Elles exposent et subliment ces femmes qui ne s'épilent plus

"Soyeuses", l'expo qui sublime ces femmes qui ne s'épilent plus
"Soyeuses", l'expo qui sublime ces femmes qui ne s'épilent plus
Amandine Petit-Martin et Enthéa se sont emparées du tabou de la pilosité féminine pour créer une expo itinérante, "Soyeuses", qui met à l'honneur les femmes et leurs poils. Des clichés magnifiques qui dénoncent les standards de beauté normés.
A lire aussi

Elles ont déclaré la guerre à l'épilation genrée. Amandine Petit-Martin, autrice et illustratrice féministe, et Enthéa, étudiante à l'Ecole nationale supérieure d'art de Dijon, se sont unies autour du projet "Soyeuses, rétablir le poil féminin". Une exposition itinérante qui souhaite mettre en valeur celles qui décident de laisser pousser leur poils, et luttent plus ou moins consciemment contre les injonctions que la société impose depuis des siècles. "Même les zombies des séries Z semblent trouver le temps de s'épiler", plaisantent-elles sur le site de leur cagnotte Ulule.

Leur histoire a commencé grâce à une amie commune. Amandine a contacté Enthéa (elle aimait son "esthétisme léché qui se rapproche de l'univers de la mode" pris à contre-pied) pour lui parler d'un projet qu'elle avait en tête, sur le fait que le poil soit encore très mal vu dans l'espace public. Pour l'étudiante et photographe de la série, ce fût une évidence : "C'était très intéressant pour moi d'aborder ce sujet avec une personne déjà initiée comme Amandine, et cet engagement total vis à vis de la réappropriation de nos corps fait partie des réflexions qui composent mon mémoire", explique-t-elle. "Je pense que l'on allait au même moment dans la même direction".

Ensemble - et c'est un mot qui leur tient à coeur - elles font poser plusieurs femmes devant l'objectif. Toutes ne sont pas militantes mais chacune est fière d'exposer sa pilosité, véritable signe d'émancipation des carcans patriarcaux. Le but : que les dix-sept clichés réalisés parcourent la France pour sensibiliser ses visiteurs.ses. Elles en appellent à la générosité des contributeurs et contributrices mais aussi à leur hospitalité, pour accueillir l'expo dans des lieux qui s'y prêtent. Un projet nécessaire qui nous a interpellées. Et pour en savoir plus, on a posé quelques questions à Amandine Petit-Martin et Enthéa. Verdict : on ira jusqu'à Vesoul pour jeter un oeil à "Soyeuses", s'il le faut.

Terrafemina : Pourquoi les poils féminins sont-ils aussi tabous ?

Amandine Petit-Martin : Le poil représente non seulement l'animalité, la sexualité, mais aussi la virilité et la puissance. Beaucoup de choses qu'on interdit aux femmes. Être une femme et afficher son poil dans l'espace public, c'est revendiquer (de façon symbolique) tous ces droits et ça choque. Aussi de manière très concrète, le poil est un marqueur de puberté. Et il semble préférable que les femmes restent des être dominés, comme peuvent l'être (à tort) les enfants. L'absence de poil (qui marque le passage au monde adulte) s'inscrit donc dans la continuité des injonctions de beauté faites aux femmes qui leur demandent de rester juvéniles (minceur, cheveux blonds...). Des injonctions si fortes qui parfois induisent que nos corps ne nous appartiennent pas vraiment.

Enthéa : Ces poils veulent aussi dire : "Je n'ai pas (plus) besoin que tu me trouves à ton goût, ça ne m'importe pas. Et si tu n'es pas content ça n'y changera rien." Depuis tellement de siècles, les hommes ont l'habitude que les femmes, pour leur plaire, se déplacent les organes (je pense aux corsets), se génèrent des problèmes de santé (talons aiguilles) parfois mortels (soutien-gorge), s'infligent mille modifications (maquillage) et souffrances (épilation), qu'il n'est pas encore acceptable de pouvoir montrer que NON, nous n'avons plus envie de tout cela. Mais c'est pourtant le cas.

Nous n'avons plus envie de rentrer dans ces injonctions à la beauté, toxiques pour toutes et tous. Nous laissons tomber nos soutien-gorges, nos bandes de cire épilatoires, notre tube de rouge à lèvres, et courons en masse participer à des actions militantes. Je pense que le poil féminin est autant public que privé, et que je le corps est désormais politique. C'est la raison pour laquelle tout le monde se sent concerné d'une manière ou d'une autre par un acte aussi anodin que juste rester comme nous sommes. Les tabous viennent du fait que l'on y mélange pèle-mêle volonté de domination, ambition de maîtriser la sexualité des femmes, conservation des fantasmes masculins, etc...

En fait, le souci fondamental pour moi est la manière dont la société encourage en permanence un regard sexualisé et dominant sur le corps des femmes. Et comme le poil traite par la force des choses du passage de l'enfance à l'âge adulte (passage où les femmes s'emparent du même coup des attributs dits "masculins"), il est le terrain privilégié sur lequel repenser notre rapport au genre et notre rapport au corps des autres. Ceux qui pensent qu'il y a "quand même mieux à faire que s'occuper des poils, parce que chacun fait ce qu'il veut, et c'est vraiment pas un sujet important" feraient bien d'ouvrir un livre féministe...

