle incitera même les interprètes de Wannabe... à complimenter Margareth Thatcher ! Ouille.

Mais plus qu'un terme caméléon réunissant en un tout révolutions et bidons de lessive, le girl power doit s'envisager comme l'état d'esprit d'une, voire de deux décennies entières. De la sulfureuse Madonna au rock de No Doubt (Just a Girl), des éclats de voix cristallins de Cindy Lauper au charisme de Christina Aguilera, cette philosophie s'entrevoit dès les années 80 avant d'éclater pour de bon.

"Who Run The World? (Girls)"

Beyoncé, alias Queen B.
Beyoncé, alias Queen B.

Comme le démontre ce passionnant documentaire, le mot "Girl" a connu bien des variations. Mais il a fallu attendre 2011 pour qu'il retrouve sa force féministe. Avec son hit Who Run The World (Girls), Beyoncé ne se contente pas de réaffirmer son statut de "queen" : elle immortalise l'union entre militantisme assumé et pop music. Oui, un art dit industriel et mainstream peut tout à fait prendre la relève du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir et, à l'instar d'un manifeste politique, s'adresser au plus grand nombre, notamment aux jeunes filles en quête de "role models".

L'écrivaine et fondatrice de l'association féministe Chiennes de garde Florence Montreynaud l'explique d'ailleurs très bien : "Le sens du mot féminisme a considérablement évolué ces dernières années. Maintenant il n'est plus synonyme de 'vieilles lesbiennes avec du poil aux pattes', non, c'est devenu jeune, fun et branché d'être féministe ! Et ne pas l'être revient à passer à côté de l'Histoire. Pour tout cela, on peut dire merci à Beyoncé", se réjouit l'activiste.

Le pop art avait Andy Warhol, le pop féminisme a Beyoncé : en quelques années, la chanteuse est devenue la fer de lance malgré elle (ou presque) de tout un mouvement, désormais triomphant.

"Nous devrions toutes être féministes"

Chimamanda Ngozi Adichie, romancière militante et révolutionnaire.
Chimamanda Ngozi Adichie, romancière militante et révolutionnaire.

Ou plutôt : "We should all be feminists", dans la langue de Shakespeare. Encore une punchline qui gravite autour de la planète Beyoncé. C'est au sein d'un clip de 2012 (celui de Flawless) que la chanteuse a fait résonner cette assertion, issue d'un discours de l'écrivaine nigériane et femme politique Chimamanda Ngozi Adichie.

On l'imagine, cet emprunt n'est pas passé inaperçu. Réappropriée par Dior lors d'une Fashion Week sur l'initiative de la styliste engagée Maria Grazzia Chiuri, "We should all be feminists" s'est dès lors retrouvé inscrit sur de très sobres T-shirt blancs, bientôt arborés par Jennifer Lawrence, Jessica Chastain, Natalie Portman...

C'est là le grand pouvoir du féminisme pop. Mouvement fait d'échos et d'emprunts, comme une suite de liens hypertextes menant au même grand sujet (l'égalité des sexes), cet élan militant tend à éveiller les consciences du plus grand nombre en "faisant passer le message". Que ce soit par le biais de la mode ou des people, des publications sur les réseaux sociaux ou des clips cumulant des millions de vues sur les plateformes web.

Démocratisation du féminisme, le versant "pop" de la force tend à être le plus inclusif possible. Pour cela, il privilégie ce message qui sonne comme une évidence : oui, toutes et tous, devraient être féministes.

"Je suis une mauvaise féministe"

Le nerf de la guerre. Dans une société gouvernée par le like et le dislike, vous vous doutez bien que la notion de "bon" ou "mauvais" importe. Et ce sont des notions nécessaires pour mieux comprendre ce mouvement, source de critiques évidentes. Le documentaire Pop féminisme, des militantes aux icônes pop en rend compte en tendant le micro à Leila Slimani. Avec lucidité, l'autrice énonce les paradoxes d'un "empouvoirement" de masse qui incite les petites filles à devenir des "Queen B" : des working girls au pouvoir économique indéniable, reines de la compétition et de l'entreprenariat, "girl bosses" qui ont embrassé la société capitaliste pour mieux l'embraser.

