"On a été abandonnés" : en première ligne du Covid, les soignants libéraux s'insurgent

"On a été complètement abandonnés" : les soignants libéraux s'insurgent
"On a été complètement abandonnés" : les soignants libéraux s'insurgent
En marge du "Ségur de la Santé" lancé par le gouvernement, des infirmiers libéraux et médecins généralistes dénoncent le manque de récompenses réelles et de considération pour leurs professions, bien qu'en première ligne en pleine crise sanitaire.
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"Le personnel de ville est complètement oublié". Dans une interview pour France Bleu datant du 25 mai, Claudine Gillant, présidente du Syndicat des infirmiers et infirmières libéraux de Meurthe-et-Moselle, s'insurge. La responsable déplore le traitement réservé à ses pair·e·s lors du Ségur de la Santé, la concertation gouvernementale destinée à refonder le système hospitalier, qui a débuté le même jour.

Pourtant, rappelle-t-elle, les infirmier·e·s ont tenu la barre dès le début de la crise sanitaire. "Nous nous sommes mis seuls en ordre de bataille, on a organisé nos équipes, trouvé du matériel, l'Agence régionale de Santé ne nous a pas aidés. Aujourd'hui, elle reconnait notre travail, elle nous dit merci mais cela s'arrête là", lance-t-elle.

En France, ce sont plus de 125 000 infirmier·e·s libéraux et de 105 000 médecins généralistes, qui exercent chaque jour au plus près de la population. Les mêmes qui ont oeuvré au coeur de l'épidémie de coronavirus, sans équipement adéquat pour se protéger, au risque de se contaminer et de contaminer leurs patient·e·s. Et aujourd'hui, alors que le pays s'installe dans la deuxième étape du déconfinement, que les bilans se dessinent, les récompenses semblent inexistantes.

"Zéro reconnaissance"

Thibault, 35 ans, est infirmier libéral dans l'Ouest de la France. Cela fait une dizaine d'année qu'il exerce, et il a rarement été aussi écoeuré - tellement d'ailleurs, qu'il nous confie aussi vouloir se reconvertir. Il nous raconte son quotidien en plein pic du Covid-19, alors qu'il continue de soigner ses patient·e·s sans être convenablement paré, et le manque de considération depuis que la vague s'est calmée. "On s'est sentis en danger", lâche-t-il. "On était en première ligne, on allait chez les gens avec des masques FFP1 qui nous protégeaient mal, ou qui étaient périmés. On était sept jours sur sept sur le terrain, on a contenu comme on a pu, on a protégé nos patients au maximum, on a travaillé avec la boule au ventre de peur d'être contaminé et de contaminer."

La pénurie de masques et les trop faibles dotations de l'état ("Elles ont été calculées sur six jours de travail alors qu'on en travaille sept. C'est bien la preuve que le gouvernement n'a absolument pas compris la réalité du terrain", précise l'infirmier) s'ajoutent au climat tendu, aux vols et parfois, aux discriminations. "J'ai des collègues à qui on a demandé de quitter leur appartement", explique-t-il. "On nous a également volé un gros bidon de solution hydroalcoolique au cabinet, celle qui servait aux patient·e·s. Un matin, il n'était plus là." Il poursuit : "On a rallongé nos tournées de plusieurs heures. Pas par gain d'activité mais à cause des mesures de sécurité : désinfection des voitures, des vêtements. Les journées sont devenues très longues et fatigantes psychologiquement." Selon une étude menée pendant le confinement, près d'un infirmier·e libéral·e sur deux (48%) se déclarait "très ou assez stressé par la situation".

Et derrière, "rien". "Quand on entend le gouvernement féliciter certains infirmiers mais pas d'autres, on ne comprend pas bien", s'interroge Thibault. "Je suis un peu dégoûté de la manière dont on est traités, il y a une sorte de sentiment d'abandon total, de bosser pour la gloire. Les conditions sont très compliquées et pour zéro reconnaissance : ni pécuniaire, ni autre. La dévotion a ses limites."

"Un sentiment d'abandon total"
"Un sentiment d'abandon total"

"On était en première ligne"

Matthieu, 36 ans, est lui aussi atterré par la gestion de la crise sanitaire. Il exerce en tant qu'infirmier libéral en Rhône-Alpes depuis plusieurs années déjà, et pointe notamment le manque de transparence du gouvernement sur le sujet des masques. "Au début de l'épidémie, on nous disait de ne pas porter de masque, ensuite qu'il fallait en mettre un quand on était en présence d'un cas suspect ou positif et pour finir, qu'on devait en mettre tout le temps, toute la journée". Pour s'en procurer, même galère, même prise de temps sur ses congés, mêmes tournées des pharmacies elles aussi, démunies, que Thibault. Et même résultat à l'arrivée.

