Doit-on vraiment "avoir guéri" pour entamer une nouvelle relation ?

Doit-on vraiment "avoir guéri" pour entamer une nouvelle relation ?
Doit-on vraiment "avoir guéri" pour entamer une nouvelle relation ?
C'est l'argument qu'on entend très souvent. Pour être heureux·se en amour, construire un couple sain et serein, il faudrait absolument que les deux parties aient réglé leurs traumas du passé avant de se lancer. Vraiment ?
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L'époque est au self-love. A l'indulgence, à la bienveillance, à la patience envers soi-même. Avec ce concept salutaire, apparaît une autre notion tout aussi essentielle prônée par ses adeptes : celle de s'aimer soi avant d'aimer tout court.

Pour être heureux·se en amour, il faudrait ainsi avoir entrepris (et terminé) un cheminement introspectif qui consiste à analyser puis à accepter ses défauts, à se connaître sous toutes les coutures et à savoir enfin ce que l'on veut chez l'autre. Quels comportements nous conviennent, quelles réflexions nous semblent intolérables et quelles erreurs on serait prêt·e à pardonner.

Tout un programme qui, qu'on se le dise, représente un sacré taf. Pourtant, à lire nombreux textes, avis et expertises sur la question : il s'agit d'une condition quasi sine qua non du bonheur partagé. Pas de relation saine sans guérison personnelle en amont, donc. Notre union s'en trouverait sinon condamné·e. Malheur.

On se demande toutefois : aussi bien intentionnée, et par de nombreux aspects nécessaire, soit cette façon d'aborder le couple, n'instaure-t-elle pas une nouvelle injonction ? Ne fixe-t-elle pas un objectif quasi inaccessible, qui reviendrait à dire que certain·e·s d'entre nous méritent plus de trouver l'amour que d'autres ? Et quid du fait qu'on ait parfois besoin d'expériences positives en la matière pour justement se reconstruire ? Est-on voué·e·s à panser ses plaies en solo, avant d'exulter à deux ? Réponses.

"Comme si s'aimer n'était qu'une question de volonté"

Guérir avant une relation, un pré-requis ?
Guérir avant une relation, un pré-requis ?

Il n'y a qu'à faire un tour dans son entourage, sur les forums ou sur nombreux articles dédiés pour découvrir qu'au milieu des conseils pratiques sur comment mieux s'aimer, ou des témoignages sur l'importance de se cajoler et de se faire passer avant les autres, des voix préviennent des dérives de ce mode de pensée.

Bhumi, jeune femme interrogée par le magazine indien ED Times, est l'une d'entre elles. Et elle n'y va pas par quatre chemins. "Le self-love fait plus de mal que de bien parce qu'il vous amène à croire que vous devez devenir la personne 'parfaite' pour recevoir l'amour merdique d'une personne merdique et, à la fin de la relation, vous ne faites que douter que cela vous est arrivé parce que vous ne vous aimiez pas assez".

Comprendre qu'au lieu de véhiculer le message salvateur qu'elle promet, l'expression peut rapidement se transformer en un vecteur de culpabilisation dont on se passerait bien. Et nous faire cogiter pendant des heures pour qu'en fin de compte, on finisse par se convaincre que ces mauvais traitements sont un peu de notre faute, puisque si on se respectait davantage, ils n'auraient certainement pas eu lieu. Critique. Et Bhumi n'est pas la seule à le formuler.

Pour Emmanuelle, 35 ans, aussi, le terme a ses limites, nous explique-t-elle par téléphone. Si elle nous confie trouver ce qui s'en dégage globalement positif, certaines conséquences restent, à son avis, problématiques. Et notamment, ce qu'elle qualifie comme une injonction à s'être délestée de ses traumatismes avant de se concentrer sur sa vie sentimentale. "Comme s'il ne fallait en aucun cas que j'impose mon vécu, mon histoire à l'autre", observe-t-elle. "Comme si je devais à tout prix m'être affranchie de mes blessures pour mériter d'être aimée. Et comme si s'aimer n'était qu'une question de volonté".

Pour la coach Valérie Fobe Coruzzi, c'est justement là où certaines personnes se trompent : le but ne serait en aucun cas de lisser le relief de notre personnalité, ni de faire disparaître nos failles, avant de se lancer dans une quelconque aventure, mais plutôt d'en être conscient·e. "S'aimer, c'est être authentique avec qui nous sommes, accepter nos fragilités, nos manquements, nos forces, toutes nos facettes, de notre lumière à notre ombre", détaille auprès du Journal des Femmes celle qui invite à "oser se regarder".

Oui, mais voilà : doit-on forcément être seul·e pour procéder à cet audit douloureux, et en sortir grandi·e ? Ou encore mieux, guéri·e ?

"Relation qui guérit ne veut pas dire relation pansement"

Guérir, c'est possible au sein d'une relation
Guérir, c'est possible au sein d'une relation

"Je n'étais pas vraiment la meilleure version de moi-même lorsque je me suis mise en couple. Même si mon conjoint n'a pas directement influencé le changement, c'est au cours de ma relation que j'ai commencé à travailler sur moi, pour moi et pour les gens qui m'entouraient et qui m'aimaient", poursuit Bhumi auprès du média millennial.

Emmanuelle, elle, nous évoque la façon dont son compagnon actuel lui a permis de renouer avec la confiance. Celle qu'elle ne réussissait plus à accorder aux hommes, mais aussi celle qu'elle ne s'accordait plus à elle-même. "Je ne pense pas que j'aurais pu faire ce travail aussi rapidement si je n'avais pas été en couple avec quelqu'un de bien", avance-t-elle. "Parfois, relation qui guérit ne veut pas dire relation pansement : je n'ai pas utilisé mon copain pour aller mieux et le jeter ensuite. Il se trouve juste que la personne que j'aime m'a permis, petit à petit, de m'aimer aussi". Joli.

"Les relations ne sont jamais quelque chose de parfait dans lequel nous 'entrons', mais plutôt des espaces sûrs que nous 'formons' et qui permettent un échange équilibré d'énergie afin de guérir et de se sentir aimé", rappelle à son tour l'autrice Irina Damascan, spécialisée en psychologie, dans un papier intitulé Emotional Healing Is Done in a Relationship.

Cela dit, il reste important d'aborder l'impact des souffrances d'une personne, et du comportement qui en découle, sur la santé mentale de l'autre. Si avoir guéri ne devrait pas être un pré-requis pour se mettre en couple, et le couple un "espace sûr" pour que chacun·e puisse s'y épanouir, le ressenti de l'autre ne devrait pas non plus s'en voir minimisé. Nos blessures peuvent blesser, ça ne fait aucun doute.

La clé, selon le magazine Greatist ? Comme pour Valérie Fobe Coruzzi : la sincérité et la remise en question. "Notre rôle dans la relation avec les autres est d'être responsable de la façon dont nous nous montrons. Cela signifie que lorsque nous blessons les gens, nous leur devons de reconnaître, de valider et de tenter de réparer le mal", y lit-on.

Et la journaliste d'insister : "Le fait de reconnaître ses torts ne signifie pas que vous êtes une mauvaise personne - et cela ne signifie certainement pas que vos blessures sont moins importantes. Il s'agit simplement d'une reconnaissance de la complexité de l'être humain." Complexité qu'une écoute bienveillante, un dialogue ouvert et une absence de généralisation sauront certainement mieux appréhender - et apprécier.