Qui peut faire tomber Donald Trump ?

Donald Trump va-t-il perdre les élections ?
Donald Trump va-t-il perdre les élections ?
Dans cette photo : Donald Trump
Les Etats-Unis sont face à un choix historique : après quatre années de présidence chaotique, Donald Trump peut-il encore être réélu ? Qui peut faire basculer cette élection présidentielle cruciale ? Nous avons posé la question à Nicole Bacharan, politologue et historienne, spécialiste des Etats-Unis.
A lire aussi

C'est probablement l'une des élections présidentielles les plus tendues de l'Histoire des Etats-Unis. A l'issue de quatre ans d'une politique brutale, xénophobe, destructrice tant pour les droits des femmes, les minorités que pour le climat, Donald Trump pourrait enfin passer à la trappe au profit du démocrate Joe Biden. Les citoyen·ne·s américain·e·s sont donc appelé·e·s à faire un choix majeur ce 3 novembre, à l'heure où le pays se retrouve plus divisé que jamais, et frappé de plein fouet par la pandémie de coronavirus (plus de 230 000 morts), une crise aggravée par la gestion désastreuse de l'actuel locataire de la Maison blanche.

L'appel à la mobilisation massive aura-t-il été entendu ? Les jeunes, les femmes et les minorités renverseront-ils Donald Trump ? Nous avons interrogé la politologue spécialiste des Etats-Unis Nicole Bacharan à la veille de ce scrutin décisif.

Terrafemina : A la veille des élections présidentielles américaines, peut-on d'ores et déjà dire que Joe Biden a gagné ?

Nicole Bacharan : Non. Par contre, on peut quand même se dire qu'il est presque certain que Joe Biden va gagner le vote populaire des citoyens. On a un écart au niveau national entre les deux candidats le plus grand qu'on ait eu depuis les années 30. C'est une indication par rapport aux dernières décennies.

Et les sondages ne sont pas si mauvais que ça... En 2016, le résultat- qui nous a toutes et tous pétrifié·e·s- était exact. Les sondages donnaient deux points d'avance à Hillary Clinton et elle a eu deux points d'avance. Aujourd'hui, ils donnent entre 6 et 12 points d'avance à Biden.

Que peut-il se passer ?

N.B. : Ce seront les médias qui annoncent le vainqueur dans la nuit du 3 au 4 novembre, car il n'y a pas d'organisme officiel qui désigne le vainqueur. Et on peut être certain que les médias seront d'une prudence extrême.

On peut imaginer deux sortes de scénarios possibles. On peut avoir une victoire large et nette de Joe Biden, même si on n'a pas les résultats définitifs de tous les Etats, et notamment la Pennsylvanie qui n'a été autorisée à compter ses votes par correspondance qu'à partir du 3 novembre. Si en comptant les autres Etats, Biden a une victoire large que même des procédures de comptage ou de contestation ne pourraient remettre en cause, il aura gagné.

L'autre scénario, c'est si le score est serré et qu'il dépend de certains Etats. Si on est sur du "too close to call", on n'aura pas d'annonce du vainqueur le soir du 3 novembre. Et si le résultat serré est en faveur de Trump parce que les électeurs républicains semblent davantage décidés à aller voter au bureau de vote (sachant que ces votes sont décomptés immédiatement), il se peut que Trump ait une légère avance.

Il annoncera donc sa victoire et demandera à Biden de concéder sa défaite. Biden refusera. Et nous partirons sur la grande valse des recomptages, des procédures dans toute la semaine qui suivra où l'on achèvera de compter tous les bulletins arrivés par correspondance. Et à partir de là, ce sera des contestations, des procès, peut-être même une décision prise par la Cour suprême – ce qui donnerait d'ailleurs une victoire à Donald Trump.

Bref, tout est possible. Soit on a un raz-de-marée Biden, soit on rentre dans les scénarios les plus fous.

Manifestation anti-Trump à Jupiter en Floride le 8 septembre 2020
Manifestation anti-Trump à Jupiter en Floride le 8 septembre 2020
Dans cette photo : Donald Trump

Les Républicains vont à la pêche aux voix des femmes et notamment les femmes de banlieue. "Les suburban housewives (femmes au foyer de banlieue) votent pour moi", a même osé Donald Trump. En quoi sont-elles un électorat décisif ?

