4 leçons que nous enseigne l'indispensable "Guide de la sexualité positive"

La Collectionneuse - Eric Rohmer - Les Films du Losange
La Collectionneuse - Eric Rohmer - Les Films du Losange
L'adaptation francophone de ce grand classique du rayon "Sexualités" permet de réviser les bases du sexe : bienveillant, moderne, inclusif, féministe. La preuve par quatre.
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Our Bodies, Ourselves est un ouvrage de référence. Si bien que depuis sa sortie en 1971, il n'a cessé d'être traduit (en 34 langues !), édité, épuisé et réédité. Ce guide (féministe) de la sexualité féminine a fait grand bruit pour son concept, révolutionnaire à l'époque : mêler données biomédicales et témoignages d'anonymes, évoquant leur santé et leurs soucis intimes, papotant orgasme et masturbation, contraception, avortement et coming-out. L'idéal pour garantir une vision aussi scientifique et subjective que sociologique de la "santé sexuelle et reproductive". Du sexe, quoi ! Ou plutôt (c'est mieux) des sexualités. Sans préchi-précha paternaliste.

C'est désormais l'association québécoise CORPS féministe (la Collective pour un ouvrage de référence participatif sur la santé féministe) qui se réapproprie le texte afin d'en proposer une nouvelle version, enrichie et adaptée aux débats d'aujourd'hui. Cette adaptation s'intitule Guide de sexualité positive et perpétue le topo d'origine : faire entendre la voix des femmes - et des individus non-binaires - sur leur sexualité, pratiques, complexes et fantasmes, leur rapport au(x) genre(s) et à elles-mêmes. Briser des tabous. Libérer la parole. Tordre le bras aux préjugés.

L'adage de l'encyclopédie ? "Savoir" rime avec "pouvoir". Un slogan jouissif. De ces 200 pages minutieusement chapitrées - en parties et sous-parties - on retiendra de nombreuses idées, aussi inspirantes qu'un porno féministe. En voici quatre.

La "virginité" est un mythe

The Virgin Suicides de Sofia Coppola (1999)
The Virgin Suicides de Sofia Coppola (1999)

Top 3 des mythes : les vampires, les loups-garous, et... la virginité. "Le terme 'virginité' ne veut absolument rien dire, mais les gens l'utilisent encore comme si nous connaissons tou·te·s sa signification", relate une voix anonyme au détour d'une réflexion. Qu'est-ce qu'être "vierge" ? Ne pas avoir vécu de pénétration sexuelle. Mais que faire alors des caresses et autres "moyens" de stimulation physique ? En réduisant la "chose" à la sacro-sainte pénétration, le concept de "virginité" appauvrit considérablement notre imaginaire. Pire, il le limite à une vision exclusivement phallocrate.

Comme l'explique l'encyclopédie, faire perdurer la notion de "vierge" revient à perpétuer des fantasmes dont l'on se passerait bien. La maman et la putain. La sainte-nitouche et la garce. "Il est relativement normal d'être vierge au secondaire, mais être vierge à l'université semble avoir une connotation aussi négative que celle d'être une "salope", nous explique une citoyenne québécoise. La virginité traîne avec elle son lot de complexes : l'appréhension de la "perdre" (et de ne jamais la retrouver), l'attente de la "première fois", ce passage obligé, l'adage du "tout le monde le fait". Et si l'on se débarrassait de ce lexique vieux comme le monde en privilégiant l'exploration de notre propre sexualité ? En se masturbant, par exemple. Au hasard.

Il faut repenser l'éducation sexuelle

"Sex Academy" de Joel Gallen (2002)
"Sex Academy" de Joel Gallen (2002)

On aime la tourner en dérision dès le plus jeune âge, s'en amuser en pouffant de rire. Mais l'éducation sexuelle est un véritable enjeu de société. Le souci, c'est qu'elle n'est pas suffisamment considérée. A moins qu'elle ne soit pas assez bonne pour l'être ? Le Guide de la sexualité positive brosse en quelques lignes la sex-ed idéale. Fermez les yeux et imaginez.

Des professeurs qui privilégieraient une vision "large, globale et positive" de la sexualité. Pas simplement focalisée sur les maladies sexuellement transmissibles. Ni hétéronormée - exclusivement centrée sur la pénétration et la reproduction. Non, le sexe serait présenté comme la source "d'une multitude de désirs", qui ne peuvent se comprendre qu'en apprenant à "mieux les communiquer". La représentation du clitoris dans les manuels ne serait plus inexistante ou incomplète. Femmes trans et personnes intersexes seraient intégrés à cette pédagogie. Et la notion de consentement en serait le coeur.

