Dans "Baiser après #MeToo", Ovidie écrit à nos amants foireux

"Baiser après #Metoo", Ovidie écrit à nos amants foireux dans un ouvrage nécessaire
"Baiser après #Metoo", Ovidie écrit à nos amants foireux dans un ouvrage nécessaire
Comment parler aux hommes de nos vies de nos ressentis, de leurs erreurs, de leurs humiliations ? Au fil de lettres pertinentes dédiées "à nos amants foireux", Ovidie signe un livre touchant et nécessaire, savamment illustré par l'artiste féministe Diglee. Entretien.
A lire aussi

Baiser après #MeToo, lettres à nos amants foireux (ed. Marabulles), est le livre que l'on aurait aimé avoir sous la main pour expliquer à nos amants foireux à nous, ce qui a fait qu'ils nous ont tant marquées. Ou plutôt, ce qu'ils ont fait pour qu'on se souvienne de nos ébats, des années plus tard, avec une amertume si singulière. De quoi nous donner le courage de parler, de formuler ce qu'on ne veut pas. Ou en tout cas, pas comme ça. Pour éviter de se retrouver toute seule avec ce sentiment d'avoir été salie.

D'ailleurs, dans les premières pages, la réalisatrice et autrice Ovidie explique que c'est aussi ce qui a motivé sa plume. "Ce recueil de lettres est né de la volonté de coucher par écrit tout ce que je n'ai pas osé verbaliser in situ, au moment propice, dans la chambre à coucher. Pourquoi m'être tue ? Parfois parce que je n'ai pas osé, quelque fois parce que je ne voulais pas blesser, souvent parce que je n'ai pas su quoi dire."

Au fil des missives sans destinataire précis (parce que chacune peut parler à nombreux), elle dresse la liste de comportements inappropriés, agressifs, déplacés, violents qui leur sont arrivés non seulement à elle, mais aussi aux femmes qui l'entourent. "Lettre à celui qui se plaint de se faire constamment 'friendzoner'", "Lettre à celui qui m'a pénétrée en plein sommeil", "Lettre à celui qui m'a sodomisée par surprise", "Lettre à celui qui m'a laissé gérer le polichinelle"... Et par la même occasion, elle énumère ce à quoi le sexe après le mouvement qui a libéré la parole des femmes ne doit plus ressembler.

"Baiser après #MeToo, lettres à nos amants foireux", d'Ovidie et Diglee
"Baiser après #MeToo, lettres à nos amants foireux", d'Ovidie et Diglee

Le texte est vif, piquant, honnête, déculpabilisant, décomplexant. Les illustrations de Diglee, elles, ajoutent une touche d'humour mordant à ce qu'on pourrait qualifier de manuel d'une nouvelle ère. On savoure autant qu'on prend des notes.

On a discuté avec l'autrice et l'artiste des effets de #MeToo sur la façon dont on vit nos rapports aujourd'hui, de la manière dont il est venu remettre en question l'hétérosexualité en tant que système, et de l'importance de nommer les choses pour qu'elles changent. Echange.

Terrafemina : Baiser après #MeToo, lettres à nos amants foireux, est un recueil de lettres à ceux qui ne nous ont pas respectées au lit, si on résume. Toutes les lettres sont-elles des expériences personnelles ou sont-elles basées sur des témoignages de votre entourage ?

Ovidie : Le titre est "Lettres à nos amants foireux", qui sous-entend un "nous" collectif. Elles sont adressées à un homme fictif, et inspirées de situations absolument réelles, qui sont pour la plupart des situations que j'ai vécues moi. Dans certaines lettres, il s'agit de plusieurs hommes condensés en un seul. Un homme fictif unique donc, mais qui parfois en recoupe plusieurs. Pour d'autres, ce sont des témoignages récoltés autour de moi. Je pense à "Lettre à celui qui m'a sodomisée par surprise", par exemple. C'est un sujet que je n'ai pas vécu mais qui revient très souvent. Je le vois même auprès des journalistes lorsqu'on m'en parle en dehors des interviews. Ça, et la pénétration pendant le sommeil. Comme ça touche à la conjugalité, qui est censée être un espace "safe", ça remue beaucoup de choses.