Mi-mai, le gouvernement a annoncé qu'il travaillait à une augmentation des rémunérations des soignant·e·s hospitalier·e·s au-delà des primes. "Nous allons enclencher une transformation profonde de tout ce qui ne tire pas l'hôpital vers le haut", assurait le ministre de la Santé et des Solidarités Olivier Véran au JDD. Matthieu l'affirme : "C'est normal et c'est une bonne chose, car ils ne sont pas suffisamment bien payés". Mais note l'absence de décisions pour son côté de la profession : "Nous, les libéraux, on était en première ligne. Car tandis que les hôpitaux dégueulaient, il fallait garder un maximum les patients à domicile". Comme Thibault, il estime qu'ils ont été "oubliés".

"On n'aura pas de prime et c'est dégueulasse"

Marine est médecin généraliste dans le Nord de la France. Elle effectue des remplacements pendant les vacances, les arrêts et les congés des titulaires. En mars, la jeune femme d'une trentaine d'année a assuré deux semaines dans un cabinet de ville avant de rejoindre un centre Covid monté par des collègues. Si cette deuxième partie s'est passée sans grand problème d'équipement (grâce aux dons des mairies et des entreprises locales), la première a été très inquiétante : "On avait beau nous envoyer des mails pour nous dire que les masques arrivaient, il n'y avait rien. Et quand on est face à une personne malade, qui a certainement le Covid, qu'on n'a rien pour se protéger, et qu'on se dit qu'on va peut-être ramener un truc à la maison : ça fait peur."

Elle confie d'ailleurs que les infirmier·e·s libéraux ont dû se sentir d'autant plus démuni·e·s qu'elle qu'ils ont été servi·e·s après les généralistes une fois les masques en circulation. "Ça me fait doucement rire quand Macron dit qu'il n'y a pas eu de pénurie de masque", glisse-t-elle. Elle avoue qu'elle ne comptera plus uniquement sur l'Etat dans l'éventualité d'un scénario similaire : "Je sais que plus tard, j'aurais mes propres stocks, pour ne pas me retrouver le bec dans l'eau si ça se reproduit."

En évoquant le cas d'un de ses confrères à Strasbourg, la jeune femme témoigne qu'ils ont "tous ressenti ce truc du 'démerdez-vous'" et déplore : "Ces métiers-là, c'est une vraie vocation, on met de l'émotion dedans. Quand on calcule son taux horaire face à la responsabilité, aux risques, c'est peu." La médecin revient aussi sur les applaudissements quotidiens : "Ça fait plaisir trois minutes, mais ça fait des années que le personnel soignant se plaint de la situation qui se dégrade. Et puis, il y a plein d'infirmiers et de médecins qui changent de voie car ils en ont marre".

"Ca me fait doucement rire quand Emmanuel Macron dit qu'il n'y a pas eu de pénurie de masques"
"Ca me fait doucement rire quand Emmanuel Macron dit qu'il n'y a pas eu de pénurie de masques"

Aujourd'hui, quand on lui parle de l'histoire des primes évoquée par le président Emmanuel Macron pour récompenser l'hôpital, elle commente : "On n'en aura pas, alors qu'on est le premier contact des cas suspectés, et c'est clairement dégueulasse". Mais ajoute avoir apprécié la façon dont certains médecins hospitaliers ont tenu à rappeler l'importance de sa spécialité et du travail des soignant·e·s à domicile. Et nuance tout de même en considérant que la crise a vu naître une certaine "valorisation de la médecine générale", jusque-là peu présente. "Je ne sais cependant pas ce que ça va donner sur la longueur", conclut-elle.

Le Ségur de la Santé se terminera à la fin du mois de juin. A voir si le gouvernement finira par récompenser justement tous les "héros" et les "héroïnes" dont il a si souvent chanté les louanges, le soir à 20 heures. En attendant, même côté public, les discussions chauffent. Le syndicat Sud santé vient de claquer la porte des concertations, estimant que le Président "fait toute une série de promesses. Mais depuis le début, on ne voit rien venir."