Pourquoi est-il si bon d'avoir des ami·e·s "à usage unique" ?

Les amitiés à usage unique
Les amitiés à usage unique
Les ami·e·s "à usage unique", ce sont ces inconnu·e·s avec qui l'on sympathise en avion, lors de nos voyages, d'activités d'un jour, des potes de loisirs, de clubs... Ces rencontres éphémères ont bien des visages. Mais pourquoi comptent-elles autant dans nos vies ?
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Après les "sex friends", ces coups d'un soir volontiers rappelés à l'occasion, un autre profil vient enrichir notre quête permanente (mais légitime) d'affection et d'interactions sociales : le "single-serving friend" (ou "ami à usage unique"). Cela vous dit quelque chose ? Normal, ce concept un brin abstrait est hérité d'un film à succès, le Fight Club de David Fincher. On vous rafraîchit la mémoire.

"À chaque nouveau voyage, toute une vie en miniature : sachet de sucre à usage unique, gobelet de crème à usage unique, noix de beurre à usage unique, kit plateau repas cordon bleu micro-ondé, shampooing deux en un, échantillon gratuit de bain de bouche, savonnette miniature. Les gens que je rencontre sur chaque vol sont mes amis à usage unique", y raconte avec un détachement effaré son protagoniste insomniaque (Edward Norton), juste avant de rencontrer le fameux Tyler Durden (Brad Pitt) lors d'un vol en avion.

Depuis la sortie du film en 1999, la notion a fait son chemin. Comme si, par-delà son ironie, cette tirade délivrait une vérité absolue. Ou tout du moins, une observation aussi acérée que lucide. "L'ami à usage unique", c'est celui que vous croisez dans l'avion ou le train, lors d'un voyage, usant de formules de politesse et de sourires pour tuer l'ennui d'un trajet. Ou encore, cette connaissance rencontrée durant vos loisirs, dans le cadre d'un club ou d'une assoce. Votre relation se limite à un seul lieu ou instant. D'où le : "à usage unique" qui fait un peu mal.

Relation éphémère, peut-être, mais qui fait du bien. Car par-delà son vernis cynique (on parle bien de Fight Club à la base), cette dénomination cache une véritable réalité sociologique. Si si, je vous assure.

Un concept trop cynique ?

C'est d'ailleurs ce sur quoi insiste la blogueuse et spécialiste des relations humaines M. Howard le temps d'un post Medium. La réalité de l'ami à usage unique, nous rappelle-t-elle, est d'autant plus indéniable qu'elle investit nos vies dès l'enfance. Quand, l'espace d'une pause-goûter à l'aire de jeu, nous sympathisions avec un autre gosse, jouant et riant sans penser à ce cruel constat : cet ami d'un jour, nous ne le reverrons peut être jamais. C'est la vie.

Et nos habitudes d'adulte ne bouleverseront pas la donne.

Les amis à usage unique : intitulé cynique ou réalité sociologique ?
Les amis à usage unique : intitulé cynique ou réalité sociologique ?

Attentes au sein des transports en commun, minutes à tuer aux pieds de lieux culturels, inconnu·e·s pas relou·e·s rencontré·e·s dans des bars... Il suffit parfois d'un clin d'oeil, de deux trois phrases consensuelles, ou d'une bête observation commune pour forger un lien - aussi fragile qu'un ticket de métro. Ces amitiés-là sont conscientes de leur usage unique. Elles se nourrissent de désinvolture et de sympathie d'un jour ou d'un soir, d'insouciance et de réciprocité instinctive. C'est bien souvent un ennui mutuel qui nous unit et dépasse le stade de la timidité.

