La charge raciale, c'est quoi ?

C'est quoi, la charge raciale ?
C'est quoi, la charge raciale ?
La charge raciale, vous connaissez ? La créatrice du compte éponyme nous donne la définition de cette expression, dont les mécanismes psychologiques pèsent lourdement sur les personnes racisées, et se confie sur les raisons - personnelles - qui l'ont poussée à rendre publique sa propre déconstruction.
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Depuis avril 2020, Lou alimente le compte Instagram La Charge raciale. Une page d'éducation "antiraciste et politisée", comme elle la décrit, qui oeuvre pour la "libération de la parole des personnes non-blanches".

Adoptée au Vietnam par des parents français et blancs lorsqu'elle était enfant, la jeune femme de 24 ans témoigne de son expérience et du racisme ordinaire ou assumé auxquels elle a été confrontée toute sa vie (parfois au sein de sa propre famille). Elle déconstruit aussi les comportements et les fardeaux psychologiques que portent celles et ceux à qui s'adresse son travail, et partage leurs témoignages.

Avec plus de 10 000 abonné·e·s, elle est devenue une voix importante du militantisme asioféministe et antiraciste. On a discuté avec elle de la définition du terme "charge raciale", encore trop méconnu, de la violence du racisme intériorisé et de la façon dont la mobilisation actuelle repense aussi les rapports de force entre les minorités.

Terrafemina : Qu'est-ce que la charge raciale ?

Lou : La charge raciale, c'est le fait de devoir constamment penser à adapter son comportement, à ne pas dire vraiment ce que l'on pense en présence de personnes blanches, parfois pour ne pas les heurter. C'est un mécanisme psychologique épuisant. Cela demande de jouer d'une sorte de double visage, d'effectuer un double jeu. Personnellement, je ne suis pas la même personne avec des personnes blanches, qu'avec des personnes racisées qui comprennent ce que je vis au quotidien. Les personnes blanches pensent souvent me connaître alors que la personne que je suis en leur présence m'est complètement étrangère.

La charge raciale, c'est donc non seulement les stratégies que l'on met en place, pour finalement "survivre", mais aussi le fait de devoir expliquer le racisme. Maboula Soumahoro, qui a d'ailleurs été la première à explorer cette charge raciale, explique qu'il s'agit aussi du fait de devoir rendre intelligible le racisme. Et devoir expliquer et justifier le racisme. C'est quelque chose qui démolit sa propre humanité. Quand il y a des gens en face de toi qui te disent : "Mais non, c'est dans ta tête, tu exagères, tu inventes", c'est extrêmement violent. C'est une autre forme de domination.

Pourquoi avez-vous décidé de créer ce compte ?

L : Il y a un peu près un an, j'ai lu un article de Douce Dibondo (Qu'est-ce que la charge raciale, qui pèse sur les personnes non-blanches ?) qui m'a complètement frappée : elle mettait des mots sur tout ce que je ressentais sans avoir pu le formuler. Cela m'a fait comme une grosse claque. Je me suis dit : c'est ça, en fait, que je subis. Alors que pourtant, en termes de charge mentale des femmes, j'étais plutôt au courant. Disons que j'ai commencé à m'intéresser au féminisme plus tôt qu'à l'antiracisme.

Et puis, je suis partie en stage à Bangkok pour l'ONU Femmes. Dans mon équipe, on était en majorité des personnes racisées et des femmes asiatiques. Mais les deux managers, donc celles qui avaient le plus de responsabilité et d'autorité, étaient blanches. Je me sentais oppressée et je mettais des stratégies en place pour ne pas l'être.

Tous les vendredis soirs, il y avait l'happy hour avec tous les stagiaires. Je ne voulais pas y aller, jamais, car dans un groupe de 20 personnes blanches qui avaient les mêmes codes entre eux, je ne me sentais pas à ma place. J'avais surtout l'impression que, eux, en revanche, étaient à l'aise partout. Quoiqu'ils fassent, ils sont à leur place, ils n'ont pas à se lisser ou à se policer, ils n'ont pas à adapter leur discours pour ne pas heurter les personnes blanches. Quoiqu'ils fassent, ils seront toujours chez eux.

