Harcelée au travail : "Bah alors, tu t'es mal fait baiser hier ?"

Harcèlement en entreprise
Harcèlement en entreprise
Si les plaintes reçues par les forces de l'ordre concernant les violences sexuelles et le harcèlement ont connu une hausse exponentielle après #MeToo, le chemin reste long pour pouvoir témoigner de ce qu'il se passe en entreprise.
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C'est l'histoire banale du type qui harcèle de manière banale l'une de ses collègues dans une entreprise banale de la région parisienne. Cet homme, cela pourrait être un frère, un ami, ou un mari. L'histoire de Sabine*, c'est celle du harcèlement au quotidien de monsieur-tout-le-monde. Qu'est-ce que le mouvement #MeToo a changé dans ces situations-là ? Ces harceleurs ont-il pris conscience du mal-être qu'ils engendrent ? Pour Sabine, rien n'a changé, comme elle nous le raconte.

Sabine a 24 ans, elle est arrivée à son nouveau poste en tant qu'employée en janvier. Elle doit souvent se référer à l'un de ses collègues, qui n'est pas son supérieur hiérarchique mais qui occupe un poste plus important que le sien : "Au début, il était juste avenant, il venait me parler, il était gentil, on rigolait bien. Et c'est à partir d'un certain stade, quand il a vu que je rigolais bien avec lui, qu'il a commencé à se permettre certaines choses. Donc au départ, je ne disais rien. Parce qu'il faisait des remarques à plusieurs personnes et je me disais que c'était juste de l'humour et qu'il fallait pas prendre les choses mal.

Puis j'ai vu que c'était plus insistant avec moi. Il me faisait des remarques sexistes, sur mes tenues vestimentaires par exemple, comme : 'C'est très agréable de te voir en jupe'. Il me disait que je pouvais passer dans son bureau quand je voulais. Il me demandait de passer quand il était seul, je ne répondais pas."

"Ah oui, c'est vrai que Sabine est sur ta liste de baise"

Dans le même bureau, ses collègues ne réagissent pas : "Il y a des moment, c'était trop insistant parce qu'il y avait des jours où j'étais seule à mon bureau, parce que j'arrive tôt le matin. Et il me disait : 'Je comprends pas, t'es moins souriante, tu viens plus me voir, tu fais la gueule ?'. Et je ne répondais pas, je disais juste que j'avais mon travail.

Je me souviens que quand mes collègues arrivaient tôt le matin, on était en petit comité, seulement trois et avec mes deux collègues masculins, et il leur disait : 'Elle est méchante avec moi, elle me parle plus, elle n'est plus aimable'. Alors en fait, ça fait vite culpabiliser.

Au départ, tu te dis que c'est chiant, que c'est juste tes collègues. Mais en fait, c'est très insistant, c'est très répétitif, c'est lourd et tu commences à te poser des questions sur toi. Comment tu analyses la situation et si c'est toi qui prends mal les choses, si c'est vraiment un comportement qui n'a pas lieu d'être... C'est assez global dans les entreprises. Dans ma boîte en tout cas, c'est courant que ça soit des remarques du style : une femme qui n'est pas de bonne humeur ou qui est triste, on va lui dire 'Bah alors, tu t'es mal fait sauter hier soir ?'

Une fois, je suis venue lui poser une question dans son bureau parce qu'il est dans un statut réglementaire donc je suis obligée d'interagir avec lui pour lui poser des questions. Sur son ordinateur, je voyais via la messagerie interne de l'entreprise une discussion avec une de mes collègues. Elle lui écrivait : 'Ah oui, c'est vrai que Sabine est sur ta liste de baise'.

Ça m'a choquée, je n'ai pas réagi parce que je n'étais pas censée voir le message, mais je me suis dit que ça prenait des proportions qui n'avaient pas lieu d'être."

En parler ? Mais à qui ?

Sabine n'en parle pas à sa direction, mais se confie à une collègue en qui elle a confiance : "Au bout d'un moment, j'ai voulu en parler à ma supérieure sauf que l'homme concerné faisait des remarques comme ça à tout le monde. Je savais très bien qu'on allait me dire de pas le prendre mal, que c'est de la blague, et que tout le monde le prenait sur le ton de la rigolade. Donc j'ai préféré ne pas en parler parce que ça allait m'attirer plus de soucis qu'autre chose."

La même chose s'était déjà produite dans sa précédente entreprise, mais faire remonter le problème n'a rien changé : "La personne est venue plusieurs fois à côté de moi et m'a demandé plusieurs fois mon numéro de téléphone pour que je cède. Là, j'en avais parlé et on m'avait répondu : 'Mais nan, il fait ça avec tout le monde, tu devrais être flattée que tu lui plaises.' Donc en fait, je me suis dit que si c'était pour avoir le même genre de réponse, ce n'était même pas la peine d'en parler."

Le harcèlement qui s'installe l'empêche de travailler sereinement : "Pendant la période où c'était très insistant, ça me bloquait et je n'étais pas à l'aise à l'idée d'aller au travail, de me dire que j'allais le croiser et me prendre des réflexions. C'était vraiment lourd. J'avais même songé à changer de travail juste pour cette raison-là."