"Pouvez-vous vraiment construire quelque chose avec quelqu'un qui n'aurait qu'un seul but, à tel moment, et disparaitrait complètement ensuite ? La réponse est oui", nous assure M. Howard. Un constat pas très étonnant à une époque où l'on célèbre le tout-éphémère. Nos conversations numériques privées comme nos stories Instagram privilégient l'immédiateté et le périssable. Et inutile de vous balancer un long discours sur la teneur de nos contacts Facebook, loin d'être exemplaires en terme de durabilité. Les amitiés qui périssent comme des savons (vous savez, ces savons offerts dans les hôtels) sont certainement plus courantes qu'on ne pourrait le croire, pas vrai ?

Derrière tous ces profils inconnus, de futurs amis à usage unique.
Derrière tous ces profils inconnus, de futurs amis à usage unique.

Des vertus de l'éphémère

Et on ne devrait pas en avoir honte. Le blog féministe Her Campus nous incite à décomplexer. "La société semble nous dire que nous devons à tout prix nous faire des amis, et si nous les perdons, c'est qu'il y a quelque chose qui ne va pas chez nous. Ce n'est pas vrai. Les amitiés vous aident à grandir en tant qu'individu, tout comme les autres relations de votre vie. Mais toutes les relations ne sont pas censées être durables", théorise le site. Voilà l'une des vertus du "single-serving friend" : nous permettre de prendre un peu de recul sur notre sociabilité. Et donc, sur notre vie.

L'amitié à usage unique est savoureuse car on ne sait qu'elle ne dépassera pas un cadre prédéfini. C'est ce qui la rend si confortable, légère et pétillante comme une bulle de champagne. Elle fait de notre existence un train où vont et viennent les silhouettes anonymes, apportant ce qu'elles doivent apporter. Loin des "small talks", ces conversations forcées faites de "Ça va ?" qui virent au silence gêné, ces amitiés-là divertissent et nous éloignent un temps seulement des enjeux beaucoup plus lourds de notre quotidien.

"Nous grandissons constamment et un facteur majeur de cette 'croissance', ce sont les relations que nous développons en cours de route. En ce sens, les amitiés les plus temporaires aident à renforcer les relations durables que nous entretenons en parallèle. Une fois que les ami·e·s à usage unique quittent notre vie, il est important d'être reconnaissant du temps que nous avons passé avec eux. Même s'ils ne sont plus dans notre vie, ils penseront à nous comme nous penserons à eux", philosophe encore le blog.

C'est le cycle éternel.

Dans l'avion et durant les voyages, les amis à usage unique abondent.
Dans l'avion et durant les voyages, les amis à usage unique abondent.

Coups d'un soir et amis à usage unique

L'analogie entre amitié à usage unique et "sex-friend" n'est d'ailleurs pas si absurde. Il y a cinq ans de cela, le magazine un brin coquinou Maxim nous l'affirmait déjà, les "copains de baise" sont avant tout des "relations à usage unique". Et cela n'exclue pas le plaisir, loin de là. A la fin de ce bel instant passé à deux, demeure une pensée, celle du narrateur de Fight Club, toujours : "Entre le décollage et l'atterrissage, nous passons du temps ensemble. Et c'est tout ce que nous obtiendrons". Cette amitié là semble inscrite sur un contrat invisible.

Ce contrat, comme le définit la revue, est celui du "purement transactionnel". Ceux et celles qui s'accordent à le signer partagent une même qualité : déployer "un peu d'intensité, amplifiée à petites doses". Les coups d'un soir, à l'identique, ne rentrent dans le wagon de notre vie que quelques heures, ou jours, sans plus d'engagement. A l'opposé d'une "vraie relation", comme on dit. Relation irréelle donc ? Non, plutôt authentique par sa brièveté.

Et plus solide que soluble à l'heure où nos interactions sociales n'ont jamais été aussi malmenées. (Re)penser ce lien, c'est aussi repenser l'amitié et la désacraliser - idéal pour s'éviter quelques éventuelles futures déceptions. Mais aussi chérir ce qu'est la vie : à savoir, l'éphémère, l'instant, le moment qui ne fait que passer. En toute lucidité. Comme l'écrit l'autrice George Sand : "L'amour est aveugle là où amitié est clairvoyante". CQFD.

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