"Je suis bisexuelle et, non, ce n'est pas une phase"

Alice, dans la série The L Word.
Alice, dans la série The L Word.
La bisexualité souffre encore aujourd'hui de clichés tenaces. Des idées reçues que Anne et Alice dézinguent sur Instagram à coups de discours constructifs et bienveillants et de punchlines bien pensées. Rencontre.
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Les moeurs ont beau évoluer, certaines idées reçues ont la vie dure. Tout particulièrement en matière d'orientations sexuelles, un domaine qui alimente encore tristement bon nombre de facilités et de clichés. D'autant plus lorsque celle-ci manque de visibilité, l'empêchant de remettre les pendules à l'heure. C'est le cas de la bisexualité, encore aujourd'hui sous-représentée à la télévision, dans la culture et dans les médias de façon générale. Marginalisée, cette orientation sexuelle souffre cruellement de son invisibilité, qui renforce et encourage les idées reçues à son sujet. Et ce, au dépit des principaux/principales concerné·e·s, pour qui faire son coming out reste aujourd'hui bien souvent compliqué.

Pour lutter contre ce manque de visibilité et tordre le cou aux idées reçues qui persistent autour de la bisexualité, Alice, 28 ans et Anne, 33 ans, ont lancé le compte Instagram Paye Ta Bi. A l'aide de punchlines bien pensées et de beaucoup de bienveillance, les deux jeunes femmes dézinguent un à un les clichés qui entourent encore aujourd'hui la bisexualité. Comment ? En reprenant, tout simplement, les paroles déplacées/insultantes/stéréotypées entendues par les personnes bisexuelles dans leur quotidien. Une matière première qui, malheureusement, ne manque pas.

C'est l'an dernier, sur leur lieu de travail, que les deux jeunes se rencontrent. "On n'a pas eu besoin de se dire qu'on était bi, on s'est grillées l'une l'autre assez rapidement", nous explique Anne. "On a commencé à en parler et l'idée du compte Instagram est venue très naturellement. En moins d'une semaine, on avait le nom, le logo et les premiers témoignages. Rien qu'avec notre vécu personnel, on avait suffisamment de matière première pour commencer."

En janvier 2019, les deux militantes lancent Paye Ta Bi et voient rapidement leur communauté prendre de l'ampleur. La Marche des Fiertés, en juin dernier, accélère le processus et leur compte Instagram réunit aujourd'hui plus de 13 000 personnes.

"C'est surtout des femmes qui nous écrivent ou du moins qui nous suivent, on respecte à peu près toujours le même pourcentage : 15% d'hommes, 85% de femmes", explique Anne. Pas parce que la bisexualité est davantage une affaire de femmes que d'hommes, mais parce que s'affirmer bisexuel quand on est un homme reste aujourd'hui particulièrement ardu. "Chez les femmes, on a le sentiment - biaisé - que la bisexualité est plus acceptée, parce qu'on objectifie et hypersexualise le corps de la femme. On considère que ce n'est pas vraiment une sexualité parce y a pas pénétration et donc ça pose moins de soucis." Un sentiment d'acceptation bien évidemment trompeur, car si la bisexualité féminine semble plus tolérée, c'est uniquement à travers le prisme d'un fantasme masculin hétéronormatif.

La bisexualité, objet de nombreux clichés


Comme la bisexualité chez l'homme, la bisexualité chez la femme est elle aussi victime de bon nombre de clichés et d'idées reçues. Parmi eux, l'idée tenace selon laquelle cette orientation sexuelle ne serait qu'une transition vers l'homosexualité. "Il y a des gens pour qui, oui, la bisexualité est une forme de transition, c'est vrai", nous confie Anne. "Mais il ne faut pas en faire une généralité pour autant."

Un cliché persistant qui s'entend aussi bien chez les hétéros que chez les homos. "Chez les lesbiennes, les bi ne sont pas vues en tant que tel mais comme des hétéros qui se la jouent. Pour les mecs bisexuels, on estime que c'est juste des gays refoulés", ajoute Alice.

Autre cliché persistant autour de la bisexualité : tout ceci ne serait que le fruit d'un "effet de mode". "C'est une idée reçue que j'ai moi-même entendue, que Anne a aussi entendue, que nos followers ont entendue et que les générations antérieures ont elles aussi entendue. C'est un truc qui revient tout le temps", s'agace Alice. La bisexualité serait ainsi la seule et unique "tendance" qui ne s'essouffle pas. Chapeau. Une idée reçue qui n'aide pas, elle non plus, à considérer la bisexualité comme une orientation sexuelle à part entière.