J'ai créé ce compte Instagram pour que les personnes racisées sachent qu'elles ne sont pas seules à ressentir ça, malgré ce qu'elles peuvent croire. Et c'est assez fou de voir que des gens de milieux totalement différents viennent me dire que j'ai mis des mots sur ce qu'ils vivent.

Cette charge raciale, comment avez-vous fait pour l'alléger ?

L : Avec certain·e·s de mes ami·e·s blanc·he·s, je me sens "safe" car je suis devenue plus affirmée. J'ai mis des mots sur la position dans laquelle je me trouvais, je ne fais plus de compromis. Avant, je subissais des actes de racisme de la part de mes ami·e·s, je me prenais des insultes comme "face de citron", ou encore "chinetoque" et "niakoué". Maintenant, comme j'ai l'impression d'avoir plus d'armes, je ne laisse plus rien passer - et je suis "unapologetic".

Oser dire à ses proches qu'ils nous oppressent, c'est très difficile, mais il faut le faire. Ils ne sont pas bêtes. Aujourd'hui, les miens le savent : j'ai une tolérance zéro, ce n'est plus possible. Et je ne me suis pas pris de remarques racistes depuis longtemps de leur part.

Avez-vous été victime de racisme intériorisé ?

L : Oui. Je pense que c'est le cas de beaucoup de personnes racisées. Comme on a envie d'être accepté·e, et qu'on voit bien qu'on est différent·e, on se dit que justement, en intériorisant des mécanismes racistes, on sera intégré·e à la norme. Moi-même je me disais qu'en adoptant les codes des Blanc·he·s et en tolérant les blagues racistes, ça marcherait. Mais en fait, je riais jaune, je savais bien qu'il y avait un malaise, que ce n'était pas drôle.

Jusqu'à ce que je réalise que ce n'est pas comme ça que je serai plus acceptée. Je me suis dit : "Autant s'affirmer comme je suis". Quand je vois encore aujourd'hui, sur les réseaux sociaux, des commentaires qui dénoncent le racisme ordinaire envers la communauté asiatique, et des personnes concernées qui assurent que eux, ils "ne le prennent pas mal", rien ne me met plus en colère. C'est de la complicité envers la suprématie blanche. On croit que les personnes blanches nous aimeront davantage parce qu'on se tait, mais pas du tout.

Il y aussi un écart de générations : avant, il y avait le phénomène de "minorité modèle", alors que la nouvelle génération est plus fière de ses identités asiatiques. Ça bouge, quelque chose est en train de se passer.

Dans l'un de vos posts, vous écrivez une lettre à vos parents, pour leur dire leurs actes qui vous ont blessée. Est-ce une démarche que vous encouragez, de parler à ses parents blancs de leur racisme "inconscient" quand on est adopté·e ?

L : Cela dépend. Pour recontextualiser cette lettre, je ne l'ai jamais montrée à mes parents, je l'ai écrite avant tout pour moi, et aussi parce que je sais que nous sommes beaucoup à ressentir ce que j'évoque. S'adresser à ses parents quand on est adopté·e transracial·e, c'est un très bon moyen thérapeutique, qui peut prendre plusieurs formes. Certain·e·s arriveront à montrer leur lettre à leurs parents, d'autres à leur psy, et d'autres, comme moi, rendront l'acte politique en la diffusant et en essayant d'en faire une réflexion structurée.

Pour le moment, en ce qui me concerne, j'ai décidé de ne plus aborder ce sujet avec eux car il y a un tel vide de compréhension que ça en devient douloureux. Cela me fatigue trop. J'ai décidé de me protéger en leur parlant d'autre chose quand je les vois. Comme je le dis dans ma publication, leur punition c'est qu'ils ne me connaissent pas vraiment. Ils ne savent même pas que j'ai ce compte.

