Roméo Elvis accusé d'agression sexuelle : pourquoi il faut laisser sa soeur Angèle tranquille

Angèle et Romeo Elvis sur la Grande Place de Bruxelles le 27 septembre 2019
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Angèle et Romeo Elvis sur la Grande Place de Bruxelles le 27 septembre 2019
Dans cette photo : Angèle
Le rappeur Roméo Elvis fait l'objet d'une accusation d'agression sexuelle. Mais c'est à sa soeur, la chanteuse Angèle, que les internautes demandent des comptes. Un flagrant exemple de sexisme ordinaire. Qui vrille au harcèlement ciblé carrément dangereux.
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#BalanceTonRappeur. Sur Instagram ce mardi 8 septembre, une femme accuse le rappeur Roméo Elvis. Celui-ci l'aurait "agressée sexuellement", captures d'écran de la réponse du principal concerné à l'appui, qui s'excuse "pour ce qui s'est passé", ajoutant que "c'était vraiment n'importe quoi". Le chanteur belge n'a pas réagi officiellement à cette mise en cause*. Ce témoignage fait suite aux accusations (nombreuses et conséquentes) visant un autre nom du milieu, Moha la Squale, accusé d'agression sexuelle, mais aussi de harcèlement et de séquestration. De quoi agiter la Toile.

Mais, surprise : ce n'est pas Roméo Elvis qui se retrouve au centre des discordes. Non, si l'on s'attarde sur les dizaines de milliers de publications suscitées par les mots-clés "Roméo Elvis" depuis plus de 24 heures sur Twitter, on constate que la majorité des publications vise avant tout... sa soeur Angèle.

"Balance ton frère !", "Les féministes veulent qu'on dénonce nos 'potes violeurs' mais trouvent normal qu'Angèle ne le fasse pas", "On balance son 'quoi' mais pas son frère ?", "Si Angèle elle dénonce pas publiquement son frère sa carrière va prendre fin direct mdrrrrr elle a trop manger (sic) grâce aux féministes"...

Les formulations abondamment likées ont beau varier (à peine), il n'est pas difficile de saisir l'idée. Ils sont des centaines, les internautes (masculins) à exiger des comptes à la chanteuse, usant de ces charges pour dénoncer ce qui leur semble être contradictoire - le militantisme d'Angèle d'un côté, l'accusation dont son frère fait l'objet de l'autre.

Qu'importe alors qu'une soeur ne soit pas responsable des agissements supposés de son frère. Au creux de ces messages très virulents se profile un même objectif : chercher à décrédibiliser le "néo-féminisme" et les mobilisations post-MeToo qui en défrisent tellement.

Balance ton patriarcat

Une manière comme une autre d'étouffer un "Balance ton quoi" érigé en hymne en un "Balance ton frère" qui se veut intimidant. Nous, on aurait plutôt envie de scander "Balance ton patriarcat". C'est d'ailleurs ce que taclent bien des militantes sur les réseaux. Alors qu'Angèle reçoit tout autant de messages véhéments sur Instagram, la situation vrillant au cyber-harcèlement, des voix féminines s'élèvent pour dénoncer cette charge ciblée.

"Je suis écoeurée. Angèle a sa page insta envahie de commentaires haineux, et à part ça 'c'est pas du harcèlement on lui demande la justice'. Il agresse, elle se fait harceler", fustige l'instigatrice du compte féministe Minute Simone.

Et l'activiste de poursuivre sur le même ton : "Le 'FC Misogyne' est trop heureux de se payer une féministe, ils n'en ont rien à cirer en vrai de Roméo Elvis en tant qu'agresseur, et encore moins de sa victime. Ils sont à deux doigts de remercier Roméo Elvis d'avoir commis ces gestes et avoir un 'bon' prétexte pour défoncer sa soeur. De toute façon, Angèle aura tort. Si elle ne dit rien, on va lui reprocher. Si elle condamne les actes de son frère, on va la traiter de connasse sans 'sens de la famille'. Si elle le soutient, de sale hypocrite qui s'en fout du féminisme".

D'autres paroles émergent pour faire entendre, sous le brouhaha misogyne, cette dimension contradictoire. "Le patriarcat, c'est quand tu es une meuf impliquée dans la lutte contre les violences sexuelles, qu'on découvre que ton frère a commis des violences sexuelles et que tu te fais insulter pour ça", décoche une internaute. Qui y va de son petit conseil : "Bref, lâchez la veste à Angèle !". Prétendre dénoncer une agression sexuelle en harcelant une femme ? Difficile d'envisager en ce projet un tant soi peu d'engagement féministe...

Et puisque le sexisme n'est jamais à court de contresens, la compagne de Roméo Elvis, Lena Simonne, subit elle aussi des attaques ciblées sur les réseaux. Là encore, en rappelant son engagement (avoir relayé les accusations dont fait l'objet le rappeur Moha la Squale par exemple), les internautes cherchent à la décrédibiliser. "Intéressant que la réaction de plein de mecs suite aux accusations envers Roméo Elvis soit dirigée envers 1) sa copine, 2) sa soeur. Changez rien les gars", ironise une internaute. "'On veut juste savoir ce qu'elles ont à dire' elles ont rien à vous dire en fait. Elles ont aucune obligation de prendre la parole en public la dessus", rappelle-t-elle encore à l'adresse de ceux qui, d'habitude, ne se privent pas de contester la véracité des accusations d'agression.

Car c'est enfin à cela que ce cyber-harcèlement nous renvoie. Le mot "Angèle" est si réitéré qu'il en vient à recouvrir les voix qui importent vraiment : celles des femmes à l'origine de ces témoignages. Qui, avec cette charge massive et bruyante, écoute encore les victimes présumées ? Une finalité malheureuse qui mériterait une large remise en question de la part de bien des internautes. Mais le patriarcat a ses raisons que la raison ignore.

* Mise à jour du 9 septembre 2020 à 15h : Roméo Elvis a réagi à cette accusation sur son compte Instagram. "Les réseaux s'enflamment et oui, j'ai pris conscience d'avoir utilisé mes mains de manière inappropriée sur quelqu'un, croyant répondre à une invitation qui n'en était pas une, et m'arrêtant dans les instants qui ont suivis dès que j'ai compris", a écrit le chanteur. "Je regrette sincèrement ce geste et surtout, je réitère publiquement les excuses déjà exprimées de nombreuses fois en privé à la personne."