Titiou Lecoq nous explique comment l'Histoire a effacé les femmes

Titiou Lecoq nous explique comment l'Histoire a effacé les femmes [Photo : Céline Niesawer - Editions L'iconoclaste]
Titiou Lecoq nous explique comment l'Histoire a effacé les femmes [Photo : Céline Niesawer - Editions L'iconoclaste]
C'est le manuel scolaire que l'on aura jamais - hélas. Foisonnant d'infos, de piques féministes et d'humour. Avec "Les grandes oubliées", l'autrice Titiou Lecoq détaille comment l'Histoire avec un grand h a effacé les femmes. Elle revient pour nous sur cette longue réflexion.
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"Les femmes ont fait l'Histoire, elles ont régné, elles ont gouverné, combattu, elles ont milité, écrit, crié parfois. Elles n'ont jamais été les spectatrices d'un monde que les hommes dirigeaient. Ca, c'est une fable". Le dernier essai de Titiou Lecoq est limpide comme un manuel d'histoire, mais il a la force d'un manifeste. Avec Les grandes oubliées, la journaliste et autrice retrace des siècles d'épopées des femmes et repositionne ces dernières en actrices majeures des cultures et civilisations.

Néolithique, Antiquité, Moyen Âge, Siècle des Lumières, Révolution française, Seconde Guerre mondiale... Aucune époque n'est éludée dans cette fresque rétablissant avec un humour bien senti des vérités historiques bien trop absentes des livres scolaires. Se côtoient reines et guerrières, autrices et frondeuses, artistes peintres et religieuses, dépeintes avec esprit et minutie.

A l'heure où de tristes sires instrumentalisent l'Histoire de France pour mieux alimenter leurs saillies réacs, Les grandes oubliées apparaît comme un livre d'utilité publique. Par les connaissances qu'il invoque bien sûr, mais aussi par sa vision d'un passé émancipé des mensonges et raccourcis, plein d'une quête de sens citoyenne et militante. Féministe. "Messieurs, vous êtes, vous aussi, les descendants de ces femmes qu'on a oubliées et réduites au silence. Sans elles, nous ne sommes ni complètes, ni complets", écrit la narratrice.

Pour Terrafemina, Titiou Lecoq nous a tout dit sur ces grandes oubliées.

"Les grandes oubliées", un manuel d'histoire drôle, féministe et captivant.
"Les grandes oubliées", un manuel d'histoire drôle, féministe et captivant.

Terrafemina : Les grandes oubliées est un peu le manuel scolaire que l'on aura jamais. Est-ce comme ça que tu l'as envisagé ?

Titiou Lecoq : Oui, un manuel scolaire avec des blagues en plus, c'est dire si on risque peu de l'avoir ! (sourire) L'idée avec Les grandes oubliées était de rappeler des vérités historiques et même, d'alerter : certaines choses que l'on m'a apprises à l'école sont fausses. Cette idée que ce sont les hommes qui ont peint les grottes de Lascaux par exemple... En vérité, on en sait rien.

A l'école, on m'a expliqué que les femmes n'avaient jamais participé à la Grande Histoire parce qu'elles étaient empêchées, qu'elles s'occupaient de leurs enfants : c'est faux. Il s'agissait donc de déboulonner ces stéréotypes qui ont faussé notre vision de l'Histoire. Pendant trop longtemps, on n'a pas cherché les femmes dans l'Histoire, donc fort logiquement, on ne les a pas trouvées. Et maintenant que les historiens les trouvent, j'ai l'impression que cela n'est pas suffisamment exposé au grand public.

On dit des manuels d'Histoire qu'ils sont neutres. En vrai, ils ne le sont pas du tout, puisque raconter en priorité l'histoire des hommes est un parti pris politique. Jamais l'Education nationale ne le présente sous cet angle-là bien évidemment. Quand on est enfant, on prend pour acquis tout ce qu'on nous apprend. Il m'a fallu du temps par exemple pour comprendre que les représentations des Vénus n'étaient pas du tout des trucs pornos, et qu'elles avaient même pu être faites par des femmes.

Une fois que tu émets cette hypothèse, tu déploies un champ des possibles fantastique. C'est pour cela que j'avais envie de partager les travaux des historiens et historiennes. A ce titre, le livre te donne des éléments factuels pour répondre à l'oncle misogyne durant les repas. Même si le but était de proposer un livre d'Histoire qui parle à tout le monde, même aux hommes ! Et à une jeune audience aussi.

J'espère que c'est réussi. Je voulais aussi montrer aux lecteurs que l'Histoire est une matière vivante : encore aujourd'hui, on continue à découvrir des choses. Elle n'est pas figée.

