"La grosse vie de Marie", le docu qui explique la violence de la grossophobie aux jeunes

Documentaire La grosse vie de Marie
Documentaire La grosse vie de Marie
Dans un documentaire cash et pédagogique, la journaliste Marie de Brauer explore à travers sa propre expérience les discriminations et stigmatisations dont sont victimes les personnes grosses. Un petit film pour mieux comprendre et combattre la grossophobie.
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"Salut, je m'appelle Marie et je suis grosse". Le ton est donné, direct et complice. Militant aussi. Car Marie de Brauer, 25 ans, vit et subit la grossophobie depuis trop longtemps. Un fléau qui s'immisce dans toutes les strates de la société et fait des millions de victimes (un·e Français·e sur deux est en surpoids).

La grossophobie frappe partout : à la table familiale, dans les cours d'école, au détour d'un couloir de bureau, sur les réseaux sociaux, au sein des cabinets médicaux. Constantes et insidieuses, ces discriminations anti-gros peuvent aller du sous-entendu sournois au harcèlement. Et c'est pour mettre en lumière ces violences quotidiennes que Marie de Brauer a voulu écrire La grosse vie de Marie, web-documentaire immersif, principalement à destination des jeunes, diffusé sur France.tv slash. Dans ce format court et didactique de 26 minutes, découpé en séquences thématiques, la jeune journaliste explique, témoigne de son propre parcours, recueille les voix des personnes grosses et celles des expert·e·s. Objectif : décrypter la grossophobie, mais aussi aider, décomplexer et apaiser les victimes.

Terrafemina : Quel a été le déclic pour faire ce documentaire ?

Marie de Brauer : C'est un sujet qui me trottait dans la tête depuis des années. Le déclic s'est fait quand j'ai compris ce qu'était la grossophobie, il y a six ans, notamment grâce au collectif Gras politique. Il m'a aidée à réaliser ce que que je vivais.

A qui s'adresse-t-il ?

M.d.B. : Il est pour tout le monde. Les personnes qui sont très au courant de la grossophobie n'apprendront pas grand-chose en plus. Mais le sujet de la grosseur, le fait de prendre du poids, concerne tout le monde. Cela m'a frappée quand j'en ai parlé autour de moi : les personnes minces, même si elles ne vivent pas les discriminations au même niveau, scrutent leurs petits bourrelets et se sentent mal dès qu'elles prennent un kilo.

Comment avez-vous choisi d'explorer les différentes facettes de la grossophobie, le spectre des violences étant très vaste ?

M.d.B. : On a dû faire des choix. Comme le documentaire s'adresse principalement aux jeunes, avec la réalisatrice Estelle Walton, nous avons choisi de nous fixer sur le début de la vie. On commence par les amis, le harcèlement scolaire, puis on passe vers la vie sexuelle, la vie professionnelle et la santé. On a essayé de l'écrire comme si c'était le cours de la vie, de l'enfance à la vie d'adulte.

Documentaire sur la grossophobie, "La grosse vie de Marie"
Documentaire sur la grossophobie, "La grosse vie de Marie"

Pourquoi avoir choisi de vous mettre en scène ?

M.d.B. : Vivant moi-même la discrimination en tant que personne grosse, je trouvais ça légitime. Je me suis évidemment posée la question : est-ce que je veux me dévoiler et raconter des choses sur moi ? A travers moi, je me suis dit que je pourrais embarquer les gens vers le sujet.

J'étais déjà dans un processus d'acceptation et de réflexion sur moi bien avant le documentaire, mais je pense que travailler sur ce documentaire m'a bien aidée car cela m'a mise face à d'autres problématiques que je n'avais pas forcément visualisées. Par exemple, le fait qu'il ait des privilèges même entre gros : il y a des personnes plus grosses que moi, qui vivent des choses encore plus dures.

Il y a-t-il des attaques grossophobes qui vous hantent encore ?

M.d.B. : Toutes les phrases que je me disais à moi-même, ça va mieux, mais je ne peux pas m'empêcher une fois de temps en temps : "Je ne suis pas normale, ce n'est pas possible !". Souvent, les attaques étaient reliées au cercle familial comme : "Bon, Marie, quand est-ce que tu vas te décider à maigrir ?". Dans ces cas-là, je prenais position en répliquant : "Ce n'est pas votre combat, ce n'est pas votre corps, laissez-moi tranquille". Du coup, c'est devenu un sujet un peu tabou. J'ai réussi à avancer, à m'apprécier, mais ça ne règle pas forcément tout...

On évoque d'ailleurs peu la grossophobie familiale, qui est une forme de maltraitance.

M.d.B. : Complètement. Cela peut être le plus gros problème d'ailleurs. Que l'on ait des parents gros qui se disent : "J'ai échoué, mon enfant rentre dans le même schéma que moi" ou des parents minces qui se disent : "Mais qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai échoué parce mon enfant est différent de moi", on fait face à de la grossophobie.

La famille est inquiète, soit pour la santé, soit pour l'état dépressif... Mais l'inquiétude ne sort souvent pas de la bonne manière. Au lieu de dire : "Si tu veux en parler, je suis là", ça va vite devenir : " Arrête de manger", "Tu ne vas quand même pas te resservir ?", "On va cacher tous les gâteaux", voire même pire : "Tu es grosse, tu es moche".

