"Pourquoi je change de trottoir quand je marche derrière une femme"

"Voici pourquoi je change de trottoir quand je marche derrière une femme"
"Voici pourquoi je change de trottoir quand je marche derrière une femme"
Thomas, un architecte d'intérieur de 30 ans, a pris l'habitude de changer de trottoir lorsque, la nuit, il se retrouve à marcher derrière une femme. Un comportement largement influé par la libération de la parole des femmes autour du harcèlement de rue et les violences sexistes et sexuelles qu'elles endurent dans l'espace public. Il nous explique les raisons de sa démarche.
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"J'ai vécu jusqu'à mes 27 ans dans un quartier difficile. Il m'est arrivé de me faire courser alors que je rentrais à vélo, me faire alpaguer par toute une bande qui souhaitait nous détrousser, un ami et moi, dans une ruelle sombre. Résultat : plusieurs fois en rentrant chez moi, j'ai eu un sentiment de profonde angoisse en croisant des gens qui ne faisaient que se balader ou qui rentraient chez eux, tout simplement. Je ne compare pas cela au harcèlement de rue, mais je connais malgré tout ce sentiment d'avoir à rentrer chez soi la peur au ventre.

Je ne souhaite surtout pas provoquer cette sensation chez quelqu'un d'autre, comme certains l'ont provoquée chez moi. Cela a été pour moi le premier déclencheur. Sans le faire de manière systématique, j'ai commencé il y a quelques années à changer de trottoir quand, fruit du hasard, je me retrouvais derrière une femme alors que je rentrais chez moi. Si nous sommes seuls dans la rue, qu'il est tard, j'ai pris le réflexe de changer de trottoir ou de la devancer, pour lui faire passer le message : 'Tu n'as rien à craindre de moi, je suis déjà loin'. Une façon de lui faire comprendre que je ne suis pas une menace. Il m'est aussi déjà arrivé de prendre un autre chemin pour éviter de faire subir cette crainte par ma simple présence.

"Je n'avais pas conscience de l'ampleur du harcèlement de rue"

La libération de la parole des femmes sur le harcèlement de rue, les violences sexistes et sexuelles dont elles sont victimes dans l'espace public, leur crainte de se faire harceler ou agresser quand elles marchent dans la rue, m'ont conforté dans ma démarche. Le mouvement #MeToo lui aussi m'a fait réaliser que mon action avait bel et bien du sens.

J'avais connaissance du harcèlement de rue, je savais que ça existait pour en avoir parlé avec plusieurs de mes amies, mais je n'avais pas conscience de l'ampleur du problème. Les chiffres m'ont fait froid dans le dos. Je me souviens du témoignage d'une jeune femme qui, depuis ses 17 ans, avait une peur quotidienne de prendre le métro, le matin, le midi comme le soir. Ce témoignage m'a particulièrement marqué et m'a fait réaliser que ce sentiment était quotidien, que les femmes vivaient dans la crainte de subir des remarques, des regards insistants, voire du harcèlement ou des violences dans le pire des cas.

Ce que je faisais ponctuellement est devenu une habitude et aujourd'hui, j'ose également davantage en parler autour de moi. Certaines personnes comprennent et saluent cette démarche, d'autres me prennent pour un extraterrestre mais comprennent généralement tout de même. Je suis également plus attentif qu'avant dans les transports en commun.

"Voici pourquoi je change de trottoir quand je marche derrière une femme"
"Voici pourquoi je change de trottoir quand je marche derrière une femme"

"Je me suis remis en question"

Pour moi, dire les choses est un moyen efficace de faire bouger les lignes. Pour ma part, il n'y a pas que dans l'espace public que je me suis remis en question mais dans la vie de façon générale. Suite au mouvement #MeToo, j'ai commencé à consulter des sites, des comptes Instagram qui donnaient la parole aux femmes, sur le harcèlement, les violences sexistes et sexuelles, les inégalités entre les femmes et les hommes dans le milieu professionnel... Des témoignages bien souvent bouleversants qui me rappellent qu'en tant qu'homme, nous avons aussi beaucoup à faire. Ce qui manque à certains hommes selon moi, c'est justement la remise en question. Je pense au harcèlement de rue notamment. J'ai déjà entendu un homme se défendre après des propos déplacés lancés à une femme dans la rue et se justifier par : "Oh c'est rien, ce n'est pas dit méchamment".

Dans un monde idéal, je n'aurais bien évidemment pas besoin de changer de trottoir. Mais nous vivons dans une société dans laquelle les femmes ne sont toujours pas véritablement en sécurité dans l'espace public et je pense donc que c'est malheureusement encore nécessaire. Créer un écart physique suffit parfois à rassurer. Si par cette habitude, cela peut permettre d'éviter ne serait-ce qu'un stress de plus dans la journée d'une femme, alors j'invite mes contemporains à faire de même.

Par ce témoignage, j'espère attirer l'attention sur cette petite action qui pourrait éviter des moments de panique ou de stress. Ce n'est pas grand-chose et l'automatisme vient très vite. C'est une manière de montrer son empathie et de prendre en compte son environnement et le monde dans lequel nous vivons. Une façon, aussi simple soit-elle, d'apporter sa pierre à l'édifice."