Aïcha, femme et éboueure : "L'irrespect, le mépris, je n'étais pas prête"

Dans "Des ordures et des hommes", Aicha relate son quotidien de femme éboueure.
Dans "Des ordures et des hommes", Aicha relate son quotidien de femme éboueure.
Les femmes éboueures subissent au quotidien le mépris d'autrui. Invisibilisées, elles sont les laissées-pour-compte de la société. Un constat que déplore la jeune Aïcha.
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Parler des discriminations en France, ce n'est pas simplement évoquer les inégalités salariales ou le partage - toujours si peu équitable - des tâches ménagères. Non, c'est aussi se référer à ces professions qui, quel que soit le genre, semblent ignorées, mésestimées, si ce n'est méprisées. Les femmes qui s'y engagent subissent dès lors une forme de "double peine". C'est par exemple ce que vivent les femmes éboueures ou "éboueuses". Minoritaires, elles sont tout simplement invisibilisées. Et l'attention que leur porte la société est bien dérisoire face à l'étendue de leurs labeurs exténuants.

C'est d'ailleurs ce dont s'indigne Aïcha. Interrogée dans le documentaire Des ordures et des hommes, réalisé par Mireille Dumas et diffusé sur France 2 ce mardi 11 février (à 23h10), la jeune femme revient sur un métier trop mal aimé. Mais aussi sur ce qu'elle subit au quotidien, entre violences et dédain. Un témoignage aussi rare que précieux.

A la base, rien ne prédestinait la jeune femme à devenir éboueure. Comme elle le précise au Journal des Femmes, Aïcha a suivi un cursus de cinéma. "J'ai dû arrêter en deuxième année parce que j'ai eu ma fille. J'ai su trois heures avant d'accoucher que j'étais enceinte. Tous mes projets sont tombés à l'eau. Il fallait trouver vite un emploi, un appartement. Donc, j'ai été manager dans la restauration rapide", explique-t-elle. "Après une agression par des clients, je me suis retrouvée en congé pour accident de travail. À ce moment-là, j'ai rencontré une mère de famille qui était éboueure, et dont la fille était dans la même classe que la mienne. Elle m'a fait découvrir le métier. J'ai tenté ma chance et je me suis inscrite au concours d'éboueur à la Ville de Paris. À ma grande surprise, en quelques mois, j'ai été recrutée."

Les femmes invisibles

"Les femmes aujourd'hui, on leur a tellement mis dans la tête qu'elles étaient faibles et qu'elles ne pouvaient pas. Et que pour elles, le moindre travail physique n'est pas envisageable", assène la trentenaire au HuffPost. Pour cette éboueure professionnelle de 35 ans, ce genre de préjugés sexistes a encore de belles heures devant lui. Et qu'importe ce que pourrait lui dire n'importe quel "mansplainer", Aïcha sait de quoi elle parle. Cela fait plus de quatre ans qu'elle sillonne les rues des 11e et 18e arrondissements de Paris afin d'y récupérer les encombrantes poubelles. Des ordures abondantes mais qui s'avèrent plus agréables à vivre que les habitantes et habitants qui les entassent.

En interview, la trentenaire ne se prive effectivement pas de fustiger les incivilités de tous ces passants qui, par centaines, vadrouillent dans la capitale. En état d'ébriété, certains se permettent "de faire tout et n'importe quoi. [viennent] me tirer les cheveux quand je lave le trottoir ou prendre tout simplement mon balai". Dans ce milieu professionnel, les agressions se banalisent vite.

"Les hommes s'autorisent des familiarités, et [des violences] verbales [comme] me traiter de feignasse parce que je prends un café pendant ma pause", explique-t-elle dans les pages de TéléStar. "J'avais bien imaginé les incivilités des mamans qui jettent l'emballage du goûter à terre mais pas le gars qui fume sa cigarette sur le trottoir, écrase son mégot devant moi et retourne à son bureau comme si j'étais invisible. Ou ceux qui me disent 't'es payée pour ça'."

En vérité, d'une scène de la vie quotidienne à l'autre, c'est une violence plus insidieuse qui s'installe : un vrai dédain social.

"L'irrespect, le mépris, je n'étais pas prête. La mairie de Paris a mis en place une appli pour permettre aux riverains de signaler des encombrants ou des incivilités en termes de déchets. Mais des gens s'en servent pour poster des photos d'éboueurs en pause", déplore-t-elle au magazine.

Quand elle prend la parole, Aïcha déboulonne les préjugés (en précisant qu'elle travaille toujours maquillée, et que les femmes sont loin d'être étrangères aux métiers "physiques", prenant pour exemple le milieu de la restauration) et n'hésite pas à nuancer les faits. Au Journal des Femmes, elle explique que cette profession est tout sauf égalitaire : les femmes représenteraient "un peu moins de 5% des effectifs" (!). Un écart dingue. Mais elle rappelle aussi que cette diversité est volontiers recherchée par les employeurs. "J'étais souvent mobilisée, le chef disait que quand je lavais, il n'y avait pas de mauvais retour, contrairement à certains collègues qui lavaient comme des bourrins. C'est l'une des choses que la femme a apporté au métier. Nous sommes assez pointilleuses", dit-elle.

Pour cette jeune mère de famille, être femme-éboueure vous confronte à une misère plus vaste et (elle aussi) planquée sous le tapis. D'une semaine à l'autre s'enchaînent les rencontres avec la précarité la plus extrême, celle des sans-abris, migrants ou laissés-pour-compte croisés le long de ses trajets. Autant "d'invisibles" qui suscitent chez elle la plus vive des compassions. Et la jeune femme solidaire de conclure : "Notre métier est dans le sanitaire, dans le social. On encaisse les plaintes, les nuisances sonores, la détresse humaine. C'est difficile de balayer dans des rues, être confronté à la misère sociale, rentrer chez soi et tout oublier".