Si elle n'a jamais pensé que son harceleur puisse être violent physiquement avec elle, les choses ont rapidement dérapé : "Il y avait un séminaire organisé où à la base je voulais aller. J'avais quelques obstacles comme un long trajet. Mais ce qui a achevé de me convaincre de ne pas y aller, c'est que je me suis retrouvée la veille dans l'ascenseur seule avec lui et il m'a dit : 'Bah demain, c'est le séminaire, on va pouvoir passer à l'action'. Et là je lui ai répondu : 'Donc non en fait, je suis en couple et tu le sais, et puis juste non'.

Là, il était vraiment sérieux et c'est vraiment là où je me suis posée des questions. Est-ce que j'ai eu un comportement qui a fait qu'il pense qu'il y aurait eu une possibilité à un moment ? Et avec le recul, je me dis que non... Je suis en couple et il est au courant, ça n'est pas rare que je parle de la personne avec qui je suis au travail et je crois que c'est clair pour tout le monde que je suis heureuse dans ma relation."

Sans possibilité d'en parler et sans que son harceleur ne comprenne, Sabine n'a que peu de portes de sortie : "J'ai décidé de carrément l'ignorer et de ne plus lui parler. Parce que je pense que même si je lui avais dit que ça ne se faisait pas, comme 'non, ça suffit tes remarques', il s'en fichait. Il disait : 'hoo, ça va, je rigole, faut pas prendre les choses mal'.

Il est en couple avec quelqu'un. Je lui disais : 'Alors ta copine elle va bien ?' Pour remettre les choses en place. Il continuait à faire des remarques mais c'était beaucoup moins fréquent et beaucoup moins lourd qu'avant."

Une entreprise muette face au harcèlement

"Je sais que la fille qui était à un poste avant moi, c'était la même chose pour elle. Alors on sait qu'il est comme ça, mais personne ne fait rien parce qu'il est bien vu. C'est le genre de mec qui déconne avec tout le monde donc on ne dit rien !

Ce qui est choquant, c'est que même quand cela arrive devant plusieurs femmes et qu'il est seul, il n'y a pas de remarques. J'ai l'impression que cela ne choque personne parce qu'il est là depuis longtemps dans l'entreprise et qu'il est ami avec beaucoup de personnes. Parfois, on lui dit qu'il va trop loin mais il fait toujours appel à l'humour et sur le fait que nous n'en avons pas. C'est toujours cette excuse-là qu'il sort.

Il est très très ami avec les personnes qui travaillent aux ressources humaines, donc je sais très bien que si j'en avais parlé, ça aurait fait le tour de l'entreprise et il n'y aurait pas eu de confidentialité."


Qu'est-ce que #MeToo a changé ?

"Je pense que prendre la force d'en parler, signaler une situation à la direction, c'est délicat. Parce qu'on a toujours peur pour sa propre place et des conséquences qu'il va y avoir et du côté confidentiel. Mais je pense aussi que c'est important de savoir qu'il y a d'autres femmes qui subissent ça. On pense souvent qu'on est la seule personne à subir, on ne sait pas trop comment réagir, et on peut très mal le vivre.

Si quelque part, c'est rassurant de voir qu'on est pas les seules, en même temps, c'est triste de voir que ça arrive toujours et que ça ne change pas tellement... J'ai trouvé important qu'il y ait des choses qui soient dites et que cela permette de faire changer la situation, de faire évoluer les mentalités. Malheureusement, il y a des personnes qui sont restées dans les années 1800 !

Quand ça t'arrive à toi dans le monde de l'entreprise, c'est vraiment délicat de faire en sorte que les choses changent et qu'il y ait vraiment un impact. Quand j'ai vu dans mon ancienne boîte qu'on était plusieurs filles à subir la même chose de la même personne et qu'on nous dit : 'hoo c'est bon, c'est pas méchant, le prends pas mal'. On se prenait limite des réflexions parce qu'on venait se plaindre."

"Ils n'ont pas conscience de harceler"

Concernant son harceleur, Sabine ne pense pas que le mouvement de libération de la parole l'ait fait réfléchir : "Je ne pense pas que ce genre d'hommes ait les conséquences en tête. Pour la personne à qui ils font ça, avec ce que ça peut représenter au niveau psychologique et au niveau physique. Parce que parfois, quand tu es mal, tu prends un coup physiquement aussi. Ils sont dans une bulle où ils se disent qu'ils peuvent se permettre ça. Parce que ça fait rire les gens, parce que personne ne leur dit rien...

Je ne pense pas qu'ils aient la notion qu'ils sont en train de harceler quelqu'un, c'est quelque chose qui ne leur traverse même pas l'esprit. C'est les autres, mais pas eux. Je pense qu'ils ne se rendent pas compte du comportement qu'ils ont et de l'insistance que cela peut représenter. Ils se disent que c'est juste des blagues et que ça passe."

Sabine évoque un système bien installé au sein de sa société : "Il y en a d'autres dans l'entreprise ! Si tout le monde le sait, c'est que l'entreprise laisse faire. Il y a par exemple un commercial qui est très sexiste qui va dire : 'Non mais une femme, elle doit pas travailler : elle doit rester à la maison et faire le ménage' et personne ne dit rien parce qu'il est comme ça. C'est une ambiance malsaine qui n'est pas rare et je pense aussi malheureusement que ça ne sera pas la dernière fois, sauf si c'est une entreprise 100 % de femmes."

*Le prénom a été modifié

Si vous êtes harcelée au travail, vous pouvez contacter l'Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail au 01 45 84 24 24 ou par mail : contact@avft.org ou le numéro d'urgence de Solidarité femmes au 39 19