Culture
Patrick Bateman, la nouvelle idole inquiétante des jeunes
Publié le 16 novembre 2022 à 10:31
Par Clément Arbrun | Journaliste
Passionné par les sujets de société et la culture, Clément Arbrun est journaliste pour le site Terrafemina depuis 2019.
Misogyne ou féministe ? Sur le web, Patrick Bateman, le protagoniste d'"American Psycho", le film culte avec Christian Bale adapté du best seller de Bret Easton Ellis, exerce une fascination renouvelée. Et, on peut le dire, plutôt inquiétante.
Patrick Bateman, la nouvelle idole inquiétante des jeunes Patrick Bateman, la nouvelle idole inquiétante des jeunes© Lionsgate Films
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Dans l'Amérique clinquante des années 80, Patrick Bateman est un golden boy comme les autres. Fringues de marque, appartement new yorkais nickel chrome, réservations dans des restos huppés. Seulement voilà, sur son temps libre, Bateman torture et tue - des femmes notamment.

Ca, c'est le pitch de l'un des romans les plus polémiques de ces trente dernières années : American Psycho de Bret Easton Ellis. Un best-seller de la littérature américaine devenu dix ans après sa sortie un film de Mary Harron. Musclé, glacial bien souvent, joyeusement cabotin par instants, Christian Bale excelle d'ailleurs dans cette adaptation, offrant plusieurs scènes restées dans les mémoires, telle la présentation de sa "routine beauté" matinale, ou une scène de meurtre sanglante rythmée au son de Huey Lewis and the News.

Un film qui fascine. Pour le meilleur, et le pire. Ainsi certains internautes se sont réappropriés la figure de Patrick Bateman pour l'ériger en "role model" des masculinités. Sur TikTok, les publications louant les qualités de ce personnage fictif (un tueur en série misogyne, on le rappelle) en l'iconisant volontiers ne manquent pas. Ce phénomène inquiétant en dit long sur la réception complexe dont fait l'objet cette oeuvre - et son protagoniste - depuis le tout début des années 90. Une longue histoire, paradoxale et tortueuse.

"American Psycho", un film réapproprié par les misogynes de TikTok © Universal Pictures

Un culte qui dérange sur TikTok

Dès sa sortie en librairies en 1991, American Psycho a suscité le scandale, provoquant l'indignation des militantes féministes américaines comme la célèbre Gloria Steinem. Beaucoup condamnent la misogynie abjecte du protagoniste, et son ultra-violence. Quitte à associer le personnage de Patrick Bateman à celui qui l'a créé : Bret Easton Ellis. "Bret Easton Ellis est un jeune homme confus et malade avec une haine profonde des femmes", fustigeait lors de sa parution très médiatisée la journaliste Tammy Bruce, alors présidente de la section de Los Angeles de l'Organisation nationale pour les femmes.

Et le film n'aurait fait qu'exacerber la controverse. Jusqu'à récemment, lorsque les TikTokers ont décidé de faire du Bateman incarné par Christian Bale leur idole. Sur la plateforme, souligne GQ, de nombreux internautes masculins partagent effectivement des extraits du film American Psycho pour légitimer une sorte de philosophie de vie : nihiliste, détachée voire désabusée, sportive (Bateman sculpte son corps), voire même... misogyne.

Pour certains de ces utilisateurs, Bateman serait, à l'instar de Tyler Durden, le héros du film Fight Club, un exemple. Tous deux, selon eux, incarnent ce qu'ils appellent un "sigma", ou un "mâle sigma" - tout comme l'on pourrait parler de "mâle alpha". En bref, un idéal masculin. Les mâles sigma, observe GQ, seraient "des solitaires autosuffisants", qui attirent des femmes extrêmement belles "mais ne s'intéressent pas à elles", adhèrent au système capitaliste, qui leur permet d'appuyer leur autorité, et valorisent un mode de vie focalisé sur l'apparence physique.

Ce mode de vie consisterait à aller à la salle de gym, se muscler, avoir une alimentation saine - des rituels minutieusement détaillés par Bateman dans le livre comme dans le film. Le fait de classer les hommes en mâles alpha ou sigma, à travers des posts TikTok et des mèmes, "est une chose censée être ironique, même si certaines communautés comme les Incels prennent cela très au sérieux", analyse The Digital Flix.

Les Incels, c'est ce mouvement né sur Internet qui voue une haine absolue aux femmes. Les Incels, pour "Involontary Celibates" (ou "célibataires involontaires") sont des hommes misogynes qui jugent les femmes responsables de leur frustration sexuelle, d'où leur haine. Expert de la désinformation en ligne, Tim Squirrell s'inquiète auprès de GQ du contenu "essentiellement misogyne" que pourrait engendrer cette mise en avant du personnage Patrick Bateman, par des hommes potentiellement "désabusés, amers et cyniques".

