Ligue du LOL : "Un phénomène révélateur des dynamiques de pouvoir"

La Ligue du LOL accusée de cyber-harcèlement
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Emoi dans le milieu des médias depuis la parution d'un article de "Libération" révélant l'existence de la Ligue du LOL, petit groupe de journalistes et communicants parisiens accusés de cyber-harcèlement au début des années 2010. Comment ces dérives ont-elles pu arriver ? Comment les éviter à l'avenir ?
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C'est l'affaire qui secoue la Twittosphère et le milieu des médias depuis le week-end. La "Ligue du LOL" est sortie de l'ombre suite à un article du service CheckNews de Libération. Ce petit groupe d'une trentaine de journalistes parisiens influents accusés de cyber-harcèlement au début des années 2010 était un secret de polichinelle pour nombre de leurs confrères, consoeurs et de blogueuses qui ont eu à faire à leurs "saillies ricaneuses", comme les décrira Alexandre Hervaud, l'un de ses membres et journaliste de Libération.

Des "saillies" qui, selon les nombreux témoignages des victimes- bien souvent des femmes-, prenaient la forme de messages moqueurs, humiliants, de photomontages dégradants, de canulars, d'usurpations d'identité. Des raids dévastateurs qui auront duré des années et auront parfois poussé leurs "cibles" à quitter les réseaux sociaux, assommées par la violence de ces cyber-tortionnaires.

"Il y avait beaucoup de fascination autour de nous, on était un peu les caïds de Twitter", comme le décrivait Vincent Glad, journaliste chez Libération et Brain et créateur de ce groupe fermé Facebook. "On parlait de trolling, c'était du harcèlement", finira-t-il par admettre dans sa lettre d'excuse publiée le 10 février.

Ces "loleurs" branchouilles ont gravi les échelons des rédactions parisiennes, au fur et à mesure que leur nombre d'abonné·es enflait. "On se disait qu'Internet, c'était eux, c'était nous dans leur sillage, c'était des nous moqueurs, des nous violents, des nous paumés sur une toile immaculée", se rappelle Yelling sur Twitter.

Le blogueur Laurent Dupin abonde : "Une bonne partie de l'audace de cette 'Ligue du LOL' réside dans celle, crâneuse et virulente, d'une génération un peu vite qualifiée de surdoués et surtout un peu trop prête à se complaire dans le miroir."

"Entre-soi très masculin, très blanc, très parisien et élitiste"

Mais comment ces jeunes journalistes ultra-connectés ont-ils pu se transformer en bourreaux ?

Au coeur de cette affaire, le mécanisme du "boys club", phénomène universel de solidarité et d'entre-soi masculin qui permet au pouvoir de se reproduire, de se maintenir et d'exclure.

Comme le souligne la femme d'affaires Liz Elting dans un article pour Forbes, ces cliques de mecs "sonnent le glas des femmes où que nous les rencontrions : elles font la promotion de l'intérieur et assurent un réseau, un mentoring et des opportunités qui sont inaccessibles à quiconque qui n'en ferait pas partie. Et puisque les boys clubs sont souvent des foyers de toxicité, reposant sur le degré d'humour sexiste et l'objectification de leurs camarades, les femmes sont rarement admises."

Dès lors, tout le système de fratrie reposerait sur la reconnaissance du groupe et s'alimente par la menace de l'exclusion. On veut "en être", on se challenge, on s'entraide, on se craint. L'escalade. "Ils se sont cooptés, ils se sont soutenus et ils sont passés à l'époque pour les gens cool au détriment de ces femmes qui ont été décrédibilisées sur leurs compétences", analyse Aude Lorriaux, journaliste et porte-parole de l'association Prenons la une, qui milite pour une juste représentation des femmes dans les médias et l'égalité professionnelle dans les rédactions.

Pour Ketsia Mutombo du collectif féministe intersectionnelle mobilisé contre le cyberharcèlement Féministes contre le cyberharcèlement, la Ligue du LOL "est vraiment la manifestation d'un entre-soi très masculin, très blanc, très parisien et élitiste. Leur notoriété a permis d'accélérer leur carrière comparé à certaines de leurs victimes. On avait par exemple croisé une victime journaliste lors d'une table ronde. Elle nous avait expliqué qu'elle avait quitté Twitter il y a quelques années parce qu'il y avait plusieurs journalistes hommes qui sont aujourd'hui soit rédacteurs en chef soit sur le point de l'être, s'organisaient pour harceler et persécuter des gens sur les réseaux sociaux."

