"Le diable s'habille en Prada" a-t-il bien vieilli ?

"Le diable s'habille en Prada", film culte et pas démodé.
"Le diable s'habille en Prada", film culte et pas démodé.
Les caprices despotiques d'une Meryl Streep magistrale, le chic naturel d'Anne Hathaway, la rencontre entre fashion et satire... "Le diable s'habille en Prada" fête ses 15 ans. Vaut-il le détour en 2021 ? Cela méritait bien un petit coup de rétro.
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C'est pleine d'espoir que la journaliste en herbe Andrea (Andy pour les intimes) débarque au sein du magazine de mode Runway afin de devenir l'assistante d'une légende : Miranda Priestly, rédactrice en chef hyper influente et diva bien connue pour ses demandes exubérantes. Un job de rêve ou une longue descente aux enfers ?

Si ce pitch ne vous est guère familier, vous avez certainement du rater l'une des comédies chick flick - sentimentales et destinées à un jeune public - parmi les plus célébrées : Le diable s'habille en Prada.

Voilà une bonne raison de combler vos lacunes ou de revoir vos classiques : le film de David Frankel, adaptation d'un roman remarqué de l'Américaine Lauren Weisberger, fête ses 15 ans. Tout cela ne nous rajeunit pas. 15 ans, c'est d'ailleurs ce que semble vivre en quelques jours la pauvre Andy entre les griffes de l'impitoyable Miranda. Impitoyable, et pourtant si charismatique. Car on adore détester cette patronne, Cruella live aux excès despotiques et à l'humeur massacrante. Elle contribue au spectacle cruel que déploie cette oeuvre bien plus ambiguë qu'on ne pourrait le croire.

Mais après la nostalgie vient le temps de la raison : pourquoi (re)voir Le diable s'habille en Prada en 2021 ? Les arguments ne manquent pas. Créatrice du podcast ciné et littéraire The Lemon Adaptation Club et contributrice à l'émission de pop culture Blockbusters sur France Inter, Océane Zerbini a décrypté pour nous ce bonbon acidulé.

Un projet risqué (et stylé)

Océane Zerbini : "Le roman Le Diable s'habille en Prada est le témoignage de Lauren Weisberger, une ancienne assistante d'Anna Wintour, la célèbre rédactrice en chef du magazine Vogue et directrice artistique du groupe Condé Nast, qui souhaitait justement retranscrire la crainte qu'inspirait Wintour. Ce film était donc une entreprise plutôt risquée. Par exemple, la costumière du film galérait à trouver des pièces de créateurs car ils avaient tous peur de contribuer au projet, Anna Wintour ne le voyant vraiment pas d'un bon oeil.

Le film écorche très gentiment cette figure emblématique de la mode, mais retranscrit plutôt bien l'influence et la peur qui émanent d'elle, et ce dès la genèse du projet finalement. Wintour est le genre de personnalités à défaire une carrière d'un claquement de doigts.

Malgré ces soucis de créateurs, cette satire va bénéficier d'un vrai investissement fashion. Il suffit de regarder les looks d'Anne Hathaway. Les tenues qu'elle arbore sont à la fois très simples et très belles, elles vieillissent hyper bien – je pense notamment à sa robe Valentino. Cela contribue à la dimension authentique du film. Certaines oeuvres de l'époque type Confessions d'une accro au shopping, qui est pourtant sorti après, ont beaucoup plus vieilli du côté des choix de costumes !"

Fashion et satire, le cocktail explosif du "Diable s'habille en Prada".
Fashion et satire, le cocktail explosif du "Diable s'habille en Prada".

Un succès très influent

"Le diable s'habille en Prada conserve au fil des années sa saveur de madeleine de Proust, et son influence sur l'écriture des femmes patronnes au sein des productions qui ont su marcher sur ses pas. Je pense notamment à la série The Bold Type, qui n'aurait peut être pas pu exister sans ce succès. La rédactrice en cheffe Jacqueline Carlyle a la même allure que Miranda. Dans la manière dont le cinéma américain valorise les patronnes, on peut observer un avant et un après.

A l'époque, hormis Working Girls de Mike Nichols (avec Melanie Griffith et Sigourney Weaver), tu n'avais pas grand-chose à te mettre sous la dent de ce point de vue-là. Ces représentations se sont beaucoup plus banalisées après le succès du Diable, et la nomination aux Oscars de Meryl Streep. ll y a eu un vrai impact sur la culture populaire. Résultats, même la série The Office y fait référence avec Michael et ses manteaux."

Un tremplin pour la queen Anne Hathaway

"Ce fut également un film très important pour la carrière d'Anne Hathaway. Jusqu'ici, notamment via des productions comme Un mariage de princesse, on la considérait surtout comme une comédienne juvénile, presque ado. Le diable s'habille en Prada a démontré qu'elle pouvait porter un rôle plus sophistiqué et adulte, comme un papillon qui sortirait de sa chrysalide.

