"En politique, bien des femmes n'ont pas trouvé la sororité dont elles avaient besoin"

"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe [Photo : Chloé Vollmer-Lo]
"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe [Photo : Chloé Vollmer-Lo]
"Plus de femmes en politique !". C'est un titre qui résonne comme les slogans des manifs féministes. A travers une exigeante enquête, l'éditorialiste et podcasteuse Léa Chamboncel passe au crible le parcours loin d'être évident des femmes dans une sphère politique essentiellement patriarcale.
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"Je souhaite saluer le combat politique des femmes, écouter leurs difficultés mais aussi leurs réussites et, pourquoi pas, envisager un monde meilleur". Avec son enquête dont le titre claque comme un manifeste, Plus de femmes en politique !, Léa Chamboncel, éditorialiste, streameuse et podcasteuse, nous partage les voix de militantes, députées, sénatrices, anciennes ministres, collaboratrices parlementaires, de droite, de gauche, du centre... En tout, près de soixante interlocutrices ont accepté l'exercice.

Leurs convictions partisanes divergent peut-être mais leurs expériences, elles, se rejoignent : violences sexistes, sentiment d'être instrumentalisée ou d'être de simples intruses dans un monde d'hommes, syndrome de l'imposteur(e), stigmatisation... Un vécu en commun que les principales concernées relatent dans cette très complète recherche polyphonique passant au crible les mille nuances patriarcales de notre monde politique.

Etat des lieux critique d'une sphère donc, mais aussi de la possibilité du féminisme en son sein, comme l'énonce notamment la députée LREM Céline Calvez : "Quand la politique est aux mains des hommes, peut-on réellement faire une politique d'égalité ?". Question rhétorique bien évidemment. Car si les femmes représentent 51,6 % de la population française, leur présence reste encore minoritaire dans les lieux de pouvoir.

"Et il n'existe aucune raison objective qui permet de justifier d'un tel état des faits", fustige Léa Chamboncel. Une observation percutante et une lecture nécessaire, d'autant plus en cette période de présidentielle.

Rencontre avec son autrice.

Terrafemina : Vous exprimez déjà votre engagement en podcasts (le talk show "Popol") et sur Twitch, de votre propre chaîne à l'émission de Jean Massiet, "Backseat". Pourquoi avoir choisi de développer cette réflexion en livre ?

Léa Chamboncel : J'ai une formation juridique, j'ai fait un Master Recherche, et on m'a toujours appris à aller chercher dans le détail, étudier un sujet dans sa globalité, gratter le plus possible pour éclairer les enjeux que le sujet en question implique. Et justement, le format du livre permet tout ça.

C'est également le moyen le plus complet pour retracer l'évolution de la place des femmes dans l'Histoire – voir d'où l'on partait au fond. J'avais enfin envie d'analyser les expériences individuelles pour comprendre tout ce qu'implique le fait d'être une femme en politique. M'intéresser à leur quotidien.

"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe [Photo : Chloé Vollmer-Lo]
"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe [Photo : Chloé Vollmer-Lo]

Edith Cresson, Sandrine Rousseau, Mathilde Panot, Danièle Obono... Le "casting" d'interlocutrices est impressionnant. Des personnalités ont-elles refusé l'exercice de l'interview ?

L.C : Ségolène Royal, qui m'a dit que je pouvais déjà trouver tout ce dont j'avais besoin dans son livre... mais c'était vraiment le seul refus. J'ai tenté d'avoir Valérie Pécresse et Rachida Dati mais je n'ai pas trouvé de contacts directs.

Après, hormis certaines personnalités en particulier comme l'ex-Première ministre Edith Cresson ou l'ancienne ministre socialiste Marisol Touraine, je n'ai pas cherché à avoir la voix de personnes précises. Le livre convoque la voix d'élues et de députées que je connaissais déjà et je leur ai donc fait part du projet – Sandrine Rousseau, Paula Forteza, la députée LREM Céline Calvez...

C'est surtout le bouche à oreille qui a fonctionné. Des personnes ont su que j'étais en train d'écrire un livre sur la place des femmes en politique et m'ont dit spontanément : "j'ai des choses à dire". Ça a été le cas notamment de Frédérique Dumas, députée Libertés & Territoires des Hauts-de-Seine.

J'ai également lancé un appel à témoignages sur mes réseaux sociaux, sur Twitter et Instagram – c'est comme ça que je fonctionne pour mon podcast – car j'avais vraiment envie de donner la parole à des femmes que je ne connaissais pas. Cela m'a permis d'avoir le témoignage de plein d'élues auxquelles je n'aurais pas forcément pensé.