Diglee : De mon côté aussi, ce sont les deux sujets dont on m'a le plus parlés. Pour ce qui est des illustrations, j'ai représenté physiquement beaucoup de mes amies, et des situations qui sont arrivées autour de moi. C'est un mélange entre se mettre d'accord avec ce qu'on veut raconter et tant qu'à faire, faire un clin d'oeil intime.

D'ailleurs, vous dessinez des femmes de toutes les couleurs de peau, de toutes les tailles. Est-ce une façon d'insister sur le fait que ces combats-là ne sont pas réservés qu'aux femmes blanches, et d'apporter davantage d'inclusivité à la lutte ?

D. : Oui, et je pense qu'il faut faire très attention. Je suis une femme blanche, entourée de femmes blanches et avant, mon dessin s'en ressentait beaucoup. Je l'ai remarqué un jour et ça m'a fait beaucoup de peine ; c'est toujours difficile de se retrouver face à ses propres limites. J'ai donc essayé de travailler dessus, j'ai aussi rencontré des gens beaucoup plus divers. Mais c'est vrai que dans mon parcours personnel, à savoir une école privée à Lyon et une école de dessin à 8000 euros l'année, je me suis rendu compte que j'étais dans un milieu très privilégié, blanc et hétéro.

"Baiser après #MeToo, lettres à nos amants foireux", d'Ovidie et Diglee
"Baiser après #MeToo, lettres à nos amants foireux", d'Ovidie et Diglee

Il y a eu un moment où j'ai ouvert les yeux et où je me suis dit qu'il fallait que je dessine les gens que j'ai en face de moi et pas les gens que j'imagine dans ma tête, "white-washés". En tant que blanche, on peut aussi craindre de caricaturer les traits, comme le dessin n'est pas aussi fidèle que la photo. Mais ce qui est important c'est de dessiner des vraies personnes. Quand je dessine, je pense à mes amies, d'où l'importance de diversité. Ma pote grosse, ma pote maigre ou ma pote arabe. J'essaie en tout cas.

Qu'est-ce que #MeToo a changé au sexe ?

O. : On n'a jamais autant parlé de consentement que ces dernières années, on s'est énormément interrogé·e·s sur cette notion-là, y compris dans le cadre du couple. Mais #MeToo a surtout interrogé l'hétérosexualité à un sens plus large. On est parti·e·s des agressions sexuelles et des viols, puis le mouvement a touché la société dans toutes ses strates. Toute la dimension domestique aussi, avec la charge mentale. Ou encore le rapport soignant·e-soignée, avec les violences gynécologiques.

Je crois que c'est venu titiller à un moment la question d'hétérosexualité en tant que système, et forcément la sphère de nos fantasmes, notre façon de baiser, de se comporter au lit. On s'est demandé d'où venaient ces fantasmes, comment s'est-on construit notre sexualité, pourquoi baise-t-on d'une certaine manière ? Aujourd'hui, la nouveauté c'est qu'on pose des questions.

D. : Personnellement, j'ai vraiment vécu ce questionnement. Avec plusieurs de mes amies militantes et hétérosexuelles, on avait une sexualité que l'on pensait très libérée, puissante, revendiquée. Finalement, en en discutant toutes ensemble, on a réalisé qu'on avait un rapport très étrange à la soumission. On avait toutes plus ou moins une représentation de la soumission où l'on était "objet". Et on tirait du plaisir du fait d'être objet. Dans ma vingtaine je me persuadais que c'était parce que "dans la vie je domine tout, donc au lit j'aime bien être soumise". En fait, j'avais tracé une frontière entre qui je suis dans la vie et qui je suis au lit, comme si elle n'était pas poreuse. Or c'est faux. Et avec #MeToo, ce contraste entre mon engagement politique féministe et mon attitude sexuelle est venu me déranger.

Je me suis dit : comment est-ce que je peux fantasmer l'humiliation, et des acteurs pornos humiliant, comme James Deen (accusé de viol en 2015, ndlr) ? Ça m'a fait très peur car j'ai eu l'impression qu'on était dans une sorte de boucle inversée. En croyant être émancipée, on était des objets. Je sentais bien que je n'étais pas totalement en puissance, et ça m'a bouleversée. Je me suis demandé : comment puis-je retrouver du désir et de la légèreté dans ce rapport avec les hommes, dans un système clairement oppressif contre lequel je milite ? Par le biais de #MeToo on était un peu obligées de se poser ces questions-là.