Vos amies- que l'on voit dans le documentaire- mentionnent volontiers votre confiance en vous. Qu'est-ce qui vous a aidée à cheminer vers cela ?

M.d.B. : Mes amies justement, avoir un entourage super bienveillant. Avoir des amies à l'écoute, même si elles peuvent parfois dire des choses déplacées, arrivent à conscientiser la grossophobie, remettre en question leur propre grossophobie sur elles-mêmes... N'avoir aucun jugement, aucune moquerie, cela a été très précieux. Et personnellement, j'ai également fait un travail sur moi-même avec une psy et ça m'a beaucoup aidée pour m'aider à m'aimer pleinement, et pas simplement mon corps.

Séquence du documentaire "La grosse vie de Marie"
Séquence du documentaire "La grosse vie de Marie"

Vous abordez un sujet complètement tabou : celui de la sexualité des personnes grosses.

M.d.B. : Je voulais l'aborder parce que c'est peut-être le moins traité. Il y a des choses que j'entendais souvent, que ce soit sur Twitter ou dans ma vie intime. J'ai fait une sorte de "QCM" auprès des personnes grosses pour recenser les craintes qu'elles avaient pour faire l'amour ou quand elles font l'amour avec une personne grosse. Ce qui ressortait beaucoup, c'était des choses hyper pratiques du style : "J'ai peur d'écraser", "J'ai peur de ne pas être assez endurant", "J'ai peur de faire mal". Et puis toutes les thématiques autour de la honte du corps. On a décidé de le mettre en scène sous forme de petits exercices en évitant de stigmatiser au maximum et d'apporter un peu d'humour pour désexualiser le moment.

Vous évoquez d'ailleurs la fétichisation des personnes grosses.

M.d.B. : C'est abordé brièvement, mais c'est frappant. C'est d'autant plus hallucinant que les discours changent entre ce qu'on entend d'un inconnu un peu beauf rencontré en soirée qui "n'aime que les filles minces" et l'intimité. Sur Tinder, une fois sur dix, on va me parler de mon corps et le fétichiser, en pensant que c'est un compliment. Mais je n'ai pas envie qu'on me parle de mon corps au troisième message !

Quel regard portez-vous sur le mouvement body positive ?

M.d.B. : C'est un mouvement qui m'aidée quand j'ai commencé à voir des personnes différentes sur les réseaux sociaux. Cela m'a fait du bien. Mais avec le temps, c'est devenu très marketing. Ce qui me gêne, c'est qu'on parle beaucoup de la "beauté" des corps. L'injonction à être belle ou beau me dérange un peu. Je suis très féministe et devoir être constamment être belle, se sentir belle, ça reste une injonction. Et je trouve qu'on ne voit quasiment que des personnes rondes ou grosses et très peu de personnes handicapées par exemple. J'ai donc quelques réserves...

Quelles figures vous ont aidée dans votre parcours personnel ?

M.d.B. : Pas mal de choses se passent sur Internet notamment aux Etats-Unis. Il y a des blogs comme "Your Fat Friend". Il y a évidemment Gras politique, mais aussi Barbara Butch qui fait beaucoup de bien. Et puis la chanteuse Mathilde, l'actrice et réalisatrice Lena Dunham, la chanteuse Lizzo, la comédienne Rebel Wilson... Ça fait du bien d'avoir des personnes grosses dans le milieu du divertissement.

Comment réagir quand on est une personne victime de grossophobie ?

M.d.B. : Cela dépend évidemment du contexte. Si ce sont des propos violents, si on ne se sent pas en danger et qu'on se sent la force de répondre, il faut essayer de répliquer. Et si on en souffre au quotidien, avoir quelqu'un de confiance avec qui discuter de ça, c'est important. On peut aussi se renseigner sur internet. Par exemple, pour contrer la grossophobie médicale, Gras politique a mis en place une liste des médecins "safe" et "non safe". Il y a aussi des groupes de parole Facebook réservées aux personnes grosses pour discuter avec d'autres personnes vivent la même chose que nous et qui peuvent donner des petits conseils.

Et comment aider une personne victime de grossophobie ?

M.d.B. : Il y a des phrases à éviter. S'informer sur ce qu'est la discrimination et sur ce qu'est l'obésité. Ce n'est pas au bon vouloir de la personne, ce n'est pas aussi simple que ne pas faire de sport et ne pas avoir envie de manger des carottes. S'enlever ces clichés de la tête, cela permet de voir notre amie grosse avec un regard nouveau.

Et si la personne en discute, on l'écoute sans jugement, sans vouloir forcément apporter une solution. Car dire : "Tu t'en fous de ce que les personnes disent", il ne faut pas oublier que c'est plus compliqué que ça... S'informer et être très à l'écoute, c'est la base.

La grosse vie de Marie
Un documentaire écrit et incarné par Marie de Brauer, réalisé par Estelle Walton, tourné par Clara Griot

A regarder sur France.tv/slash dès le 24 mai 2020