N.B. : Tous les électorats sont décisifs. Mais c'est vrai que chez les femmes de banlieue, Donald Trump a perdu des points. D'ailleurs, il a perdu des points dans quasiment tous les groupes électoraux. Pour ce groupe-là, placé sous le signe de la famille, du logement, des écoles, Trump essaie de les chercher sur le thème de "la loi et l'ordre" : en gros, "moi ou le chaos", "moi ou les émeutes".

Et il va également les chercher sur le terrain du racisme, sur le fait qu'il refuse qu'on fasse des logements sociaux, que l'on mixe les populations dans les banlieues, avec un vocabulaire très clair pour dire : "Attention, les démocrates vont mettre des Noirs et de 'basanés' dans votre quartier, l'immobilier va s'effondrer et la sécurité également".

Comment a-t-il perdu ces voix pourtant traditionnellement acquises ?

N.B. : Il s'est passé tellement de choses... Ce qui lui nuit, et ce qui expliquerait qu'il perde des points dans tous les groupes, c'est sa conduite en général, sa brutalité, sa grossièreté, sa manière d'attiser les haines à travers le pays et sa gestion de la pandémie.

Le fait qu'il ait pris cette épidémie de coronavirus à la légère et qu'il continue à le faire, c'est ce qui lui fait perdre le plus de points, je crois. Parce que ça reflète son attitude générale. La manière dont il a clamé : "Les traitements sont formidables et tout le monde les aura gratuitement ", ce qui est un mensonge absolu, cela a beaucoup choqué, même les conservateurs. On l'a vu notamment parmi les plus 65 ans : ils lui avaient donné une majorité il y a quatre ans, il a perdu beaucoup de points dans ce groupe-là.

 

La fille du président, Ivanka Trump, a joué un rôle-clé dans la campagne. Peut-on parler de "feminism washing" ?

N.B. : Oui, il essaie en tout cas. Mais ça ne prend pas. Ivanka fait campagne sur des thèmes mignons, gentils, consensuels, très en décalage avec les grandes difficultés que vivent les gens, quelle que soit leur orientation politique. Le Covid flambe, c'est ça la réalité : la crise économique est là, les parents se retrouvent avec des écoles fermées... Bref, toutes les problématiques qu'on connaît en France. Et quand on voit Ivanka qui arrive avec ses manières de princesse, ses thèmes gentillets, cela n'a pas beaucoup de prise.

Kamala Harris le 31 octobre 2020 en meeting au Palm Beach State College
Kamala Harris le 31 octobre 2020 en meeting au Palm Beach State College
Dans cette photo : Donald Trump

Les femmes issues des minorités auront-elles un rôle décisif, surtout après la résurgence du mouvement Black Lives Matter ?

N.B. : Oui, car elles votent à majorité démocrate. C'est ce qu'elles avaient fait en 2016 et cela va s'accentuer cette année, d'autant plus après l'attitude extrêmement provocante de Trump pendant le mouvement Black Lives Matter. Là où on trouverait les femmes les plus conservatrices qui n'ont pas abandonné Donald Trump, ce serait chez les Latinos. C'est un groupe où il n'a pas beaucoup perdu de points... mais il n'en a pas gagné non plus.

La présence de Kamala Harris sur le ticket démocrate joue-t-elle ?

N.B. : Oui, ça joue parce qu'elle incarne la génération suivante. Elle a 56 ans, elle n'est pas blanche, c'est une femme et personne ne conteste la compétence. Elle est intelligente et particulièrement précise, convaincante et punchy. Cela modernise le ticket. Mais la motivation essentielle dans les deux camps, c'est Trump. Garder Trump ou virer Trump.

D'après le dernier recensement, les "millennials" (72,1 millions) et la "génération X" (personnes nées entre 1966 et 1976, soit 65,2 millions) sont aujourd'hui plus nombreux que les "baby-boomers" (71,6 millions). Les jeunes pourraient-ils faire basculer l'élection ?

Oui, et de leur côté, la grande question est bien évidemment celle de la participation. C'est un groupe qui est souvent enthousiaste pour exprimer ses idées, ses rejets, ses soutiens. Et le jour de l'élection, on ne les voit pas beaucoup... Est-ce qu'ils auront utilisé le vote par correspondance ? Ils sont assez nombreux dans les queues que l'on voit dans les bureaux de votes déjà ouverts. S'ils participent fortement, ils font basculer l'élection, il n'y a aucun doute.

