"Dangereuse alliance" a 25 ans : pourquoi revoir le teen movie culte (et féministe)

"Dangereuse alliance", le film culte de notre adolescence fête ses 25 ans.
"Dangereuse alliance", le film culte de notre adolescence fête ses 25 ans.
Le film "Dangereuse alliance" fête ses 25 ans, et cela ne nous rajeunit vraiment pas. Pour bien des ados, ce teen movie culte fut une porte d'entrée vers la sorcellerie, sur fond de jeunesses marginalisées et meurtries. Une ode à la magie noire qu'on aime à (re)découvrir.
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Sa magie (noire) envoûtante et vengeresse, sa bande originale parcourue de groupes so nineties (Our Lady Peace, Love Spit Love, Jewel), le charisme affolant de sa goth en cheffe, Fairuza Balk (alias Nancy)... Bien des raisons expliquent pourquoi Dangereuse alliance (The Craft en vo) trône dans notre filmothèque. Cette révision du mythe de la sorcière façon teen movie a hanté l'adolescence des enfants de la génération grunge. Et au-delà, même.

Car le retour triomphant de la sorcière, des séries et films pop aux manifestes féministes les plus subversifs, a engendré la réévaluation critique de ce film aussi sombre que gentiment cheesy. Ce mois-ci, le long-métrage d'Andrew Fleming fête ses 25 ans - à l'instar de Scream. L'occasion de se replonger dans l'histoire de Sarah, cette lycéenne qui en s'attachant à la bande des outsiders (Nancy, Bonnie et Rochelle) de son nouveau bahut va s'initier aux rituels les plus transgressifs. Pas de balais, mais de la pure sorcellerie.

Et ce n'est pas seulement une nostalgie un chouia régressive qui nous invite à cette nouvelle séance, loin de là. Férue de cinéma d'horreur et créatrice de l'excellente chaîne YouTube Welcome to primetime BITCH!, la vidéaste Mylène nous détaille pourquoi ces sacrées sorcières valent le détour.

Pour cette singularité "teen"

"Au milieu des tonnes de teen movies très calibrés des années 90, Dangereuse alliance arrivait avec une proposition plus singulière. Ce mélange entre le récit de coming of age (le passage initiatique de l'enfance/adolescence à l'âge adulte) et l'horreur, le film pour ados et la sorcellerie, n'était pas si commun. D'autant plus que par-delà sa dimension fantastique, le film déploie une vision plutôt rude de l'adolescence.

C'est un film qui parle ouvertement du harcèlement. Jeune femme noire mise à l'écart dans un lycée plutôt monochrome, le personnage de Rochelle le subit ouvertement. Le film évoque ces discriminations-là. Chaque fille de cette bande porte sur elle un combat personnel. Bonnie, incarnée par Neve Campbell (le film est sorti la même année que Scream) est une ado timide et réservée qui se trimballe une tonne de vêtements car sa peau la fait beaucoup complexer. Elle a du mal à trouver une forme de bien être, de communiquer.

Alors que les personnages d'outsiders masculins sont très courants dans les teen movies et les séries pour ados, force est de constater que les marginalités féminines le sont beaucoup moins. Sauf si l'on prend des classiques comme Breakfast Club (1985) - et encore. Dangereuse alliance change la donne. C'est parce qu'il valorise ces adolescentes marginales qu'il et est parvenu à parler à autant de spectatrices – celles-ci ont pu enfin s'identifier."

Sorcellerie, adolescence et féminité : un cocktail subversif.
Sorcellerie, adolescence et féminité : un cocktail subversif.

Pour cette ode (féministe) aux sorcières

"Dans Dangereuse Alliance, le lycée est perçu comme une mini-société, alors le fait d'y intégrer des rituels (de la sorcellerie) est très pertinent. La magie, et ses déclinaisons spectaculaires, témoignent d'une autre intensité, bien réelle : celle de l'adolescence, jamais loin du chaos. Et plus encore, l'expérience des jeunes filles.

Etre sorcière, c'est être en marge de la société en tant que femme. Tout comme Sabrina l'apprentie sorcière, dans la série éponyme des années 90, devient sorcière à partir de ses 16 ans, la sorcellerie représente souvent un cheminement vers la féminité. Dans Carrie de Brian de Palma, l'évolution du personnage vers un statut assimilable à celui de la sorcière est d'ailleurs causé par la découverte des premières menstruations.