A l'heure où les plateformes de streaming regorgent de documentaires et feuilletons sur les tueurs en série, la fascination malsaine que peut susciter un personnage comme celui de Bateman ne surprend malheureusement pas. Plus inquiétant cependant est le fait de voir en lui un idéal de virilité dont il faudrait suivre les attitudes. L'idée effraie. Et apparaît surtout comme une incompréhension insensée de l'oeuvre dont il est question.

Pourquoi Patrick Bateman fascine tant les jeunes générations ? © Universal Pictures

"American Psycho", un chef d'oeuvre féministe ?

On le comprend, évoquer le mot "féminisme" quand on parle d'American Psycho n'est pas une mince affaire. Cependant, certaines n'hésitent pas à le faire. Par exemple ? Ni plus ni moins que la scénariste Guinevere Turner et la réalisatrice Mary Harron, à qui l'on doit justement le film en question. Deux artistes qui se sont réappropriées l'oeuvre de Bret Easton Ellis pour y apposer leur regard - et, notamment, alléger l'ultra-violence très graphique du roman d'origine.

"C'est tout aussi bien qu'une femme réalise American Psycho. Mary Harron a transformé un roman sur la soif de sang en un film sur la vanité des hommes", observait dès la sortie du film le célèbre critique new yorkais Roger Ebert. Interviewée par Dazed, la scénariste défend quant à elle ce côté militant.

"Je pense vraiment que c'est un film féministe. C'est une satire sur la façon dont les hommes se font concurrence. C'est un film sur la façon dont les hommes perçoivent et traitent les femmes - elles sont toutes tuées, ou considérées comme moins importantes qu'un bronzage ou qu'un costume", explique-t-elle. Un point de vue tragiquement lucide et satirique donc.

Et si American Psycho était malgré tout un chef d'oeuvre féministe ? © Universal Pictures

Exemple éloquent : cette séquence culte où Patrick Bateman compare sa carte de visite, sa forme et sa typographie luxueuse, à celle de ses collègues tout aussi carnassiers. Un évident "concours de bites" qui suggère ce que ce film déploie une scène après l'autre : une satire grinçante des masculinités, des boys clubs (cet entre soi masculin ultra-toxique), et plus globalement de ce que sont les hommes au sein d'une société patriarcale qui leur confère pouvoir et impunité, les déshumanisant au passage au profit d'un matérialisme forcené.

C'est également là l'analyse de SyFy, qui voit carrément en ce film "un chef-d'oeuvre féministe". Oui oui. "Pour moi, c'est définitivement un film féministe. Bret Easton Ellis aussi pensait vraiment qu'il écrivait un livre féministe à l'époque", persiste et signe la scénariste, déplorant que ce soient des hommes en majorité qui lui parlent d'American Psycho vingt deux ans après sa sortie en salles ("notamment la scène de la morning routine, où Bateman se maquille")... et rarement des femmes, ne voyant là qu'un film de psycho-killer de plus.

La scénariste et la réalisatrice du film défendent notamment la portée satirique de leur oeuvre. © Universal Pictures

L'idée qu'American Psycho propose un "female gaze" est limpide pour beaucoup. Tel SyFy, qui voit en l'un des motifs dramatiques du récit (un collègue assassiné par Bateman, Paul Allen, disparaît, mais tout le monde s'en moque) un énième discours critique envers le patriarcat : "Patrick Bateman est le psychopathe, certes, mais tous ses collègues incarnent la même forme de privilège blanc, et c'est pourquoi ils se confondent constamment les uns avec les autres, comparant leurs costumes et leurs femmes, qu'ils érigent comme des trophées".

Une preuve parmi tant d'autres, assure le magazine Dazed, que la scénariste Guinevere Turner serait parvenue à transformer l'un des livres les plus controversés de tous les temps en "une comédie féministe" à la redoutable ironie.

American Psycho serait-il une critique des masculinités ? Peut être bien. © Universal Pictures

En outre, l'on pourrait également souligner le traitement plus exigeant accordé au personnage de Jean, secrétaire de Patrick Bateman. Celle-ci est incarnée par une actrice iconique, punk et féministe : Chloe Sevigny. Si Sevigny livre une performance introvertie, en contre-emploi, le fait de la mettre en avant nous rappelle que, contrairement au roman, les personnages féminins sont ici loin d'être anecdotiques, simplement passifs ou pauvres victimes.

Plus de vingt ans après sa seule adaptation à l'écran, American Psycho n'en finit donc pas de fasciner. Jusqu'aux nouvelles générations, que l'oeuvre captive... pas forcément toujours pour les meilleures raisons.

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Culture News essentielles TikTok réseaux sociaux Livres hommes / femmes sexisme Misogynie Violences
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