Tu explores chaque période historique avec nuance. Tu expliques par exemple que parler d'inégalité des sexes à la Préhistoire ne veut pas dire grand-chose.

TL : On a trop tendance à faire dire à l'Histoire des choses qui ne sont pas vraies même lorsque l'on essaie justement de combattre des préjugés. On entend aujourd'hui : "la femme préhistorique n'était pas réduite à la cueillette, c'était une grande chasseuse".

Sauf que "la femme préhistorique", ça ne veut rien dire.

On parle là de périodes trop longues, à l'échelle de la planète, de groupes et d'époques multiples, on ne peut pas généraliser. La Préhistoire n'est pas homogène. Dire de la femme préhistorique qu'elle serait super féministe reviendrait à tomber dans certains biais et anachronismes. La rigueur historique hyper précise est importante.

Titiou Lecoq nous raconte ses "Grandes oubliées".
Titiou Lecoq nous raconte ses "Grandes oubliées".

J'écris aussi sur les Amazones : elles n'étaient pas que des guerrières, et évoluaient dans des tribus qui n'étaient pas exclusivement féminines. L'occasion de rappeler au passage que la notion de matriarcat n'est absolument pas l'inverse du patriarcat. Les sociétés matriarcales n'étaient pas basées sur le fait de dominer les hommes : elles étaient plutôt égalitaires – ce que recherche le féminisme d'ailleurs.

Tu manies aussi l'art du contrepoint en rappelant que l'égalité était plus normalisée dans ces tribus, mais compromise au sein de la civilisation gréco-romaine. Tu t'interroges : "Et si l'égalité était un truc de barbare ?"

TL : Pour des sociétés comme la civilisation romaine, "civilisation" rimait avec "domination" - et donc domination masculine. Les femmes étaient privées de la plupart des droits. C'est le fondement d'une pensée intellectuelle construite et plus vaste, qui n'est pas une erreur de parcours. On a trop tendance à croire que le sexisme serait dû à un manque de culture. Pas du tout.

Parfois, le sexisme et la misogynie émanent d'un mode de pensée bien établi et perpétué. On s'en rendait compte dans la société romaine et la Grèce antique. Tout le monde a déjà entendu des phrases comme "Les femmes n'avaient pas le droit de vote à Athènes, car l'égalité hommes-femmes n'existait pas à l'époque" : c'est faux, les citoyens comprenaient l'idée d'égalité entre les sexes. Les femmes n'ont pas été "oubliées".

De même, il n'y a pas de modèle biologique définitif, mais des structures sociales, des constructions culturelles. Au Paléolithique, on fonctionnait sur le système de l'alloparentalité : on pouvait élever les enfants à plusieurs, un groupe était mobilisé pour s'occuper des enfants. C'est-à-dire que notre schéma familial, biologique et éducatif "un papa, une maman, des enfants", tout comme le rôle de "mère au foyer", n'est pas si naturel. Le facteur biologique d'ailleurs a toujours permis de justifier les inégalités.

Il est intéressant par exemple d'observer l'évolution de la perception de la sexualité féminine. Au Moyen Âge, on n'envisage pas la femme sans des pulsions sexuelles jugées "irrépressibles". Aujourd'hui à l'inverse, on accolerait davantage cette vision à la sexualité masculine.

Dans ce rapport aux croyances, j'évoque dans le livre le rite fascinant de la femme ourse. Dans l'Antiquité grecque, à travers le rite de l'arkteia (femme-ourse), les petites filles se déguisaient en ourses sauvages lors d'une cérémonie se référant à Artémis. Elles étaient envisagées comme des animaux sauvages devant être apprivoisés. C'est une image qui nous renvoie à nos stéréotypes car aujourd'hui, on ne voit plus les petites filles comme des ourses, davantage comme des fleurs, des marguerites.

Cela prouve que quand une image est construite, elle peut être déconstruite.

L'idée de "construction culturelle" prend tout son sens à travers une notion que tu explores : la "culture de la violence". Au Néolithique, avec la circulation des marchandises, ressources et biens, on assiste à une augmentation des inégalités, puisque des castes se développent. Et à une hausse considérable des violences. Comme si le patriarcat était né de là.

TL : Oui, en remontant au Néolithique, en comprenant à quel moment on crée l'épée, autrement dit le premier outil créé exclusivement pour tuer un autre être humain (et pas pour la chasse), on comprend déjà beaucoup de choses sur nos mécanismes de violence. On sait qu'avant, sur le territoire qui correspondait à la France actuelle, on trouvait de très nombreuses représentations de vulves. Peu à peu, d'autres représentations vont les recouvrir : celles d'hommes avec des armes (poignards, épées, haches).

