La femme "parfaite" porno est un condensé de clichés sexistes

"Shy" est la femme parfaite selon Xhamster. Capture d'écran.
"Shy" est la femme parfaite selon Xhamster. Capture d'écran.
Comment imaginez-vous la femme parfaite ? C'est la question qu'a posé la plateforme de vidéos pour adultes Xhamster a son audience masculine. Et la réponse va vous étonner. Ou pas.
A lire aussi

La perfection n'existe pas. Mais cela n'a pas empêché la plateforme de vidéos pour adultes Xhamster de demander à 50 000 de ses membres de décrire leur "femme idéale", en leur posant des questions sur la taille, la couleur des cheveux et la forme de son corps. Oui, un peu comme dans le film pour adolescents culte Une créature de rêve, où deux nerds libidineux imaginent la bimbo parfaite. Résultat ?

Révélée sur Instagram, "Shy" - c'est son nom - est une femme de 25 ans, avec de longs cheveux noirs, un corps épilé et des yeux "d'un bleu profond". Elle est bisexuelle - 40 % des votants souhaitent qu'elle soit "sexuellement fluide". Les utilisateurs ont un penchant prononcé pour "les Blancs et les Asiatiques", Xhamster déclare donc avoir créé "une beauté multiethnique eurasienne". Et le tube pornographique de se réjouir : "Nous espérons que vous, nos Pygmalions, accueillerez votre propre Galatée".

Mais on s'accordera le droit d'être légèrement moins enthousiaste. Ne serait-ce que lorsque Xhamster demande à ses utilisateurs s'ils souhaitent que "Shy" soit féministe ou non. Vous vous doutez déjà de la réponse. Seulement 40 % d'entre eux seraient "pour". La cerise sur le gâteau d'un test qui véhicule de jolis stéréotypes sexistes. Pour le "rêve", on repassera peut être.

La femme parfaite est virtuelle

"La femme parfaite est une connasse", ironisent les autrices Anne-Sophie et Marie-Aldine Girard dans leur best-seller éponyme. Pour les utilisateurs de Xhamster, elle serait plutôt une potiche. L'addition de clichés profondément ancrés dans l'inconscient collectif. Le fantasme dit "orientaliste" de la femme eurasienne d'abord, trimbalant aux yeux du public occidental toute une dimension "exotique" nous ramenant des siècles en arrière. Celle-là même que dénonce Maia Mazaurette dans les pages du Monde en évoquant cette "hiérarchie du désir" principalement dictée par les classes les plus dominantes et les moins opprimées.

Puis c'est ensuite le stéréotype de la bisexuelle qui s'esquisse : l'hypothèse d'une féminité à la fois propice aux "transgressions" lesbiennes les plus sulfureuses tout en restant accessible aux hommes. Bref, l'argument parfait et si hétéronormé du "threesome" - la partie à trois - façon Denise Richards et Neve Campbell dans SexCrimes.

Par-delà ces images qui encombrent volontiers l'imaginaire porno à grands coups de tags (#threesome, #asian, #lesbian) s'immisce cette fameuse phobie du féminisme. Un fabuleux contresens, comme nous l'explique la pornographe féministe Olympe de G du côté de Slate.fr. "Une femme féministe sera plus libre dans son corps et ses désirs. On aurait tout intérêt à ce que la femme idéale le soit", détaille la créatrice du podcast Voxxx, qui voit dès ce choix du prénom Shy ("timide" en français) tout un discours : "Il faut que la femme parfaite ait l'air de ne pas trop y toucher. Parce qu'une femme qui revendique sa sexualité, c'est effrayant. Elle doit avoir envie, mais pas trop".

Sur Twitter, cette violence symbolique trouve son pendant le plus brut de décoffrage dans l'avalanche de commentaires sexistes engendrée par les analyses critiques de la "Xhamster Dreamgirl". "Putain bientôt il va falloir fantasmer devant des crasseuses à poil bleu et drus". "C'est mieux qu'une chieuse féministe et poilue, non ?". "Les baleines à poils bleus ne font bander personne". Par bonté d'âme, on vous épargne les pires.

Mais "Shy" n'est pas la seule à traduire ce "rêve" de la femme atone et à disposition. En mai dernier, le mogul YouPorn présentait sa nouvelle ambassadrice. Elle s'appelle Jedy Vales et est virtuelle elle aussi. Bien sûr, la plateforme de vidéos tente de devancer les voix les plus réticentes. Le temps d'une interview-promo bien calibrée, celle qui se définit comme "une influenceuse virtuelle" se permet de fustiger "notre conception irréaliste des normes féminines".

Mais ironiquement, cette community manager factice correspond à ce qu'elle dénonce à demi-mot. Brune, jeune, mystérieuse, sexy, Jedy Vales ressemble à Lara Croft et se soumet entièrement aux fantasmes de ses viewers, avec qui elle communique sur Instagram, tout comme sa consoeur Shy. Bientôt, elle offrira même à son audience chérie une vidéo coquine sur le site Modelhub. La recrudescence de ces "ambassadrices" 2.0 pensées pour ravir l'audience majoritaire des sites pornographiques laisse planer une question : et si, pour l'homme ordinaire, la femme parfaite était virtuelle ? En tout cas, elle n'est certainement pas féministe.