Quelle symbolique y a-t-il, selon vous, derrière le choix d'une femme de se laisser pousser les poils ?

E. : La réappropriation de son corps, et son émancipation des injonctions oppressives envers les genres. Une reprise d'un certain pouvoir, d'une liberté qui est très nouvelle quand on a été éduquée à plaire, à ne pas
déranger, à avoir l'apparence que l'on attend de nous, pas trop sensuelle mais tout de même entièrement dans
les codes de la féminité véhiculés et acceptés par la société. Cette manière de porter sur soi l'absence d'intérêt
pour l'avis sur notre corps, de celles et ceux à qui l'on a rien demandé, est très libératrice. Même si bien sûr,
il y a toujours des personnes qui ne peuvent pas s'empêcher de nous faire part de leur sentiments au sujet de
nos poils. C'est incroyable...

A. P-M. : Ce qui est "drôle" dans cette question, c'est qu'on comprend bien que "ne pas mutiler" son corps est devenu plus symbolique que de le faire. Mais pour faire court, je dirais que la symbolique est celle de la liberté, l'égalité et l'insoumission.

Qui sont les personnes qui ont posé pour vous ? Les connaissiez-vous toutes ?

A. P-M. : Nous avons fait un appel sur la page Facebook "Liberté, Pilosité, Sororité", collectif dont je fais partie et qui porte le projet "Soyeuses". Nous avons donc rencontré ces femmes lors des shootings pour la plupart. D'autres font partie de celles qui m'ont inspirées dans mon propre cheminement vis-à-vis de cette question. Celles qui m'ont ouvert la voie vers plus de liberté. Celle de ne plus avoir à se soucier de préparer son corps avant de sortir à la plage ou avec un short.

E. : Ce sont des personnes extrêmement différentes les unes des autres, et pas toujours impliquées dans les mouvements féministes. Mais elles ont toutes été intéressées par l'idée de créer quelque chose ensemble, qui puissent aider d'autres femmes à se sentir mieux et à se libérer. Ces rencontres et ce travail collectif ont débouché sur des discussions très intéressantes, c'est toujours enrichissant de travailler à plusieurs.

Qu'espérez-vous obtenir grâce à ce projet ?

E. : Dans l'idéal total ? J'espère que le corps des femmes ne sera plus dans le domaine public, et que l'on aura
plus besoin de discuter publiquement de leurs choix personnels. Dans un idéal plus réalisable dans l'immédiat, j'espère pouvoir encourager les personnes hommes et femmes qui sont en train de se déconstruire et
de s'émanciper, et aider à la compréhension et à l'acceptation des corps pour les personnes qui sont encore
dérangées par ce projet.

A. P-M. : Je crois beaucoup au phénomène de contagion. Dans ma propre histoire, j'ai eu un déclic lorsque j'ai vu des femmes s'autoriser à porter leur poils et le vivre bien, voire bien mieux. Il s'agit d'une telle libération, d'un tel changement de regard sur son corps, que si nous pouvons l'offrir à d'autres, ce serait un merveilleux cadeau. Et puis aussi, une rééducation visuelle collective. Car il est normal d'être étonné.e voire choqué.e par ce que l'on n'a pas l'habitude de voir. Ce qui nous paraît normal, et qu'on identifie par conséquent comme norme, c'est simplement ce qui nous est habituel. A travers ce projet, on souhaite ainsi rendre le poil féminin visible, donc normal !

Quels ont été les premiers retours, suite à la campagne Ulule ?

E. : Extrêmement positifs ! Je ne m'attendais pas à un soutien aussi fort, mais il a été très présent ! De la part de femmes qui ne s'épilaient plus, mais également de celles qui s'épilaient encore et qui saluaient le courage des modèles, des hommes qui ont soutenus publiquement et financièrement le projet et saluaient également la
démarche. C'étaient des moments assez forts de solidarité, et j'ai beaucoup aimé la sororité qui a été très présente dans les discussions entre inconnues sur les pages Facebook et Instagram.

A. P-M. : Et s'il y a quelques exceptions, on sent que le public est prêt et enthousiaste à ce changement de norme.

Pourquoi, au-delà du financement, était-il important que ce projet soit participatif ?

E. : Nous faisons ce projet "ensemble", et "pour toutes et tous", il était donc naturel que la réalisation se fasse de manière participative. C'est un projet très sororal, même si il ne concerne pas que les femmes, parce que libérer le corps des femmes engage également de libérer le corps des hommes. Cette solidarité nous donne énormément de forces à toutes, et c'est également grâce à ces soutiens que nous avons déjà plusieurs superbes lieux d'exposition. On ira toujours plus loin ensemble, et nous avons besoin d'être le plus nombreuses et nombreux possible, pour travailler sur ce sujet très important, duquel nous peinons à nous déconstruire. Et il faut avouer aussi que le plaisir de se sentir vibrer ensemble, investi.e.s des même ambitions est incroyablement fort.

A. P-M. : Le but de ce projet est également la diffusion (et la prolifération) de ce type de nouvelles représentations féminines, dénuées d'injonctions qui pèsent lourds sur nos quotidien. Cela permet également de faire passer un message : nous recherchons des lieux d'exposition, notamment à Paris, Lyon et Marseille.