"Nous avons eu des relations sexuelles hors mariage" : le manifeste qui secoue le Maroc

Leila Slimani a signé le Manifeste des Hors-la-Loi
Leila Slimani a signé le Manifeste des Hors-la-Loi
Au Maroc, des centaines de femmes "hors-la-loi" s'opposent aux mesures liberticides qui les oppressent depuis trop longtemps déjà. Et leur manifeste est la lecture nécessaire du jour.
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Et si pour respecter les droits des femmes il fallait être... hors-la-loi ? Le manifeste des "Hors-la-loi" est une tribune au Maroc soutenue par des centaines de citoyennes. Un texte majeur relayé depuis le 23 septembre dernier par le média national Tel Quel et sur lequel s'apposent déjà pas moins de 490 signatures. Pourquoi "hors-la-loi" ? Car celles qui l'écrivent déclarent avoir violé les mesures les plus obsolètes de leur pays, notamment celles qui ont trait à la criminalisation de l'avortement. L'idée ? S'indigner contre les lois les plus liberticides et abusives qui pèsent sur la condition féminine - déjà bien meurtrie par le harcèlement systémique. Un combat nécessaire.

490 est un chiffre ô combien symbolique : il renvoie à l'article ainsi numéroté du Code pénal marocain, lequel condamne sévèrement les relations sexuelles hors mariage. C'est justement ce genre de peines que pointent aujourd'hui du doigt les militantes en quête de liberté. "Nous sommes hors-la-loi. Nous violons des lois injustes, obsolètes, qui n'ont plus lieu d'être", énoncent ces instigatrices. Une lecture aussi révoltée que révolutionnaire.

Le manifeste des Hors-la-loi

"Nous avons eu des relations sexuelles hors mariage. Nous avons subi, pratiqué ou été complices d'un avortement", confessent encore les signataires de cette tribune. Ce texte est autant un cri d'indignation qu'une sonnette d'alarme. Une façon de fustiger "la culture du mensonge et de l'hypocrisie sociale" qui, à en lire les citoyennes marocaines, est au coeur-même de cette société patriarcale depuis trop longtemps régie par "la violence, l'arbitraire, l'intolérance". Au gré des lignes, les "hors-la-loi" (et fières de l'être) pointent du doigt l'absurdité et la dangerosité de lois "inapplicables" qui ne seraient autres que "des outils de vengeance politique ou personnelle" destinés aux hommes. Et leur texte de poser un ultimatum : "Nous avons appris à feindre, à composer, à faire semblant. Pour combien de temps encore ?"

C'est une signature prestigieuse qui corédige ce texte : celle de l'autrice franco-marocaine Leila Slimani, prix Goncourt 2016 pour son roman Chanson douce. La romancière, à qui l'on doit également l'essai Sexe et mensonges : La vie sexuelle au Maroc, est reconnue pour ses nombreuses prises de position à l'égard de son pays de naissance. En 2016 notamment, elle fustigeait la pénalisation de l'homosexualité au Maroc. Le but de ce manifeste qu'elle défend est d'engager un débat national sur les libertés individuelles, le respect de la vie privée et le droit de chacun à disposer de son corps. "Notre société et notre pays méritent cela", ajoutent les signataires, qui appellent dès lors leurs gouvernants, décideurs et législateurs "à faire ce pas en avant". Pour elles, c'est l'heure du changement. Il est plus que temps.

Evidemment, le manifeste des "Hors-la-loi" ne survint pas par hasard. Le texte se permet de dresser un bilan catastrophé : en 2018, ce sont pas moins de 14 503 personnes qui ont été poursuivies au regard de l'article 490 du Code Pénal. Et chaque jour, ajoute la tribune, "entre 600 et 800 avortements clandestins sont pratiqués". Mais surtout, ces mots virulents nous parviennent trois semaines après l'arrestation de la journaliste Hajar Raissouni, pour "avortement illégal" et "relations sexuelles hors mariage". La reporter avait été violemment interpellée par la police dans un cabinet de gynécologie de Rabat. Elle s'y rendait pour une hémorragie, en compagnie de son fiancé.

Depuis, Hajar Raissouni a porté plainte à l'encontre des forces de police pour "torture". Et les hors-la-loi, elles aussi, ne comptent pas se laisser faire. Car lutter pour le respect des femmes, de leur corps et de leurs droits, "ce n'est pas un luxe", achève la tribune. Ni "une faveur". Non, "c'est une nécessité".