On comprend donc que quelque chose d'important s'est produit dans la culture et la civilisation. Le culte du guerrier, une catégorie sociale à part entière, se développe également au Néolithique. Moi qui ai travaillé sur les féminicides pour Slate et Libération, je sais que la violence n'est pas un "accident". Notre société s'est fondée sur une forme de violence.

La violence est systémique, mais qu'est ce que ca veut dire ? Qu'elle nous renvoie à un passé très lointain, à un des fondements de notre civilisation.

Les travaux de recensement que tu as dédié aux victimes de féminicides rejoignent le concept de ce livre : laisser une trace. Faire en sorte que rien ne s'efface semble être un enjeu récurrent à tes yeux.

TL : Je n'avais pas fait le rapprochement mais c'est très vrai : on retrouve cette logique d'archivage. Même si par-delà cet archivage et ce travail de recherche, ce qui a été le plus difficile avec ce livre, c'était de trouver le bon ton : où mettre du "Je", où m'adresser aux lectrices et lecteurs, comment trouver la bonne distance – faire des blagues, mais pas trop ? Tendre la main aux gens pour les emmener avec soi jusqu'au bout, car ouvrir un livre d'histoire après une journée de travail n'est pas toujours évident.

Les grandes oubliées démontre que l'égalité dans l'Histoire n'a rien d'une ligne droite : c'est un enjeu qui oscille sans cesse, entre rôle actif des femmes, culture sexiste, retours de bâton...

TL : Oui, l'histoire des grandes oubliées est celle d'une lutte constante. Elle rappelle que pour préserver leurs droits, les femmes doivent conserver une grande vigilance. J'avais fait le même constat dans mon livre Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, sur les tâches ménagères. J'avais constaté que l'égalité était loin d'être une chose naturelle.

Pour l'obtenir, il faut se battre et ne pas baisser sa garde pour la conserver. Au sein d'un couple, pour la répartition des tâches ménagères. Au sein de la société, pour la mise en oeuvre et le respect des libertés. Car on peut toujours perdre celles qui ont été obtenues après tant de siècles. Cela s'observe encore d'ailleurs à travers la lutte pour le droit à l'IVG.

En France on a bel et bien le droit à l'avortement, mais l'accès à l'IVG est quant à lui encore inégal selon les zones géographiques. Les femmes peuvent donc perdre en droits au fil des siècles, mais également en gagner. L'Histoire, ce sont des groupes des gens qui s'organisent pour gagner des droits. Le pire est possible, le meilleur aussi. Rien n'est prédéfini. D'où l'importance des luttes politiques.

Une autre chose évolue : la langue. Tu rappelles que la langue française laissait beaucoup plus de place au féminin au Moyen Âge, avant que bien des règles soient modifiées par l'Académie française au 17e siècle. Le mot "autrice" par exemple a été longtemps oublié et rayé des manuels. C'est dire si la défense de l'écriture inclusive est loin d'être absurde.

TL : Oui. On a masculinisé et virilisé la langue de force, et l'Histoire également. Toutes les langues ont des évolutions naturelles et spontanées dues à l'usage. Si la langue française est à ce point masculinisée, c'est qu'il y a eu une décision politique et que cette opération s'est faite de manière très superficielle. Des gens ont décidé qu'une femme très malade ne dirait plus : "oui, je la suis" mais "je le suis".

Quand on découvre que l'épistolière et marquise Madame de Sévigné parlait comme ça au 17e siècle, on comprend que nos formulations sont très superficielles. Avec l'écriture inclusive, on ne cherche donc pas à féminiser la langue mais à enlever des cadres et regagner en souplesse.

En rapport à l'écriture, tu dédies une belle place aux autrices. Tu racontes leur disparition des anthologies, les calomnies dont elles ont pu faire l'objet. C'est important de le rappeler en tant qu'autrice ?

TL : En fait, ce qui m'a surprise, c'était de découvrir que les femmes autrices n'avaient pas été empêchées dans leur création : elles ont fait des choses, dans tous les domaines, voire même... ont eu des succès de leur vivant. La prophétie de Virginia Woolf sur la soeur de Shakespeare est donc fausse.

Virginia Woolf expliquait dans Une chambre à soi que si Shakespeare avait eu une soeur avec le même génie, elle n'aurait pas réussi et eu du succès. C'est faux : ce n'est pas que les femmes autrices et artistes n'existent pas ou ne réussissent pas, c'est qu'elles sont effacées par l'Histoire. Et bien souvent, rayées des manuels et des anthologies après leur mort.