Les mécanismes du cyber-harcèlement se sont mis en place. Les cibles étaient choisies méthodiquement, sous couvert d'humour, de second degré. Souvent des femmes, des féministes, des personnes racisées.

"Comme on l'a vu, ils s'appuyaient sur des personnes qui étaient des victimes du système d'oppression au quotidien. On a vu le cyber-harcèlement misogyne, homophobe, raciste... Et cela a permis de les exclure des rédactions et de les priver de certaines opportunités. Le choix des victimes n'est pas sans rapport avec les déviances que l'on s'autorise dans nos sociétés. Et les personnes qui sont admises comme réceptacles légitimes des violences", souligne Ketsia Mutombo.

Cette affaire, qui n'aurait pu rester confinée qu'au microcosme de la presse parisienne, prend finalement une dimension sociologique particulièrement symptomatique. "C'est une histoire universelle car on voit que dans beaucoup de corps de métiers, il y a une culture masculiniste, classiste qui impose des codes à d'autres. C'est un phénomène révélateur des dynamiques de pouvoir qui s'expriment dans nos sociétés", analyse la militante de Féministes contre le cyberharcèlement.

"Les victimes avaient peur"

La lame de fond de libération de la parole #MeToo a-t-elle donné un coup d'accélérateur pour mettre au grand jour ces dérives ? Sans doute. "On savait qu'il y avait des enquêtes en cours, on laissait les journalistes travailler là-dessus tranquillement. Les journalistes victimes avaient parfois peur car elles n'avaient parfois pas les captures d'écran, elles avaient peur d'être accusées de diffamation. Et les femmes victimes sont aujourd'hui moins précaires qu'à l'époque, ce qui a dû libérer la parole et elles sont moins isolées car on se regroupe plus en collectifs", explique Aude Lorriaux.

Depuis ce lundi 11 février, les mesures commencent à tomber : le chef de service web de Libé, Alexandre Hervaud, et le pigiste Vincent Glad, ont été mis à pied "à titre conservatoire", le rédacteur en chef des Inrocks David Doucet a été mis à pied à titre conservatoire avant licenciement pour faute grave, le studio de podcast Nouvelles Écoutes a mis fin à sa collaboration avec Guilhem Malissen, Publicis a mis à pied Renaud Loubert-Aledo, tout comme le magazine Usbek & Rica a mis à pied à titre conservatoire le journaliste Guillaume Ledit.

"Nous trouvons ça très bien de faire des enquêtes internes. Nous n'avons pour l'instant pas voté au sein du collectif pour des sanctions plus dures comme les demandes de démission de ces personnes parce que les faits sont prescrits", explique Aude Lorriaux.

Car oui, le mal est fait et il date, le groupe ayant été surtout actif entre 2009 et 2013. A l'époque, Twitter était un espace tout neuf, sans "règles". Et les violences de cyber-harcèlement n'étaient pas encore sanctionnées. Aujourd'hui, la participation à des raids numériques peut être punie de deux ans de prison et 30 000 euros d'amendes. Alors que les faits sont prescrits, la secrétaire d'Etat Marlène Schiappa, interpellée par la youtubeuse et victime d'un canular téléphonique de la Ligue du LOL Florence Porcel, a déclaré vouloir réfléchir à un allongement des délais de prescription en matière de cyber-harcèlement.

Mais les méfaits passés de la Ligue du LOL éclairent une réalité bien contemporaine : deux tiers des femmes journalistes subissent du harcèlement sexiste en ligne. "Il faut que les RH et les rédactions soit sensibilisées à ces problèmes-là et que des services juridiques des organes de presse soient mobilisés en cas de cyber-harcèlement, qu'il y ait des tweets ou des messages de soutien par exemple", insiste Aude Lorriaux de Prenons la Une.

"Il y a encore très peu d'application du droit dans l'espace numérique français. Au niveau des réseaux sociaux, l'application est encore sporadique et il y a très peu de sanctions. Les auteurs de cyber-harcèlement ont très peu à craindre. Et c'est souvent la victime qui en pâtit. Et justement, lorsqu'on est victime, le pseudonymat ou l'anonymat peuvent aider", note Ketsia Mutombo, en référence à la volonté du président Emmanuel Macron de lever l'anonymat sur les plateformes de réseaux sociaux.

Vers une prise de conscience collective ?