L'écrivaine s'interroge : "Est-ce que le but du féminisme, c'est de devenir un homme comme les autres ? De reproduire une société basée sur l'inégalité et l'injustice ? Non, le féminisme doit être révolutionnaire. Il faut dire aux petites filles : tu peux changer radicalement le monde, et pas simplement prendre la place des hommes puissants".

Ambigu, le pop féminisme ne déboulonne pas les composantes de notre monde ultra-consumériste mais, au contraire, nous incite à diffuser nos messages par le biais de ses moyens de communication. Une réappropriation qui n'est jamais sans ambivalences. Comme... le féminisme tout court, en fait. C'est ce que nous explique la réjouissante autrice et conférencière Roxane Gay - l'une des héroïnes de ce tour d'horizon - dans son best-seller Bad Feminist (2014) : on peut être féministe et aimer les comédies romantiques peuplées de mecs toxiques, ou encore les clips de rap parasités d'allusions misogynes. Et si c'était ça, le féminisme pop ? Le signe d'un mouvement universel qui assume, voire revendique, ses imperfections et ses paradoxes.

Alors, soyons pop-féministes. Autrement dit : soyons "de mauvaises féministes".

"#MeToo"

Rose McGowan, parole majeure de #MeToo.
Rose McGowan, parole majeure de #MeToo.

C'est là la preuve que le pop féminisme n'a rien de dérisoire. Le pop, que l'on évoque une musique ou une culture, se définit par sa viralité. Or, quoi de plus viral qu'un tweet ? Au sein des réseaux sociaux, cette volonté de multi-diffusion embrasse une nécessité, vitale, de dire les violences, sexistes et sexuelles, faites aux femmes : de là est né le mouvement #MeToo, réaction (à ces prémices) à l'industrie la plus pop qui soit : Hollywood.

"#MeToo" est un hashtag, mais rapidement, il devient un signe de reconnaissance. A travers le monde, chacune peut l'employer pour faire résonner son témoignage. Il se fait entendre jusqu'aux marches du collectif Nous Toutes. Lors de l'une de ces mobilisations captées par le documentaire, la féministe de longue date Florence Montreynaud ne cache pas son émotion : "ca fait quarante ans qu'on attend ça !". En éclatant sur les réseaux sociaux, le pop-féminisme ravit les activistes des vagues antérieures. Il annonce de grands changements.

"Madonna et Beyoncé ont pris le relais du MLF (Mouvement de Libération des femmes)", ironise (à moitié) la narratrice de Pop féminisme, des militantes aux icônes pop. C'est pour une même cause que se battent désormais toutes ces variations du féminisme.

"Mon corps m'appartient"

Zahia Dehar, sirène des scènes fashion et activiste précieuse.
Zahia Dehar, sirène des scènes fashion et activiste précieuse.

Voilà, comme le relève l'historienne Bibia Pavard, l'un des grands slogans du féminisme des années 70. Aujourd'hui, cette affirmation du corps et de la sexualité prend bien des formes, et nombreuses sont les icônes à la hisser en étendard. Parmi elles ? L'impressionnante Zahia Dehar. L'ancienne escort-girl, désormais entrepreneure et comédienne, est l'une des interlocutrices les plus incisives de ce documentaire engagé.

Face à la caméra, elle raconte sa vision profondément politique et subversive du plaisir féminin : "La règle selon laquelle l'homme serait le chasseur et la femme la gazelle nous emprisonne. Pour moi la totale liberté c'est de pouvoir s'épanouir dans sa sexualité à l'égal de l'homme. Quand je me rends dans un bar le soir, je sens les regards posés sur moi. Mais je préfère les affronter, et revenir le lendemain avec une jupe encore plus courte".

L'interprète d'Une fille facile touche là à l'un des points les plus sensibles du pop féminisme : la réappropriation de la sexualisation, et plus encore de la sur-sexualisation, comme moyen de libération et de révolution. Cardi B, Nicki Minaj, Megan Thee Stallion... A l'unisson, toutes ces chanteuses revendiquent un corps devenu arme. Un usage de l'ultra-sexy comme char glamour prêt à se ruer sur le patriarcat. Mais dans l'expression de leur lutte, ces artistes doivent faire face au slut-shaming le plus virulent - parfois, de la part de consoeurs féminines.

Preuve en est que le pop féminisme n'est pas si consensuel finalement. Volontiers, il dérange. Polyphonique, il pourrait bien être la voie express qui mène au renversement de notre société inégalitaire et sexiste. On parie ?