C'est là où quelque chose se joue d'hyper important sur la place des femmes dans les manuels, les anthologies, les manuels scolaires. Je pense par exemple à une romancière incroyable comme Christiane Rochefort, qui tombe dans l'oubli. Au 19e siècle, on a retenu qu'une femme romancière : George Sand. Toutes les autres ont été oubliées. C'est comme si les manuels ne retenaient de notre époque qu'Annie Ernaux et Virginie Despentes, avec cette excuse du "Regardez, il y a des femmes !".

Les artistes féminines que l'on connaît pourraient très bien être oubliées dans vingt ans. C'est un phénomène. D'ailleurs ce livre, des femmes l'ont déjà écrit il y a quarante ans. Et dans 30 ans, une autrice écrira peut-être le même. Car on peut trop facilement retomber dans l'oubli.

C'est important d'invoquer l'Histoire comme tu le fais à l'heure où la parole présidentielle préfère sacraliser Napoléon à l'occasion du bicentenaire de sa mort, en revenir à un culte des "grands hommes" ?

TL : C'est vrai que cette commémoration est plutôt affligeante. Je suis d'accord pour que l'on parle de Napoléon. Mais alors, parlons du Code Civil (ou Code Napoléon), qui a assuré aux maris tous les pouvoirs, comme la gestion des biens de leur épouse et l'éducation des enfants, ne parlons pas juste des grandes batailles. Sous Napoléon a été mis en lois le pouvoir suprême du mari, les femmes artistes ont disparu de la mémoire collective, les femmes en général ont perdu en libertés...

On pense que notre rapport à l'Histoire évolue, mais il est en vérité fait de forces contraires - qui avancent et reculent. Avec, en fond, cette idée suggérée que tout ce qui concerne les femmes n'est, au regard de l'Histoire, pas si "grave". Comme si les grandes batailles étaient plus importantes que les droits des femmes.

Ton livre constate cet effacement systémique et pourtant, il n'a rien d'une anthologie, d'un recueil de "role models", de femmes iconiques.

TL : Oui, je ne souhaitais pas proposer une "Anthologie des femmes exceptionnelles qu'on a oubliées", ce qui a déjà été fait. Pour moi, toutes les femmes sont des grandes oubliées. Je tenais à créer un lien entre elles à travers l'échelle longue du temps, les inscrire dans une histoire générale sans me limiter au format des Portraits.

C'est une histoire des femmes, et du genre : je raconte l'évolution du féminin et du masculin au Moyen Âge, à la Renaissance, etc. Connaître ces époques, c'est mieux comprendre dans quels paysages s'inscrivent les femmes "illustres" justement.

Parmi toutes ces grandes oubliées, y a-t-il une femme qui t'a particulièrement marquée ?

TL : J'aime beaucoup la résistante française Émilienne Moreau-Évrard. Elle est si badass ! Elle fut l'une des six femmes Compagnons de la Libération. Elle fut résistante durant les Première et la Seconde Guerres mondiales, sans forcément chercher par la suite à demander des médailles.

A Paris, on a donné son nom à une esplanade située sur la partie nord de la place de la République. J'aimerais qu'on fasse découvrir l'histoire de Émilienne Moreau-Évrard à l'école.

Tu as constaté que l'égalité des représentations est encore rare dans les manuels scolaires : tu décortiques le livre d'Histoire Hachette spécial réforme du lycée (2019) et n'y trouve que six pages dédiées aux femmes. Comment agir concrètement pour bousculer les lignes ?

TL : Il faut mettre la pression sur l'Education nationale et le gouvernement. Mais je crois que c'est le genre de sujets sur lesquels le public est en avance sur les institutions et organes de pouvoir. Par exemple, des profs m'ont dit que les questions de leurs élèves tournaient beaucoup autour de ça : la place des femmes dans l'Histoire, l'histoire des dominations en général. Cela les intéresse plus que les dates des grandes guerres.

Les enfants et ados ont cet appétit d'apprendre. La liberté pédagogique permet des initiatives individuelles. Mais c'est un changement global au niveau de la commission des programmes qu'il faut souhaiter. C'est un enjeu pédagogique, et politique. On nous dit que mieux aborder ces questions-là rendraient les cours moins historiques, plus "militants". Or, en n'abordant pas ces questions, ces cours sont déjà politiques.

Les grandes oubliées : Pourquoi l'Histoire a effacé les femmes, par Titiou Lecoq. Editions de L'iconoclaste, 325 p.