Ce n'était pourtant pas le premier choix des producteurs et elle s'est accrochée pour avoir le rôle, tout comme son personnage, dans le film, s'accroche pour réussir dans l'univers de la mode – et cet investissement personnel se ressent beaucoup. Le diable s'habille en Prada dévoile aussi l'un des premiers rôles d'Emily Blunt, qui apporte une grande énergie. Meryl Streep, Anne Hathaway et Emily Blunt : bien que réalisé par un homme, c'est vraiment le film d'un trio féminin, chacun apportant une facette différente de la féminité, un autre discours sur le travail"

"Le diable s'habille en Prada", l'avénement d'Anne Hathaway ?
"Le diable s'habille en Prada", l'avénement d'Anne Hathaway ?

Une boss de plus de 50 ans

"Meryl Streep, justement, parlons-en : même pour une grande actrice comme elle, un apparemment tout simple chick flick a eu un grand retentissement. Pour toute une génération de spectateurs et spectatrices, son rôle est totalement culte et emblématique dans sa filmo. Miranda Priestly fait flipper tout le monde, de manière disproportionnée. Lors de la scène précédant sa présentation à l'écran, tu as l'impression que l'assistance se prépare à l'arrivée du président des Etats-Unis ! Alors qu'au fond, c'est simplement une femme plutôt méchante aux cheveux argentés.

Par-delà sa performance, force est de constater qu'il n'est pas si courant de voir des comédiennes de plus de 50 ans incarner des leadeuses à Hollywood. Et ce rôle-là a certainement permit à Streep d'arborer d'autres rôles d'autorité par la suite, comme Margaret Thatcher dans le biopic (épouvantable, mais bon) La dame de fer, ou encore dans des films comme Doutes ou Les Suffragettes."

Un livre à rattraper fissa (aussi)

"Malgré toutes ces qualités, le livre et le film sont différents. Le roman de Lauren Weisberger est plus piquant, moins joyeux. C'est un témoignage 'à coeur ouvert', la douleur de l'autrice se ressent, comme si cette expérience professionnelle avait été une forme de traumatisme. Et surtout, en fin de parcours, le personnage d'Andy y décoche un Fuck You ! salvateur à Miranda avant de quitter sa voiture.

En comparaison de cette catharsis, l'adaptation est un peu édulcorée. La progression d'Andy se calque sur une narration typiquement hollywoodienne. Le livre critique le mythe de la girl boss, que le film n'entache pas vraiment au final, réduisant le caractère de Miranda à des vignettes comiques tout en nous rappelant que cette patronne tyrannique a un coeur. De plus, le départ des précédentes assistantes est perçue comme une forme de faiblesse. Le film a des dents de lait là où le livre sort ses canines."

Fashion... et féminisme ?
Fashion... et féminisme ?

Une comédie qui fait (vraiment) cogiter

"On aurait tous aimé que le personnage d'Anne Hathaway envoie tout bouler après ce calvaire. Or aujourd'hui, on assiste à ces pétages de plombs dans des productions tout public comme Cruella – et sa vilaine Emma Thompson qui évoque beaucoup la performance de Meryl Streep en Miranda. Revisité, par une réalisatrice peut-être, Le diable... serait plus radical. En l'état, il nous fait quand même cogiter. Car le statut de la girl boss suscite toujours plein interprétations plus ou moins féministes. Or, rappelons-le : ce n'est pas parce que tu as un rôle de femme leadeuse que tu tiens un film féministe.

"Le diable s'habille en Prada", adaptation réussie d'un livre piquant ?
"Le diable s'habille en Prada", adaptation réussie d'un livre piquant ?

Je ne crois pas que Le diable s'habille en Prada soit un film féministe d'ailleurs, déjà car il n'est pas exempt de male gaze. Mais en tout cas, il nous amène à cette question : est ce que le vrai "diable" du film, ce ne serait pas le capitalisme ? Le travail, ces pressions constantes, ces confrontations nécessaires à des boss (hommes ou femmes) toujours plus exigeants, cette injonction à être plus productif même durant tes heures off, cette idée du 'travail passion'... Il faut toujours se dire qu'avant d'être une femme ou un homme, un patron reste un patron.

Et même la position d'une femme patronne peut impliquer une véritable pression patriarcale. Le diable s'habille en Prada a au moins le mérite de raviver des débats d'actualité à ce sujet. Avec tout ça, les jeunes qui vont rentrer sur le marché du travail portent un regard différent sur ce film, je pense. Et s'il amène des jeunes femmes à devenir des patronnes plus humaines et respectueuses, alors là, on aura tout gagné."