Nous assistons à un record de candidates pour la Chambre des représentants et un record de femmes candidates noires, latinas ou amérindiennes.

N.B. : On voit que les Américains ne sont pas très en avance sur la question de la présence des femmes au Congrès. Dans les parlements locaux, il y a pas mal de femmes. Mais au Congrès, il n'y a que 25% de femmes dans les deux chambres, à peine. Ce n'est pas grandiose...

Ca fait longtemps que le parti démocrate travaille à faire élire des femmes. Il faut qu'elles aient accès à des circonscriptions gagnables et qu'elles aient un soutien financier du parti et des associations. Les femmes démocrates de toutes couleurs, origines et tous âges sont très présentes cette année. Et on a aussi une montée des candidates républicaines, même si elles sont nettement moins nombreuses et qu'elles font partie d'un parti qui est encore assez machiste et a tendance à les reléguer dans les circonscriptions impossibles à gagner et où elles ont du mal à se faire financer.

La désignation d'Amy Coney Barrett à la Cour suprême a été un choc. Qu'est-ce que cela signifie pour la société américaine ? Les droits des femmes et des minorités sont-ils en danger durablement ?

N.B. : Oui, catégoriquement. Puisque le système américain est très différent du système français. Lorsqu'une loi ou un jugement sont contestés, si l'affaire peut être considérée comme relevant du droit fédéral, cela arrive un jour ou l'autre devant la Cour suprême. Or là, nous avons une majorité de 6 Républicains contre 3 Démocrates.

On a un verrou très malsain, là. C'est une volonté de Trump et des sénateurs républicains de bloquer l'évolution de la société américaine. On a évidemment le droit d'être conservateur voire ultra-conservateur, mais c'est quand même minoritaire. Et une Cour suprême aussi déconnectée de la moyenne dont les Américains ont d'envisager l'avortement, le mariage gay ou même le contrôle des armes, c'est politiquement et socialement très dangereux. Nous allons vers une régression.

Il y a-t-il encore un espoir de changer la donne ? On parle d'une réforme de la Cour suprême ("Expand the Court").

N.B. : C'est une piste qui est sérieusement envisagée du côté démocrate. C'est une piste dangereuse car cela peut se retourner contre eux ensuite. Les majorités changent... Mais c'est en tout cas possible. Amender la constitution, c'est impossible car vu les divisions actuelles, la majorité ne sera pas possible.

Par contre, il y a plusieurs angles d'attaque : l'article 3 de la Constitution qui concerne les tribunaux confie au Congrès la responsabilité de mettre en place une Cour suprême. Donc l'organisation de la Cour suprême dépend du Congrès.

De plus, le nombre de juges n'est pas fixé par la Constitution : on n'a pas toujours eu 9 juges.

Et la troisième possibilité, c'est la nomination à vie qui n'est pas non plus inscrite dans la Constitution. Il y a donc différentes possibilités de réforme qui pourraient être le fait de lois du Congrès. Sachant qu'ensuite, ces lois arriveraient devant... la Cour suprême, donc la bataille serait rude. Mais ce serait des pistes plausibles.

On a vu une nouvelle génération exploser ces dernières années, notamment la députée démocrate Alexandria Ocasio-Cortez. La verriez-vous devenir un jour présidente des Etats-Unis ?

N.B. : Non, car elle est très à gauche. Du coup, elle ne représente pas du tout une tendance majoritaire. C'est une belle personnalité, très charismatique, très présente et talentueuse. Cela paraît difficile à croire quand on voit ce qui se passe, mais la majorité des Américains ne sont pas dans les "extrêmes", ni à gauche, ni à droite. Seuls 15 à 20% des Américains suivent vraiment la politique de très près. La plupart suivent d'un peu loin, ils regardent l'emploi, l'économie... "AOC" continuera probablement un rôle fort, mais je ne la vois pas présidente.


Quelle figure féminine pourrait incarner l'avenir ?

N.B. : Kamala Harris. Elle représente l'avenir du parti démocrate. D'autant qu'elle est centriste et donc plus de chances de rallier autour d'elle un électorat plus large. Si Joe Biden ne termine pas son mandat, elle sera présidente. Et s'il ne fait qu'un seul mandat, elle sera la mieux placée dans les prochaines primaires.

Les dossiers