J'aime apporter de la visibilité à celles qui font et qu'on ne voit pas. La politique, ce n'est pas simplement être ministre, c'est aussi être collaboratrice parlementaire ou militante dans une organisation de jeunesse. Plein de fonctions peuvent être occupées en politique au-delà des plus médiatisées.

"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe
"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe

A travers cette pluralité de fonctions et de partis politiques (LREM, LR, PS, LFI), un constat : bien des expériences se font écho, d'un témoignage à l'autre, notamment les violences sexistes...

L.C : C'est là qu'on comprend que le problème est systémique. J'avais le sentiment que par-delà la diversité de leurs expériences et de leurs profils, ces femmes partageaient un je-ne-sais-quoi de commun – autrement dit, des difficultés. J'avais besoin de mettre des chiffres, des mots et des témoignages sur ce sentiment afin d'en démontrer toute l'ampleur.

Malgré cette expérience commune, l'un des grands sujets du livre est l'absence de sororité. Nombre des interlocutrices avouent constater plus de rivalité que de soutien. Vous écrivez donc : "la sororité est un mythe politique". Pourquoi ?

L.C : Beaucoup de ces femmes n'ont effectivement pas trouvé cette sororité dont elles avaient besoin mais certaines, si. J'ai interviewé 59 personnes, ce qui légitime le propos, mais cela ne représente évidemment pas les expériences de chaque femme en politique. Cela étant dit, je parle de "mythe politique" car on a toujours l'impression que le mot de "sororité" peut tout régler, que ça existe en soi. Mais la réalité, c'est que cette sororité se construit.

On a l'impression que la solidarité est consubstantielle à n'importe quelle organisation sociale en quelque sorte, alors qu'en réalité, elle se construit. Or, dans le milieu politique, la solidarité masculine, la fraternité, elle, est excessivement présente et très structurée, puisque les hommes sont en nombre et que tout a été organisé autour de l'exclusion d'autres parties de la population minorisées. La solidarité leur permet de se coopter, de faire front commun, de se serrer les coudes.

A l'inverse, les femmes ont encore du mal à le faire car beaucoup, dans la génération précédente, ont déjà dû essuyer les plâtres avec l'adoption des premières lois sur la parité. Lorsque l'on dénombrait moins de 10 % de femmes à l'Assemblée nationale, quand on occupait une place à ce moment-là, il s'agissait avant tout de la garder. Et j'imagine que n'importe qui pouvait être perçu·e comme une menace éventuelle.

Un tel climat ne favorise évidemment pas la sororité.

"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe
"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe

Plus encore, j'ai observé que les hommes avaient aussi cette tendance à mettre en concurrence les femmes entre elles. Diviser pour mieux régner en quelque sorte. Ce qui fait malheureusement écho aux expériences de bien des femmes dans bien d'autres milieux professionnels. Certes, on peut se retrouver dans la sororité et trouver cela réconfortant, les exemples dans le domaine militant ne manquent pas par exemple.

Mais face au boys club, proposer une alternative n'a rien d'évident car il ne faudrait pas reproduire les mêmes dynamiques excluantes - envers les femmes racisées et autres populations minorisées par exemple. Si c'est pour recréer des formes de domination identiques, la sororité aurait effectivement ses limites.

Par rapport à cette masculinité en politique, certaines interlocutrices évoquent moins une aversion contre les femmes qu'une aversion... contre les féministes.

L.C : Complètement, c'est ce que me dit la sénatrice socialiste (et ancienne ministre des Droit des femmes) Laurence Rossignol : "la question n'est pas femme ou homme, mais féministe ou antiféministe". Il y a évidemment des femmes qui sont antiféministes. Beaucoup de femmes qui accèdent à des fonctions importantes en politique proviennent d'un milieu social aisé, pour la plupart d'entre elles, essentiellement la classe bourgeoise, où les enjeux de patriarcat sont encore très dominants.

Des codes y sont encore très présents, et des idées réactionnaires. Ce n'est pas étonnant qu'une figure comme celle de Marion Maréchal, par exemple, soit tentée par le fait de reproduire ou défendre les codes en question à travers sa politique. Laurence Rossignol emploie pour désigner ces femmes non féministes l'expression bien choisie "d'auxiliaires du patriarcat".

On observe à quel point les forces de résistance sont fortes. On l'a bien vu avec la candidature de Sandrine Rousseau, qui aurait pu être la première candidate féministe à la présidentielle. Lorsqu'elle a été écartée de la campagne, on a compris que les femmes n'avaient pas le droit à l'erreur. Elle a fait un faux pas, et en deux heures elle était virée, le communiqué de presse était prêt à être envoyé à tous les journalistes.

