Céline Dion : pourquoi on l'aime encore

Céline Dion : pourquoi on l'aime encore
Céline Dion : pourquoi on l'aime encore
Dans cette photo : Céline Dion
La sortie en salles de "Aline", faux biopic fascinant de l'interprète de "My Heart Will Go On" signé Valérie Lemercier, est l'occasion d'interroger notre rapport à Céline Dion. Pourquoi l'aimer encore ? Peut-on aimer Céline et être féministe ? Ses (jeunes) fans nous répondent.
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On ne change pas, on met juste les costumes d'autres sur soi. Cette phrase, Valérie Lemercier l'a faite sienne avec son nouveau long-métrage, Aline, enfin en salles ce 10 novembre 2021 après une longue année de suspens pour cause de Covid. Film dont elle assure la mise en scène, l'écriture et l'interprétation principale. Ici, "Valérie" est "Aline", autrement dit, un sosie de Céline (Dion), dans ce faux biopic expérimental de la diva québécoise.

Tubes, costumes, performances à corps perdu, yeux doux envers René : tout Céline y est, incarné par une actrice entièrement dédiée à ce projet un peu fou - donner l'illusion d'être Céline, sans grande ressemblance vocale et physique. Aline déconcerte, réjouit, émeut : bref, Aline est à l'image de Céline.

Et ces sensations contradictoires nous rappellent à quel point notre relation à l'interprète de Pour que tu m'aimes encore est singulière. Car Céline Dion n'est pas la plus engagée des chanteuses, ni la plus transgressive des artistes féminines. On a déjà connu icône plus révolutionnaire et féministe. Et pourtant, elle inspire encore les jeunes générations éveillées.

Des fans qui sont d'ailleurs venues nous parler.

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Dans cette photo : Céline Dion

"Une incroyable sororité"

Car par-delà les soirées karaoké, peut-on vraiment employer un lexique féministe pour aborder Céline Dion, la seule et unique ? Marion le pense. A 30 ans, cette admiratrice de Véronique Sanson ne craint pas de rapprocher l'autrice de Besoin de personne et la voix lyrique du Titanic. "Ce qui les unit, c'est ce groove fou, ce sens du rythme, et ce plaisir qu'on a à chanter leurs chansons", assure-t-elle. Sur scène, certains élans vocaux de Céline ne sont d'ailleurs pas sans rappeler ceux de "Véro", femme libre et spleenétique.

Comme beaucoup, Marion a découvert Céline grâce à My Heart Will Go On. En 1997, la chanteuse inonde le monde de son "Once mooooore, you open the doooooor", aussi marquant que le couple Leo/Kate. Mais la Québécoise n'a pas attendu ces derniers pour conquérir les coeurs. Trois ans plus tôt sortait son album "D'eux", écrit et réalisé par Jean-Jacques Goldman. On y trouve Pour que tu m'aimes encore, Destin, Les derniers seront les premiers, J'irais où tu iras... Céline y est conquérante et mélancolique.

Un disque de diamant bien mérité. Et dont les chansons fédèrent comme des hymnes. "Toutes les filles, de 20 à 60 ans, ont ce point commun : elles entrent en transe dès qu'elles entendent les premiers accords de Pour que tu m'aimes encore ou Destin", observe Marion. "Il y a très peu de mecs fans de Céline, c'est quelque chose qu'on partage entre meufs. Et je pense que c'est la seule chanteuse qui peut rassembler des femmes aussi différentes que celles qui composent ces concerts", poursuit notre interlocutrice.

A savoir ? "Ca va des classes populaires du fin fond de la Somme aux petites bourgeoises du 16e", affirme Marion. Avant de dire les termes : "N'ayons pas peur de mots, Céline suscite une incroyable sororité".

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Dans cette photo : Céline Dion

Kenza, 25 ans, abonde en ce sens. Malgré son jeune âge, elle connaît la chanteuse depuis un bout de temps déjà - enceinte, sa mère écoutait l'album D'eux en boucle. Dans sa vie, rares sont les fêtes entre amies où J'irai où tu iras ne vient pas envahir une playlist. Elle l'admet : " Les chansons de Céline se transmettent de façon verticale (de mère en fille) et horizontale : je ne compte pas le nombre d'entre elles que j'ai découvertes grâce à des copines et vice-versa ! Il y a un côté transgénérationnel".

"Une diva"

Cette transmission passe par l'expérience du concert. Sur scène, Céline Dion valorise une philosophie "the show must go on" à la Mylène Farmer - l'étrangeté en moins. Son sens du spectacle y est généreux - il suffit de voir cette interprétation de All By Myself pour s'en convaincre. "Au-delà de sa technique vocale, je trouve sa présence scénique dingue, on ne la quitte pas des yeux et elle se donne énormément", assure Kenza.

Emma, admiratrice de 21 ans, l'affirme idem : "Quand on va à ses concerts, on s'attend à un vrai show. Une fois sur scène, elle emporte tout le monde. Sans adorer ses albums, on peut se dire : Céline Dion est une artiste à voir au moins une fois dans sa vie", poursuit la jeune femme. Emma est emblématique de bien des nouvelles fans de la chanteuse. Elle est de la génération qui n'a pas frontalement connu le culte du trio Céline Dion / Whitney Houston / Mariah Carey dans les années 90.