Mais dans Dangereuse alliance, la sorcellerie est également l'expression d'un pouvoir, susceptible de libérer les personnages de leur souffrance – symboliquement, le personnage de Bonnie est associée à l'air, et un papillon l'accompagne lors d'une scène à la plage. La sorcière aujourd'hui est redevenue une grande figure féministe – c'est la femme qu'on ne peut pas dompter, pourtant créée par le patriarcat pour justement nous aliéner.

Elle représente la liberté. Dans Dangereuse alliance, elle est donc une force, oui, mais que l'on doit respecter. C'est la soif de pouvoir, du 'toujours plus', le mauvais usage des esprits pour ainsi dire, qui conduira certaines des protagonistes à leur chute.

Ce respect de la sorcellerie se retrouve dans le genèse-même du film. Ainsi Pat Devin, une pratiquante du "Wicca" (un mouvement religieux néo-païen, ndlr) était présente sur le plateau pour faire en sorte que le résultat ne soit pas trop mainstream et cliché. De même, l'actrice emblématique du film, Fairuza Balk (qui livre une performance dingue dans le rôle de Nancy), s'est beaucoup intéressée aux principes du wiccanisme. Elle voulait que son personnage soit authentique, des costumes et accessoires aux pratiques."

"Dangereuse alliance", ses outsiders au féminin, et ses icônes.
"Dangereuse alliance", ses outsiders au féminin, et ses icônes.

Pour son héritage diablement pop

"L'une des héritières les plus évidentes de Dangereuse alliance est la série Charmed. Dès sa BO, puisque l'une des chansons du film (la reprise du titre des Smiths, How Soon is Now, par le groupe Love Spit Love) a été érigée en thème du générique. Ado, je regardais autant Charmed que Buffy, mais Buffy jouit d'une meilleure réputation – ça fait plus classe !

Pourtant, les aventures des soeurs Halliwell sont loin d'être cucul ou inintéressantes (Phoebe reste ma favorite des trois !). Tout comme Sabrina, la série participe à un imaginaire en phase avec son époque. Au cinéma apparaît au même moment des films comme Les ensorceleuses, avec Sandra Bullock et Nicole Kidman.

On retrouve dans Charmed ce mélange entre féminité et fantastique, voire horreur pure, le tout sur fond de sororité."

"Charmed" : les trois soeurs Halliwell sont les héritières de sorcières de "Dangereuse alliance".
"Charmed" : les trois soeurs Halliwell sont les héritières de sorcières de "Dangereuse alliance".

Comme héritier plus lointain, je pense au film Detention de Joseph Kahn, un teen movie et slasher vraiment génial et délirant. L'un des personnages du film est Mimi, une lycéenne noire et gothique qui vit dans une famille bourgeoise. Son rôle est mis en avant, sans que cela soit trop stéréotypé. Cette diversité dans le casting importait pour le cinéaste, tout comme le fait de valoriser un personnage de gothique qui ne soit pas trop cliché.

C'est déjà ce que l'on trouvait au coeur de Dangereuse alliance..."

Pour oublier à jamais sa suite sinistre

"Ce qui est intéressant dans Dangereuse alliance, c'est son imagerie. Le fait que chaque protagoniste soit associée à un élément (le feu, la terre, l'air...) et que les effets qui en rendent compte soient efficaces. Le budget des effets spéciaux n'était pas disproportionné. Il a fallu réfléchir à leur nature (les morphing, ou changements de visage, les objets qui planent en l'air, les personnages qui volent) sans chercher la surenchère. Ce qui ne le rend pas trop daté aujourd'hui.

Par contre, tout comme la nouvelle version de Charmed, le remake de Dangereuse alliance sorti en 2020 est flingué ! Tout ce qui a été fait en bien dans l'original ne l'est plus dans The Craft : Les nouvelles sorcières. L'histoire est simple mais le montage, catastrophique, la rend incompréhensible. Les personnages sont très stéréotypés, insipides et tout sauf forts – tu ne te souviens d'aucun nom. Surtout, le féminisme que l'on te sert est très maladroit. Les nouvelles sorcières, c'est vraiment Winx au pays de The Craft".