On constate en outre que face à une candidature comme a pu l'être celle de Sandrine Rousseau, qui incarne une volonté forte de changement de la société, Eric Zemmour a tout du candidat du backlash [théorisé au début des années 90 par la journaliste américaine Susan Faludi, le backlash, ou "retour de bâton", désigne la riposte réactionnaire qui dans l'Histoire succède systématiquement à toute avancée féministe, ndlr].

"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe
"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe

Et le virilisme, on le ressent également à travers les joutes de certains hommes politiques, ce culte de la punchline, du combat de coq, des gros bras, que vous retracez très bien dans le livre...

L.C : Tout cela rejoint une certaine imagerie politique. La verticalité de l'exercice du pouvoir et la dimension viriliste de ce dernier, qui sont en phase avec les codes du patriarcat. En politique d'ailleurs, on observe encore bien trop ce phénomène de soumission au chef.

Il suffit de regarder La République En Marche : Emmanuel Macron cultive une stature de chef sans qui le parti en lui-même n'existerait pas, et bien des femmes témoignent de cette situation. Le débat politique en soi est dominé par des choses virilistes : il faut montrer "qu'on est le chef".

Tout cela nous renvoie également au fond et à la forme. Pourquoi sommes-nous dominé·es à travers ces discours par des questions relatives aux enjeux de sécurité alors que ce n'est même pas la priorité des Français·es ?

Même lorsqu'il est question de l'enjeu crucial des violences faites aux femmes, ce sont des solutions sécuritaires qui sont systématiquement amenées, sans forcément insister sur la dimension Prévention et Éducation, à travers les déclarations gouvernementales notamment.

"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe
"Plus de femmes en politique !" : Léa Chamboncel raconte son enquête féministe

Je pense que le public souhaite sortir de toutes ces dynamiques, de ces débats qui s'éloignent bien souvent des préoccupations réelles des Français·es. Un sondage récemment relayé par la Fondation des Femmes révélait ainsi que 79 % des Français·es considèrent que l'égalité femmes-hommes sera un enjeu important pour leur vote, au moment de glisser un bulletin dans l'urne.

Force est de constater que cette question n'est pas forcément au coeur des débats actuels. Tout comme les enjeux climatiques. De même, sans la guerre en Ukraine, la question du pouvoir d'achat ne serait pas devenue aussi centrale dans le débat politique actuel.

Cette notion d'égalité renvoie à une réflexion : les interlocutrices évoquent des différences hommes/femmes dans le cadre des politiques locales : l'on observerait dans l'exercice de leur pouvoir moins de guerre d'ego, plus d'actions concrètes, de solutions, de proximité avec les gens, de "sens de la mission"...

L.C : Je pense que la réalité du monde politique pour les femmes est telle que si l'on n'est pas vraiment motivée et transportée par une conviction, une vraie volonté de faire et de changer les choses, et bien on le quitte.

Car c'est un milieu trop hostile pour décider d'y rester uniquement par plaisir ou pour son ego. Si l'on a pas en soi des ambitions très altruistes, on ne reste pas. D'ailleurs la politique est déjà rarement envisagée comme carrière pour beaucoup d'entre elles. Parfois cet engagement vient compléter un engagement militant, une fibre sociale, car il y a cette conviction que les choses se changent toujours par le pouvoir, par la voie de la décision en politique.

Dans le livre, certaines interlocutrices associent l'idée de changement à la parité, et affirment que "si l'on ne force pas la présence des femmes, elle n'a pas lieu" ou encore que "l'inclusion des femmes ne se fait pas naturellement". Est-ce un enjeu encore suffisamment pris en compte ?

L.C : L'enjeu de la parité est relativement acquis en politique, il n'est plus vraiment discuté. D'ordinaire, il reste un enjeu électoral lors des campagnes présidentielles (Macron l'a d'ailleurs mis en avant en 2017).

Mais cette année, je remarque que l'on n'en parle pas. C'est assez hallucinant d'ailleurs. Même dans les programmes politiques des principaux candidats et candidates que j'ai pu éplucher, il n'apparaît pas.

On doit juger que le fait qu'il y ait seulement 38 % de femmes à l'Assemblée nationale - autrement dit 237 femmes contre 338 hommes - suffise... Que la parité est un enjeu déjà résolu.

Plus de femmes en politique !, par Léa Chamboncel.
Editions Belfond, 250 p.