Comme le relate cet excellent documentaire mis en ligne sur la plateforme d'Arte, ces trois chanteuses régnaient alors sur le monde, mais synthétisaient également une certaine diabolisation des superstars féminines. Forcément capricieuses, orgueilleuses, voire incontrôlables. Bref, des "divas".

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Dans cette photo : Céline Dion

20 ans après, les mentalités ont évolué. Et le sexisme des tabloïds semble plus évident. "Oui, Céline Dion peut être très extravagante, dans la représentation d'elle-même et de sa vie, elle peut paraître désagréable", suggère Emma, "mais c'est surtout qu'elle n'a pas peur d'être qui elle est, et ce malgré l'énervement qu'elle peut susciter, de par son attitude, ses expressions faciales si particulières, ses grands gestes...".

Pour la jeune femme, "c'est fascinant de se dire qu'il y a des personnes qui n'ont pas peur d'être dans 'l'accentuation'... En fait, Céline est libérée et a une personnalité très affirmée". N'en déplaisent aux mufles. "On tape sur les femmes quand elles se comportent en 'divas', mais n'importe quel mec superstar va, à l'inverse, être perçu comme un modèle de réussite", décrypte Kenza. "Du coup, il y a une part de moi qui admire Céline car je me dis : bah voilà une meuf qui a réussi et qui n'a pas peur de le dire !", sourit-elle.

Ses live, tel son triomphe au Stade de France en 1999, suscitent cette impression, synonyme de jubilation. Marion abonde : "Ce concert est l'un de mes premiers souvenirs de Céline. Celui d'une showgirl de folie".

Céline Dion : pourquoi on l'aime encore
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Dans cette photo : Céline Dion

Old school ou cool ?

Mais si le côté "diva" n'indispose plus vraiment dans une société où flamboient Rihanna, Adele et Lana Del Rey, le succès encore vif de Céline Dion n'en est pas moins étonnant. Un public sensible aux performances et discours ouvertement "empouvoirants" de Lizzo et Billie Eilish accueille à bras ouvert les tubes plus inoffensifs de cette chanteuse certes iconique, mais davantage pétrie de conventions un brin old school.

Car Céline, c'est une certaine image de la maternité et de la famille, forcément sacrée. Et du couple, bien sûr. L'écart d'âge entre Céline Dion et son regretté René nous rappelle à quel point cette différence à sens unique est normalisée, dans la vie comme dans les films. Kenza en a conscience : "C'est sûr que les rapports de pouvoir et de domination dans les couples hétérosexuels sont beaucoup plus interrogés qu'avant, et on peut se poser des questions sur ces enjeux au sein de la relation Céline / René. Car je reste convaincue qu'une relation hétérosexuelle où l'homme est beaucoup plus âgé ne peut pas être équilibrée", déplore-t-elle.

Céline Dion, entre passion et contradictions ?
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Dans cette photo : Céline Dion

Aujourd'hui encore, cette question fait office de tabou. Dans Aline, Valérie Lemercier insiste avant tout sur l'amour qu'éprouve la chanteuse envers "son" René. Et fait de cet écart d'âge un décalage. Comme s'il fallait esquiver ce questionnement. Ou peut être est-ce là le signe d'une artiste dont la force d'évocation dépasse le cadre de la vie privée, pourtant riche en interrogations. Parler de "Céline et René", c'est avant tout parler de Céline.

"C'est quelque chose qui m'interroge, oui, mais qui ne m'empêche pas d'adorer Céline", achève Kenza. Pour Marion, "il y a beaucoup de gens qui se foutent royalement de sa vie perso, qui l'aiment purement pour ce qui se dégage de sa musique". Il faut dire que cette musique a su perdurer. Emma peut en témoigner : elle est de ces spectatrices qui ont savouré les reprises des chansons américaines de la Québécoise dans la série à succès Glee.

Céline Dion : pourquoi on l'aime encore
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Dans cette photo : Céline Dion

Comme l'interprétation de It's All Coming Back To Me Now par exemple, cumulant plus de 8 millions de vues sur YouTube. Et puis, il y a surtout ce sacré hommage transgénérationnel, rendu à Céline Dion par le cinéaste préféré d'Emma : l'inclusion émouvante de On ne change pas dans le Mommy de Xavier Dolan. Selon Emma, "c'est la preuve du côté universel de ses mélodies, comme si elles constituaient un socle commun". Chacun·e peut s'y projeter. Pour le plus grand plaisir de la principale concernée.

Celle-ci défraie désormais la chronique au gré de ses facéties fashion (avec toutous) et ses interviews fendardes. Dans son savoureux livre Divas, la journaliste Sarah Dahan, pour qui la chanteuse est une "diva ultime", s'amuse de son côté "joueur", "capable de rire de tout et surtout d'elle-même". Et le dit : "Céline est la tante cool et perchée qu'on a tous rêvé d'avoir".

Et c'est aussi pour cela qu'on l'aime encore.