Pourquoi le coming-out de la chanteuse Angèle importe autant

Angele à la Paris Fashion Week le 3 mars 2020
Angele à la Paris Fashion Week le 3 mars 2020
Dans cette photo : Angèle
L'espace d'une malicieuse publication Instagram, la chanteuse Angèle a dévoilé publiquement son homo - ou bi - sexualité. Une nouvelle trop "people" pour certains mais qui, pourtant, est bien plus importante qu'on ne pourrait le croire. On vous explique.
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"Portrait de femmes qui aiment les femmes". Non non, ce n'est pas un remake du film de Jane Champion (ou de la "jeune fille en feu" de Céline Sciamma) que nous vous présentons là mais l'inscription qui recouvre le joli t-shirt de la chanteuse Angèle. L'interprète pop du tube féministe "Balance ton quoi" l'arbore tout sourire dans son dernier post Instagram. Une illustration qu'elle enrichit d'un commentaire bien senti : "Au moins c'est clair... Enfin non, pas clair... Marie". Emojis papillon et baiser bien en évidence. Pas besoin d'être enquêteur pour comprendre que l'artiste déclare publiquement son amour à sa compagne, Marie Papillon.

Un message qui n'a pas échappé à ses fans. Sous cette publication likée près de 360 000 fois en même pas vingt-quatre heures, les déclarations tout aussi énamourées s'enchaînent de la part des chanteuses Pomme, Hoshi et Coeur de Pirate. La principale destinataire de ce joli message, Marie Papillon, tente un trait d'humour : "Elle en a de la chance cette Claire !". Sous la dérision, l'évidence est là. Angèle ose un coming-out et le fait avec fierté.

N'en déplaisent aux voix dissonantes (et hétérosexuelles) qui, sur Twitter, nous abreuvent depuis des heures de commentaires type "Je comprends maintenant pourquoi Angèle répondait jamais à mes DMs". Sur les réseaux sociaux, l'on s'amuse aussi "des mecs qui crushent sur elle alors qu'ils sont homophobes". Mais loin d'être un bête déclencheur à tweets et à gifs, ce coming-out public est tout simplement salutaire.

"Les femmes lesbiennes sont invisibles dans la chanson"

Salutaire, car il délivre un pied de nez aux tabloïds qui, l'an dernier, faisaient leur beurre sur les relations amoureuses de l'artiste. Des cas de "outing" taclés par la chanteuse dans les pages de Télérama, comme le rappelle le journal 20 minutes :"Je m'attendais à des ragots, mais pas à ça. C'est très violent de réaliser que des paparazzis se sont cachés en bas de chez soi et ont attendu des heures pour attraper, de façon préméditée, l'image qui ferait vendre. J'ai eu la très désagréable sensation d'être traquée". Ou comment "peopliser" une intimité quitte à la saboter. Une intimité qu'affiche désormais Angèle sur son Instagram, de son plein gré, et avec poésie.

Bien sûr, cette poésie, l'interprète n'a cessé de la brandir pour évoquer ces grands tabous que sont encore la bisexualité, le fait d'être une femme lesbienne, le coming-out. A travers les paroles de "Ta Reine" ("Mais tu voudrais qu'elle soit ta reine ce soir / Même si deux reines c'est pas trop accepté / Mais tu voudrais qu'elle soit ta reine ce soir / Toi, les rois tu t'en fous c'est pas c'qui t'plaît") mais aussi celles de "Tu me regarde".

Dans cette chanson encore une fois explicite ("Je jouais avec le roi, la reine a pris mon coeur"), Angèle emploie la première personne et énonce à son interlocutrice son souhait "que tu me regardes / Comme tu me regardais hier / Sans qu'ils nous regardent / Quand ils nous regardent de travers". Comme un écho direct au fameux "Comme ils disent" de Charles Aznavour (1972), autre évocation frenchy de l'homosexualité, mais aussi des non-dits, préjugés et violences qu'elle inspire aux esprits trop étroits. Rien n'a vraiment changé.

Déjà à l'époque (en novembre 2019), Angèle ne craignait pas de se dévoiler. Sans que les médias mainstream ne sachent pour autant comment aborder précisément ces allégories. Créatrice d'I like that, la newsletter "popcorn unicorn" des cultures LGBT, la journaliste Aline Mayard constatait alors la difficulté qu'éprouvent journaux (et société) à envisager "le concept de la bisexualité ou de l'homosexualité, qui n'est pas présent dans leur grille de lecture du monde". En bref, "Angèle aime les femmes et personne n'en parle". Aujourd'hui, la chanteuse s'exprime d'elle-même sur Instagram pour libérer la parole. Mieux encore, ouvrir la voix/e.

Et c'est important. La journaliste Marion Olité explique pourquoi : "Face à un coming-out, les réactions type 'on s'en fout', c'est hostile en fait. C'est une façon d'invisibiliser un acte très courageux - oui même en 2020, oui même si on s'appelle Angèle. Ce coming-out m'a émue, il m'a inspirée, et j'espère qu'il inspirera beaucoup de gens". Bien souvent, l'indifférence cache (mal) le mépris. L'espoir derrière tout cela ? "Que l'exemple d'Angèle "déclenche des discussions avec les parents car c'est une artiste transgénérationelle".

On croise les doigts. "Surtout que les 'on s'en fout' sont justement les premiers à ne pas s'en foutre et gueuler quand ils voient deux hommes/femmes s'embrasser à la télé ou dans la rue", tacle à raison un interlocuteur. L'air de rien, la publication d'Angèle, loin d'être simplement individuelle, nous renvoie enfin à l'éternel dilemme du coming out dans la chanson française. Pour faire clair : soit la bisexualité et l'homosexualité ne sont pas abordées du tout, soit elles le sont, mais mal.

On se souvient de ces mots de la chanteuse Pomme : "Les femmes lesbiennes sont invisibles dans la chanson française. Mais moi, je rêve du jour où l'on ne me dira plus : 'Ah, tu as écrit une chanson lesbienne'. Car au fond, on ne dirait jamais à une meuf : 'Tiens, tu as écrit une chanson hétéro !'. J'aimerais que tout le monde puisse écrire des chansons 'lesbiennes' sans que cela engendre forcément des titres d'articles. Que tout soit normalisé".

Et la jeune artiste de conclure : "C'est pour ça que j'aime beaucoup 'Tu me regardes' car c'est très fin au final. Quand Angèle écrit des chansons sur deux femmes qui s'aiment, cela permet de faire évoluer les choses dans le bon sens. Et d'inscrire ce sujet-là dans la culture populaire, car elle a tellement d'impact". En espérant que les mentalités évoluent au fil des like...