Une autre question soulevée par les révélations de la Ligue du LOL : la responsabilité éventuelle de leurs supérieurs hiérarchiques. Combien ont vu, ont su et ont fermé les yeux, fascinés par ces gamins caustiques lâchés sans garde-fou sur ce grand espace vierge, transformé en jeu de massacre ? "On leur a donné le bénéfice du doute en se disant 'ce sont des gars qui rigolent', regrette Ketsia Mutombo.

Certains ont débuté leur examen de conscience comme Pascal Riché, directeur adjoint de la rédaction de L'Obs, et cofondateur de Rue89. "Cette affaire de la #LigueduLOL est hallucinante. Je ne comprends pas comment on (= l'équipe de Rue89, les premiers twittos, moi...) a pu ne pas voir ce qui se passait. Ces jeunes gars faisaient pourtant alors partie de notre horizon (stagiaires etc)", s'interroge-t-il.

"Ma lecture des tweets et des témoignages des victimes de ce cyber-harcèlement m'a révolté. J'ai trouvé ça absolument honteux. J'ignorais tout de l'existence de cette 'Ligue du LOL'", explique de son côté Laurent Joffrin, directeur de la publication de Libération. "On se sent meurtris, mais on ignorait jusqu'à l'existence de la chose. Mais bon, on affronte."

"J'ignorais même l'existence d'une page/groupe", se défend l'actuel directeur de la rédaction du site Loopsider Johan Hufnagel, co-fondateur de Slate.fr, qui avait embauché Vincent Glad et aurait été alerté des cyber-harcèlements à l'époque. "Je savais qu'il y avait une bande de potes à aimer les clashs, mais j'ignorais tout de l'ampleur des harcèlements."

La responsabilité des cadres des écoles de journalisme est également pointée du doigt. Car comme le souligne Ketsia Mutombo, "ce système peut se créer dans les formations. Les actes de harcèlement ou même une dynamique toxique sont-ils vraiment dénoncés dans les écoles ?". En effet, dans le cas de la Ligue du LOL, nombre de ses membres étaient d'anciens camarades de promotion.

Ainsi, la journaliste Nassira El Moaddem a interpellé l'ancien directeur de l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille (ESJ) à propos d'un harcèlement qu'elle aurait subi de la part de certains de ses camarades, plainte qui n'avait pas donné lieu à des sanctions.

L'affaire de la Ligue du LOL délie les langues au sein des rédactions et de nombreuses femmes journalistes dénoncent le sexisme ambiant, à l'image de Clémentine Gallot, qui confie avoir "été harcelée chez Libération dans un service où s'exerçaient des mécanismes de domination dans une atmosphère délétère." CheckNews révèle que trois journalistes du HuffPost ont été licenciés fin 2018 suite à des propos violents tenus sur un groupe privé, défouloir sexiste, raciste et homophobe, visant notamment leurs collègues femmes.

L'état des lieux a commencé, l'heure est à l'introspection. Et si les dérives de la Ligue du LOL auront eu le mérite de mettre en lumière les effets systémiques que peuvent produire une clique de garçons ambitieux enivrés par un sentiment de toute-puissance, comment éviter de perpétuer ce cercle vicieux ?

"Il faut qu'il y ait plus de sensibilisation et de production de tous les acteurs et les actrices de proximité pour dénoncer le patriarcat et la masculinité toxique qui ne s'exprime que dans sa capacité à nuire aux autres", insiste Kestia Mutombo.

Pour Aude Lorriaux, l'une des pistes principales est une prise de conscience générale au sein de la profession. "Il y a une majorité de femmes en école de journalisme et in fine aux postes de pouvoir, aux postes prestigieux, on retrouve beaucoup plus d'hommes : ce n'est pas normal. Il faut que les rédactions arrêtent d'exploiter des femmes précaires et qu'il y ait plus de femmes aux postes à responsabilité. A poste égal, salaire et contrat égal. Il faut chiffrer ce qu'il se passe à l'intérieur des rédactions et corriger quand il y a lieu de corriger."

De fait, la presse, comme tant d'autres professions, souffre de cette endogamie et du manque de parité. Les chiffres 2019 de la Commission de la carte de presse sont sans appel : sur 470 directeurs de médias titulaires de cette carte, 372 sont des hommes. La presse est donc un énième bastion masculin dont la Ligue du LOL aura été une émanation 2.0 toxique des (en)jeux de pouvoir. Le séisme créera-t-il des secousses salutaires ?