Le Guide appelle en fin de compte à ne plus envisager "le trop plein d'énergie sexuelle" des adolescent·e·s comme une menace ou quelque chose dont il faudrait "les protéger". En vérité, la sexualité est partout. Alors pourquoi est-ce si compliqué d'engager des conversations inter-générationnelles à ce sujet ? Des informations de qualité donnent toujours des choix plus éclairés. C'est ce que démontre l'opus avec ses conseils de lectures. "Dans un monde idéal, tou·te·s les jeunes grandiraient entouré·e·s d'adultes capables de parler aisément et ouvertement de sexualité et d'intimité en respectant leurs corps, leurs volontés et leurs limites", lit-on. I had a dream...

Vieillir, c'est comprendre ses désirs

 

"Titanic" de James Cameron (1997)
"Titanic" de James Cameron (1997)

Qui a dit que l'âge tuait la libido ? Certainement Yann Moix. Raison de plus pour conchier l'adage et se remettre aux témoignages de celles qui l'affirment noir sur blanc : "Plus je vieillis, plus je m'aime". Le Guide de la sexualité positive ne cache rien des aléas sexuels, contraintes physiques - plus ou moins lourdes - et injonctions qui nous étouffent, à mesure que nous nous cherchons à comprendre notre corps. Mais, fort de sa vision "positive attitude", il nous détaille ce que "l'expérience" apporte en terme d'assurance et d'estime de soi.

"A 17 ans, une fellation, je la faisais parce qu'il fallait faire une fellation. Maintenant, j'en fais parce que je sais que j'aime ça", dit Carole. "Je remarque qu'en prenant de l'âge, je suis de moins en moins tolérant·e face au bullshit. Je ne me préoccupe plus de ce que les gens pensent de moi et je ne veux plus me compromettre pour faire plaisir à quelqu'un. Tout ça vient du fait que j'ai évolué", détaille Jordan.

Puis il y a Catherine, qui ne connaît pas la crise : "Ce que j'aime avec la trentaine, c'est que je me sens beaucoup moins angoissée par la vie, j'assume plus mes décisions. Plus jeune, j'étais en constante représentation et dans un jeu de séduction. J'essayais de me rassurer par mes conquêtes, sans jamais être réellement bien. Aujourd'hui, je me sens beaucoup plus sereine. Je consacre mes énergies à tout plein d'autres choses qui me nourrissent plus". Pas d'âgisme dans ces pages. Mais une conception du temps qui passe comme tremplin vers une meilleure entente de soi. Et de l'autre. "Plus je vieillis, plus le sexe est bon, libre, riche", se réjouit Marie.

Corps accord - Le Guide de la sexualité positive - les éditions du remue-ménage -
Corps accord - Le Guide de la sexualité positive - les éditions du remue-ménage -

Non, l'intimité n'est pas (que) sexuelle

Qu'est-ce que l'intimité ? Le corps ? La nudité ? Le sexe ? Oui. Mais non. C'est un langage. Plusieurs "confidences intimes" l'illustrent. "L'intimité, ça renvoie à la complicité, au rire", définit Lena, pour qui "associer l'intimité à la sexualité c'est un apprentissage, et ce n'est pas ta maman qui va t'expliquer ça : c'est un apprentissage sur soi qui se fait avec le temps". Avis à vos mères.

Hua, de son côté, dissocie le sentiment amoureux de l'affection, parle plutôt de "sentiment affectif", et le confesse : "Je crois en l'amour, sans trop savoir si je l'ai réellement été dans ma vie". Mina, elle, se dit que le "processus de l'intimité" se vit par vagues et n'est pas forcément physique. Maha parlerait quant à elle plutôt "d'honnêteté émotionnelle". Verdict : "chaque personne invente une intimité à sa mesure". Quelle serait la vôtre ?

L'intimité, Le guide de la sexualité positive nous en offre mille images. Les discours que portent les femmes musulmanes sur leur sexualité. Le "port du poil", aussi, soumis aux impératifs de saison - et du porno. La réalité des violences sexuelles et la lutte de celles qui font tout pour en guérir. Ou encore le sujet trop peu étudié de l'asexualité, qui n'a rien d'un trouble et n'exclut pas "un certain désir de romance". Puis il y a enfin quelques punchlines, que l'on découvre avec jubilation. Concluons par la meilleure de toutes, hélas anonyme : "Les gars que je fréquente me disent parfois : si tu ne veux pas faire l'amour, eh bien suce-moi. Le truc, c'est que si je ne te voulais pas dans mon vagin, les chances sont minces que je te veuille dans ma bouche".

Corps accord - Guide de sexualité positive (Collectif)
Editions Remue-Ménage