Troisième cliché ? Les personnes bisexuelles auraient davantage tendance à se montrer infidèles. "C'est une idée reçue hyper récurrente là encore. Comme ci, en tant que bi, il te manque forcement quelque chose que ton mec/ta copine ne pourra pas te donner. Que tu ne peux pas te contenter d'un seul sexe, d'un seul genre et que tu finiras forcément par aller voir ailleurs parce que tu ne seras pas comblé·e", nous explique Alice.

Et ce car, quatrième idée reçue, les personnes bisexuelles sont attirées... par tout le monde ! "Il y a une hypersexualisation des personnes bi. Comme si, quand on marche dans la rue, on est excité par tout le monde. Ou bien qu'on a deux fois plus de choix. C'est une belle connerie", poursuit Anne. Elle ajoute "on pense que les bisexuelles sont des filles faciles, quand on pense bi on ne pense pas amour, intellect ou tendresse, on pense tout de suite au sexe. On ramène systématiquement la bisexualité au sexe et pas à la relation, chose qu'on a moins tendance à faire avec l'homosexualité ou l'hétérosexualité."

La bisexualité, encore mal définie aujourd'hui


On pense aujourd'hui encore bien souvent - et à tort - qu'être bi, c'est être attiré·e autant par les hommes que par les femmes et ce, de façon parfaitement équitable. Comme si, pour s'affirmer bisexuel·le, il était nécessaire de prouver que l'on est attiré·ée à 50% par les hommes et à 50% par les femmes. "Les gens se rassurent avec les chiffres", nous explique Anne qui ajoute : "Tu as l'impression que ça doit être du 50 50 pour être bi. Si tu as embrassé une femme, que tu as couché avec elle, que tu es tombée amoureuse d'elle, OK, tu peux te dire bisexuelle. Mais si tu n'as pas fait tout ça, on considère encore que tu n'es pas une 'vraie' bi. C'est un cliché qui lui aussi est persistant."

La sexualité est bien évidemment loin d'être aussi simple et binaire et, dès les années 50, le sexologue Alfred Kinsey élaborait une échelle - l'échelle de Kinsey - révélatrice de la fluidité de la sexualité. Selon lui, l'orientation sexuelle peut se mesurer sur une échelle, allant de 1 à 6, 1 correspondant à une personne exclusivement hétérosexuelle et 6 à une personne exclusivement homosexuelle. La bisexualité - ainsi que la pansexualité - se trouverait donc entre ces deux pôles, sans nécessairement avoir besoin de se situer à un 3 parfait. "Cette échelle a été très controversée quand elle est sortie, ça n'a rien de très étonnant pour l'époque, mais encore aujourd'hui on a du mal à voir la sexualité comme ça", regrette Alice.

Résultat ? Il est encore parfois compliqué aujourd'hui, y compris pour les personnes bi, de définir vraiment ce qu'est la bisexualité. On le voit d'ailleurs dans les statistiques. Selon une étude menée en 2018 pour l'Ined, 2,7% des répondants - 3,4 % des femmes et 2,0 % des hommes - déclaraient avoir une attirance pour les deux sexes et 1,9% - 2,2 % des répondantes et 1,6 % des répondants - avoir déjà eu des pratiques sexuelles avec des personnes des deux sexes. Pourtant, seules 0,9% de femmes et 0,6% des hommes se considèrent bisexuel·les.

La pop culture n'aide pas vraiment à définir clairement la bisexualité car, là encore, rares sont les personnages bisexuels sur le petit écran. Même dans des séries comme The L Word, la bisexualité n'est pas franchement valorisée et est souvent considérée comme une transition, ou quelque chose de ne pas vraiment assumé. "Ça se voit particulièrement avec le personnage de Tina", nous explique Anne. "Elle est avec un homme avant et après Beth et à la fin de la série, Beth lui dit : 'Je n'ai été qu'une aventure de 8 ans'. Là encore, la bisexualité n'existe pas vraiment en tant que telle. Il faudrait des vrais personnages fictifs bisexuels, et de cette façon banaliser tout ça."


Pour Alice, l'évolution des moeurs passera aussi et surtout par l'éducation. "On est censé avoir une éducation sexuelle tout au long notre parcours scolaire, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Dans un monde idéal, il faudrait apprendre aux jeunes qu'il existe différentes orientations sexuelles et qu'il n'y a rien d'anormal ou de grave à être hétéro, homo, bi, pan, asexuel... On peut se battre à travers les médias, les séries, la politique, mais l'éducation reste essentielle."