Des masseuses pour codeurs, des embauches au physique : le sexisme outrancier de la tech chinoise

Des masseuses à la promotion de la beauté de leurs employées, tous les moyens sont bons en Chine pour attirer les programmateurs masculins sur un marché de l'emploi de la tech très tendu. Des pratiques qui révèlent un sexisme de haut vol dans le monde du travail chinois.
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"Il y a des déesses chez les employées d'Alibaba – intelligentes et compétentes au travail et charmantes et séduisantes dans la vie. Elles sont indépendantes mais pas trop fières, sensibles mais pas trop mélodramatiques. Elles veulent être vos collègues. Voulez-vous être le leur ?". C'est le type d'offres que le géant du e-commerce chinois Alibaba fait régulièrement paraître depuis 2013 pour attirer des employés masculins très courtisés. Cette offre est un exemple parmi d'autres relevés par Human Rights Watch dans un rapport publié fin avril. Il recense le sexisme dans les offres de travail chinoises et plus particulièrement dans le digital.

Les sociétés Tencent, Baidu ou Alibaba sont accusées de poster constamment ce types d'offres, se vantant ouvertement d'avoir "de belles femmes ou des déesses" travaillant pour elles. Le service recrutement d'Alibaba est allé jusqu'à poster à minuit des photos sur les réseaux sociaux de ses jeunes employées en les qualifiant de "bénéfices nocturnes". En janvier, une autre offre de cette même entreprise spécifiait pour un job de cheffe des ventes "femme préférée, entre 28 et 35 ans, avec une bonne image et de la classe". On pourrait croire à une annonce matrimoniale du Chasseur français. Une de ses vidéos de recrutement montre des employées qui avec détermination lancent des "J'aime les mecs de la tech"... en faisant de la pole-dance.

Chez le moteur de recherche Baidu, on recrute une personne avec "une habilité forte en raisonnement logiques et une capacité d'exécution efficace... homme ou femme masculine." Pour attirer des diplômés, Tencent, l'entreprise propriétaire de WeChat, met en avant un employé qui clame : "La raison pour laquelle j'ai rejoint Tencent vient d'un instinct primaire. C'est principalement parce que les femmes des ressources humaines qui m'ont reçu en entretien étaient très jolies."

Pour illustrer ce sexisme omniprésent dans le monde de la tech chinoise, un reportage du New York Times a suivi Shen Yue, sorte de happiness manager pour codeurs stressés chez Chainfin.com, une entreprise de crédit à la consommation. Ce poste de "motivatrice de programmateurs" n'est ouvert qu'aux femmes de plus de 1,57 mètre. "Sa position est à l'accueil, non ? Les gens ne pourraient peut-être pas la voir quand ils rentrent", explique officiellement un cadre des ressources humaines.

Pour 800 euros par mois, elle est tenue de faire la conversation à ces geeks stressés. Elle les masse quand leurs bras sont trop fatigués d'avoir codé pendant de longues heures. La journaliste Sui-Lee Wee rapporte la liste de ses tâches : "Etre à l'accueil, organiser des événements, commander des goûters pour les pauses et discuter avec les programmateurs. Elle peut en appeler un dans une salle de conférence et lui demander "est-ce que tu as dû faire des heures supplémentaires ?" avant de l'écouter parler de ses frustrations". Cette hôtesse organise aussi des défis entre collègues ou des anniversaires. Si le nombre de ces "motivatrices de programmateurs" n'est pas connu, le New York Times a relevé de nombreuses offres. Elles sont considérées comme un des "avantages" en plus proposés pour attirer les candidats, comme on pourrait proposer des tickets restaurant ou le remboursement du titre de transport.

Sur le problème du sexisme, la tech chinoise n'a donc rien a envier à la Silicon Valley. Sur onze membres, le conseil d'administration d'Alibaba par exemple ne compte qu'une seule femme. Chez Baidu et Tencent il n'y en a aucune. Ce genre d'environnement de travail n'est donc pas forcément propice à l'accueil de plus de femmes dans le monde très masculin du digital.

Dans son rapport, Human Rights Watch pointe du doigt plus généralement les offres d'emploi en Chine. Dans 19% des cas, elles précisent "homme seulement", "homme préféré" ou "convient aux hommes". Pour celles recherchant des femmes, "l'objectification sexuelle est très courante. Certaines demandent aux candidates d'avoir des attributs physiques -avec des normes de taille, de poids, de voix, d'apparence faciale- qui sont complètement hors de propos pour l'exécution des tâches de ces jobs", explique l'ONG.

Si une loi existe en Chine pour condamner ces pratiques, elle est très peu appliquée et les rares amendes infligées ne sont pas dissuasives. Human Rights Watch déplore la censure des groupes féministes chinois qui pourraient combattre ces abus sur le terrain. L'année dernière et cette année, pour le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, le compte Weibo (le Twitter chinois) de l'organisation féministe Feminist Voices a été suspendu.

Des voix s'élèvent quand même dans le milieu pour dénoncer ces pratiques. Le patron de l'entreprise Shanbay.com, qui aide ses clients à apprendre l'anglais, a dénoncé l'objectification des femmes dans les start-ups dans une tribune publiée en octobre dernier. Mais les réponses ne sont pas encourageantes. On lui reproche d'en faire trop, comme cet internaute qui lui répond "s'il y a plus de belles femmes, je serai plus heureux dans mon travail. Où est le problème ?".

Chez Chainfin.com, les programmatrices sont aussi contentes d'être massées et ne sont pas choquées par la pratique. Mais Xu Jiolong, l'une d'entre elles, explique avec un petit sourire au New York Times que l'entreprise devrait également recruter des hommes "motivateurs de programmatrices".