Comment Juliette Gréco a fait de "Déshabillez-moi" un hymne féministe

Juliette Gréco au Théâtre des Champs-Elysées en 2015
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La chanteuse Juliette Gréco vient de nous quitter à l'âge de 93 ans. Elle laisse derrière elle des images inoubliables (aux côtés de Françoise Sagan, Miles Davis, Michel Piccoli), une audace qui n'appartient qu'à elle, et des chansons. Dont un hymne féministe : "Déshabillez-moi".
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Sa mélancolie diffuse parée d'un éternel sourire, sa manière d'incarner l'esprit Saint-Germain-des-Près (là où il n'y a plus d'après), ses amitiés avec Marguerite Duras, Françoise Sagan et Simone de Beauvoir (pour ne citer qu'elles), ses performances pénétrantes sur scène et à l'écran (du cinéma de Cocteau à celui, hollywoodien, de Richard Fleischer)... Difficile de résumer Juliette Gréco, éteinte ce 23 septembre 2020, à un seul rôle.

Car sa voix était aussi celle d'une femme de convictions. Contre le racisme par exemple, haine systémique qu'elle a volontiers affronté lors de sa liaison avec Miles Davis dans les années 50. L'antisémitisme, aussi - sa mère et sa soeur sont des rescapées des camps de concentration de Ravensbrück. Et, enfin, pour la liberté : celle de toutes les femmes, émancipées, libres de disposer de leur corps. Un message qui plane au-dessus de l'une de ses plus familières chansons, en forme d'assertion : la sensuelle ritournelle Déshabillez-moi.

"Déshabillez-moi, déshabillez-moi / Oui, mais pas tout de suite, pas trop vite / Sachez me convoiter, me désirer, me captiver / Déshabillez-moi, déshabillez-moi". Sitôt que les premières notes résonnent, impossible de ne pas fredonner. Bien plus qu'une insouciante rengaine, ce véritable tube du patrimoine national porte sur lui une aura subversive qui ne se tarit toujours pas, plus d'un demi-siècle après sa première apparition.

Petit récap'.

Entre sensualité et activisme

Juliette Gréco souffle à son public : "Déshabillez-moi".

Comme le rappelle Franceinfo, Déshabillez-moi est "de ces tubes qui font l'Histoire", rien que ça. Son auteur, le parolier Robert Nyel, qui a aussi bien écrit pour Bourvil que pour Piaf, destine - à l'origine - ces douces paroles à une danseuse de cabaret. Mais, admirative de ce concept de "strip-tease" aussi mélodieux que langoureux, Juliette Gréco va se le réapproprier, avec le franc-parler qu'on lui connaît. C'est à elle que l'on doit cette chute, ironique, malicieuse : "Et vous, déshabillez-vous !", délivrée à un amant imaginaire - et, par extension, à un public en pamoison. Oui, mais toutes les oreilles ne voient pas là une source d'amusement.

La preuve ? Dès sa sortie en 1967, ce futur hit est rapidement boycotté par les grandes radios : France Inter, Europe 1, RTL... Idem du côté des émissions populaires de télévision. Il faudra attendre la fin de cette censure en 1968, année ô combien emblématique, pour que Déshabillez-moi retentisse dans bien des foyers hexagonaux. A sa manière, faussement légère, cette rengaine accompagne le vent de révolte qui souffle sur la société française. Gréco, elle, ne connaîtra jamais d'aussi gros succès. Comment l'expliquer ?

Par l'intelligente complexité de cet air, qui ne demandait qu'à être un hymne féministe. "C'est la chanson d'une femme à la fois dominatrice et assumant pleinement d'être objet du désir, à la fois soumise et active : elle trouble, dérange, effraie", décrypte à juste titre le journaliste Bertrand Dicale. Au fil des paroles, la narratrice reste maîtresse de son plaisir. Aux mufles trop impatients, elle chante : "Mais ne soyez pas comme tous les hommes / Trop pressés / Et d'abord, le regard, tout le temps du prélude / Ne doit pas être rude, ni hagard / Dévorez-moi des yeux mais avec retenue / Pour que je m'habitue, peu à peu...". Une leçon de sensualité.

Spécialiste de l'histoire des tubes sur France Inter, la journaliste Rebecca Manzoni ne se tarit pas d'éloges sur ce monument. Elle raconte pourquoi : "C'est la chanteuse qui dirige les opérations parce que pour ce qui est de son désir à elle, elle a bien étudié le dossier. En interprétant cette chanson, Juliette Gréco, féline, toise le monsieur rien qu'avec sa voix. Qui d'autre que Gréco pour chanter le désir féminin avec classe ?".

Nulle doute qu'une artiste comme Clara Luciani, lorsqu'elle entremêle féminisme explosif (La grenade) et sensualité (Nue) rend, de sa voix grave, hommage à l'illustre Juliette Gréco. A chaque décennie, sa figure subversive. En plein milieu des années 80, la sulfureuse Mylène Farmer, autre artiste connue pour son audace qui irrite les médias (doux euphémisme) délivrera d'ailleurs sa propre version du tube. Jubilatoire héritage.

Les années passant, Gréco n'a jamais renié la qualité révolutionnaire de cet effeuillage musical. Bien au contraire. Aux côtés de Virginie Despentes, elle racontait il y a cinq ans de cela : "C'est vrai, j'ai été un objet de scandale absolu. Cela aurait pu me faire peur. Pas du tout. Je suis libre. A mon époque, cela signifiait quelque chose de grave : on m'a jeté des cailloux, on m'a craché au visage... Ils ne veulent pas entendre ce qu'est une femme : un être libre. Il faut avancer un couteau mental à la main."