"Baiser après #MeToo, lettres à nos amants foireux", d'Ovidie et Diglee
"Baiser après #MeToo, lettres à nos amants foireux", d'Ovidie et Diglee

O. : A un niveau sociétal, il y a aussi eu une grosse remise en question de la pénétration. Comme avec la libération de la parole autour du clitoris. Parfois je trouve ça un peu too much, je me demande si on n'est pas en train de remplacer un symbole phallique par un autre symbole phallique, mais c'est un autre sujet ! Quoiqu'il en soit, depuis #MeToo, il y a eu une accélération autour de ces questions et notamment de la pénétration. C'est là-dessus que se centre l'hétérosexualité, et le mouvement est venu déstabiliser plein de choses à tous les niveaux de la relation.

Dans votre "Lettre à celui qui m'a pénétrée en plein sommeil" ou "Lettre à celui qui m'a sodomisée par surprise" par exemple, vous parlez de viol. En quoi nommer les choses est important pour faire bouger les choses ?

O. : Parce que mettre des mots permet de comprendre pourquoi on vit mal une situation, d'une part. Et ça permet aussi d'en parler avec les hommes, car je crois que beaucoup d'entre eux ont été éduqués comme ça : ils prennent et se servent mais ne sont pas forcément mal intentionnés. Ils ne se rendent pas toujours compte que non, la personne est endormie, n'est pas sexuellement excitée, donc on n'y va pas. Et que techniquement, c'est un viol. Poser des mots permet de leur faire prendre conscience que cette situation n'est pas normale.

D. : Cela sert aussi aux jeunes femmes ou aux femmes qui le vivent sans arriver à mettre le doigt sur ce qui les dérange. Comme le thème du sommeil. C'est quelque chose qui m'est arrivé. Cet instant où je me réveillais en sentant le corps désirant de mon compagnon dans mon dos, même s'il n'est pas du tout dans un trip d'agression, c'était dérangeant. Pourtant, je n'ai pas réussi à lui dire avant que ça se repasse deux, trois fois. Après avoir lu des articles qui en parlaient notamment, pour trouver une manière de lui expliquer et d'exprimer ce que je ressentais.

Mettre des mots donne des outils. On sait aussi à quel point notre société est basée sur le langage, on sait à quel point ce qui n'est pas nommé n'existe pas. C'est un peu pour ça qu'on se bat pour la féminisation de certains termes, d'ailleurs : du moment où on n'apparait pas dans le langage, on n'existe pas.

Dans la dernière lettre, une lettre d'excuse, on comprend qu'en tant que femmes, on peut aussi avoir un comportement humiliant dû à la société dans laquelle on est élevée. Est-ce une façon de montrer aux femmes que l'on doit aussi se remettre en question sur certains points ?

O. : La signification de cette lettre n'est pas de dire "torts partagés". C'est effectivement une lettre d'excuses à propos de comportements problématiques que j'ai eu auprès de plusieurs hommes. Mais c'est surtout une lettre qui dit "toi et moi, on est prisonniers du même système". Un système qui te réduit à ta capacité d'avoir une érection et à bander. Moi, en boudant de frustration parce que tu ne bandes pas, ou en ayant une attitude qui pourrait être rabaissante, je te réduis à ta bite et je fais tout l'inverse de ce que je prône.

J'ai analysé pourquoi j'ai eu cette attitude problématique et j'ai réalisé qu'on est tellement élevées depuis qu'on est petites dans l'idée que notre valeur dépend du regard masculin, qu'il faut être absolument validée par le regard masculin et que notre valeur dans la société dépend de notre baisabilité, qu'à partir du moment où l'autre ne bande plus, se met en place un vélo dans notre tête qui dit "s'il ne bande pas, c'est que je ne suis pas baisable, que je n'ai aucune valeur dans la société".

Ça remue des choses beaucoup plus profondes que le simple plaisir physique. S'il y a cette réaction désagréable, ce n'est pas parce qu'on se dit "oh bah mince, je vais pas baiser". C'est tout un processus de dévalorisation qui se met en place en un quart de secondes. Et c'est ce que raconte cette lettre : tant qu'on pensera de cette façon-là, on sera tous les deux prisonniers. Et tout reste à réinventer.