Agressions sexuelles chez les tatoueurs : elle crée "Paye ton tattoo artist" pour dénoncer

Se faire tatouer
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Après avoir recueilli des témoignages éloquents, cette tatoueuse parisienne vient de créer un compte Instagram Paye ton tattoo artist pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles commises dans les salons de tatouage.
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Elle en reste abasourdie. Lorsque Vonette, tatoueuse parisienne de 37 ans, qui exerce son métier depuis 7 ans, a posté "de manière innocente et limite naïve" une storie (petite vidéo éphémère) sur son compte Instagram, elle ne s'attendait certainement pas au raz-de-marée qu'elle allait déclencher.

"J'ai utilisé le petit outil 'question' qu'il y a dans les stories Instagram à l'intention de mes clientes : 'Les filles, je vous rappelle que si vous voulez vous faire tatouer, si on vous demande de vous déshabiller, vous avez le droit de demander pourquoi, vous avez le droit de demander à ce qu'on cache vos seins...' C'était juste un petit rappel un peu clin d'oeil de trucs logiques comme 'Votre corps vous appartient, votre pudeur aussi'", nous confie-t-elle.


Elle pensait recevoir un ou deux témoignages : deux heures plus tard, elle en avait reçu des centaines. Des mails aussi. "Merci de faire ça". Parmi ces messages virtuels, certains évoquent de la maltraitance psychologique, de la gêne. Mais il y a aussi des récits d'agressions sexuelles, passibles de peines de prison. Ils constituent 80% des récits que Vonette a reçus.

"C'est énorme et déprimant", soupire-t-elle, encore sonnée par cet uppercut d'une réalité dont elle ignorait l'ampleur et la gravité.

Parmi ces messages, on peut lire par exemple : "Je me suis retrouvée les seins à l'air avec ce type qui parlait de lézard autour de mon aréole et passe sa langue sur le mamelon de mon sein gauche...". Glaçant.

"Il y en a un qui a fait énormément réagir sur une fille qui sortait d'apprentissage, qui se présentait à son premier jour de travail dans une boutique et qui s'est retrouvée bloquée dans un box avec deux tatoueurs dont un qui lui attrape les cheveux, qui va l'embrasser de force... Elle est évidemment traumatisée mais il faut qu'elle travaille donc elle continue", explique-t-elle.

"Il y a aussi cet homme qui m'a envoyé son témoignage par mail. Depuis hier, je suis en train de travailler avec lui sur son témoignage parce que c'est très grave : il me raconte qu'il s'est fait violer par une tatoueuse il y a quelques années, il y a eu une suite judiciaire, la tatoueuse a été condamnée. Je vois avec lui comment le présenter de façon à ce que cela ne puisse pas poser problème du point de vue de la justice."

Témoignage agressions sexuelles chez le tatoueur
Témoignage agressions sexuelles chez le tatoueur
Témoignage victime d'agression chez le tatoueur
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Car face à cet état des lieux, Vonette a pris la décision de créer le 19 janvier un compte Instagram dédié Paye Ton Tattoo Artist pour donner de la visibilité à ces histoires, afin qu'elles ne se volatilisent pas dans l'espace virtuel. Pour sensibiliser, avertir et pour dénoncer.

Elle a également créé une adresse mail afin de faciliter le recueil de ces témoignages, payetontattooartist@gmail.com. Une démarche qui impacte sur son temps et sur son moral ("J'ai passé des heures à pleurer face à la dureté de ces récits"), mais pour elle, hors de question de lâcher ces victimes.

"J'ai commencé à publier quelques témoignages sur mon compte pro, puis d'autres sont arrivés. Et la nécessité de ce compte m'est apparue claire. Je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose. Je devais séparer de mon compte personnel et en même temps, je ne veux pas les laisse tomber."

De fait, elle s'implique personnellement, sortant de son simple rôle de réceptacle pour légitimer la parole des victimes. "Il y a une constante dans tout ce que je reçois : 'J'ai conscience que ce n'est pas très grave' à la fin ou au début du témoignage. Je prends le temps de leur dire : 'Ce que tu as vécu est extrêmement grave, ça ne devrait pas arriver, ton traumatisme est légitime, tu es une victime, n'aie pas peur des mots'."

Des règles de "bonne conduite"

Comment expliquer ces dérapages inacceptables ? A l'heure où le mouvement #MeToo a permis une libération de la parole des victimes de violences sexistes et sexuelles, Vonette constate que son métier de tatoueuse n'est pas épargné.

"Je ne pense pas qu'il y ait une casquette 'connard' qui vienne avec le métier de tatouer. Après, on a un métier où on est sur le corps des gens, donc il y a de la nudité, par exemple. Est-ce une porte ouverte pour des gens abusifs - filles ou garçons ? Je ne me l'explique pas."

Des règles éthiques et de "bonne conduite" chez les tattoos artists ? Elles existent évidemment. Et pour Vonette, elles vont de soi.

"Le corps de l'autre ne nous appartient pas, sa pudeur ne nous appartient pas. Ce sont des règles de respect qui s'appliquent à la vie de tous les jours. Quand on exerce notre métier, pourquoi agirait-on différemment ? Quand on se balade dans la rue ou au travail, on ne touche pas les seins des filles. Ça peut nous arriver d'avoir un tatouage où on ne peut pas faire autrement, mais il y a des façons de le faire : on peut expliquer à la cliente que c'est une situation exceptionnelle et que si ça la gêne, elle peut en parler. Si on fait un tatouage pour lequel la cliente doit enlever son t-shirt, on peut lui proposer des alternatives comme des cache-tétons. Moi, je fabrique des cache-seins en Sopalin à mes clientes que je leur propose d'aller se placer dans les toilettes. On peut aussi mettre des paravents pour cacher la cliente à la vue des autres tatoueurs."

Comme elle le martèle, "la confiance des clientes et des clients placent en nous vaut de l'or. On ne peut pas faire n'importe quoi avec."

Orienter les victimes

Se pose la question de l'après : que faire de cette matière, de ces paroles, de ces expériences traumatiques ? La suite, Vonette est en train de l'écrire. Elle va continuer à faire vivre le compte Paye ton tattoo artist, en alternance avec une amie tatoueuse.

Si elle ne peut pas dénoncer nommément les agresseurs et agresseurs ("Cela peut donner un biais légal pour faire fermer le compte"), elle cherche un moyen de certifier que tel ou tel salon est sûr. Elle s'est également rapprochée d'une avocate pour orienter les victimes qui souhaiteraient aller plus loin.

Ses conseils à celles et ceux qui auraient peur de se retrouver confronté·e à ce type de situation ?

"Je pense qu'il y a quelques petites choses qui peuvent être vérifiées en amont. Je ne suis pas en train de responsabiliser les victimes, mais si on a peur... Déjà, se fier au bouche-à-oreille, pas simplement au nombre de followers sur Instagram. Tenter d'en savoir plus avant auprès d'une personne qui y est déjà allée."

Autre réflexe pour se rassurer : ne pas hésiter à poser des questions par email en amont. "Parce que quelqu'un qui est respectueux dans sa démarche prendra le temps de répondre et ne s'énervera pas. On peut demander à la tatoueuse ou tatoueur quels vêtements serait le plus approprié afin d'éviter de se déshabiller. Si il ou elle répond patiemment et comprend la pudeur du ou de la cliente, c'est quelqu'un qui fera a priori preuve de respect. En gros, il ne faut pas hésiter à être relou !"