Mais chaque personne adoptée réagit différemment, certain·e·s vont jusqu'à couper les ponts avec leur famille adoptive. Et c'est tellement personnel qu'il n'y a rien à dire sur ça.

En quoi pensez-vous que la mobilisation antiraciste actuelle est essentielle ?

L : J'ai l'impression que cela marque vraiment un ras-le-bol. Que les personnes noires et arabes disent stop, ça suffit, nos vies comptent. On parle de "violences policières" désormais dans les médias, alors qu'avant on parlait de "bavures", c'est assez révélateur.

Ce que je trouve regrettable en revanche, c'est qu'il aura fallu que quelque chose d'horrible se passe à nouveau aux Etats-Unis - et c'est toujours comme ça, on regarde d'abord les Etats-Unis - et voir la souffrance d'un corps noir pour comprendre que c'était réel. Alors que, comme le dit Rokhaya Diallo, on n'a pas besoin de voir la souffrance pour la savoir. On sait qu'elle existe. Et en même temps, le rassemblement du 2 juin était incroyable et historique. Ce qui s'est passé est important.

Cela permet aussi de repenser les rapports de force entre les communautés racisées, et les notions d'alliance et de solidarité entre les personnes racisées. On parle désormais beaucoup des privilèges des personnes asiatiques par rapport aux personnes noires et arabes. C'est intéressant également de mettre en lumière la négrophobie des milieux asiatiques, et de voir qu'il y a tout de même une hiérarchie entre personnes racisées.

Ce qui est également intéressant, c'est tout ce discours sur les allié·e·s. On en parlait beaucoup entre militant·e·s, et maintenant c'est devenu assez massif, notamment sur les réseau sociaux.

Que pensez-vous de ce terme et de ce qu'il implique justement ?

L : Récemment, Fania Noël du collectif Mwasi, est passée au micro du podcast Kiffe ta race (de Rokhaya Diallo et Grace Ly, ndlr). Elle y explique notamment que l'expression n'a pas de sens car il a une valeur morale et non politique. Que l'utiliser, c'est rentrer dans un système de rétribution sociale qui n'apporte rien aux luttes.

Dans un contexte privé, elle confie ne pas avoir de problème pour parler d'allié·e, mais dans un contexte militant de terrain, elle affirme que la notion a peu de sens. Et je suis assez d'accord avec ça : cela ne me dérange pas, avec mes ami·e·s blanc·he·s, de parler d'allié·e, mais si par exemple je me retrouve avec d'autres asioféministes, et qu'on essaie de monter un projet durable, ça me semblerait incohérent de me soucier des allié·e·s et de leur rôle, car ce ne sont pas elles et eux qui vont nous libérer.

Marie Dasylva, qui est coach en entreprise pour les personnes racisées et élabore des stratégies de survie au bureau, a, comme le collectif Mwasi, effectué tout un travail autour de la libération noire et de l'auto-détermination. Elle juge que tous ces discours autour des allié·e·s empêchent les personnes noires de parler pour et par elles-mêmes.

Si l'on me demandait de donner un conseil aux personnes blanches pour être de bonnes alliées par exemple, je dirais en fait : débrouillez-vous. Faites votre travail de votre côté et n'allez surtout pas embêter les personnes racisées avec ça. C'est assez facile de taper sur Google "ressources antiracistes". Sinon, c'est justement leur rajouter une charge, alors qu'il s'agit d'un travail qui doit se mener indépendamment d'elles.

Je pense en fait que les allié·e·s sont surtout utiles pour une prise de conscience massive et globale, mais qu'il faut arrêter de les voir comme l'autre facette indispensable de l'antiracisme par le biais d'un discours sur les allié·e·s qui est devenu extrêmement prégnant, comme s'il existait un jeu de miroir du type "concerné·e·s et allié·e·s". S'elles et ils peuvent être utiles pour conscientiser, elles et ils ne peuvent être les pierres angulaires du mouvement.