Serena Williams en combi : et si on lâchait les baskets aux femmes ?

Serena Williams à Roland Garros en mai 2018
Serena Williams à Roland Garros en mai 2018
Dans cette photo : Serena Williams
Dans un entretien donné à Tennis Magazine, le président de la Fédération Française de Tennis a commenté une tenue de la championne Serena Williams qu'il juge déplacée. Quand les hommes nous lâcheront-ils les baskets avec nos vêtements ?
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Dans son édition de septembre, Tennis Magazine publie un entretien avec Bernard Giudicelli, le président de la Fédération Française de Tennis (FFT), dont les propos sont repris par le journal l'Equipe. Il a jugé bon de commenter la tenue de Serena Williams lors du dernier tournoi de Roland Garros. La championne y arborait une combinaison qu'elle appelle son "costume Wakanda", en référence au royaume imaginaire du film Black Panther. "Je me sens comme une princesse guerrière dedans. J'ai toujours voulu être une super-héroïne."

Mais le président de la FFT n'est pas du même avis que la meilleure joueuse de tennis de tous les temps : "Je crois qu'on est parfois allé trop loin. La combinaison de Serena cette année, par exemple, ça ne sera plus accepté. Il faut respecter le jeu et l'endroit. Tout le monde a envie de profiter de cet écrin".

Il ajoute : "Si je fais passer une émotion avec quelque chose qui est beau dans un endroit qui est beau, l'émotion est magnifiée." En plus de qualifier la tenue d'une femme, Bernard Giudicelli se permet d'expliquer au monde ce qui est beau et ce qui ne l'est pas.

Pour rappel, Bernard Giudicelli n'est pas président de Roland-Garros. On se demande donc quelle autorité il a sur les tenues des joueuses.

Il ajoute : "Pour 2019, c'est un peu tard car les collections sont déjà dessinées, mais on va quand même demander aux équipementiers de nous les communiquer". La police du mètre mesureur est en marche. Tremblez, mesdames.

Comme le souligne l'autrice et journaliste Mona Chollet sur Twitter : "Parler d'une des plus grandes joueuses de l'histoire comme un proviseur parle d'une lycéenne indisciplinée. Considérer que les femmes ont le devoir de faire joli, et que joli = jupette"

Si on renverse le propos, est-ce ce que Bernard Giudicelli se serait permis de faire la même reflexion pour les hommes ? On se souvient que le pantacourt de Nadal, le short à carreaux de Wawrinka ou celui en jean d'Agassi avaient soulevé quelques critiques ou commentaires. Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi faire une remarque aujourd'hui spécifiquement sur la tenue de Serena Williams alors qu'elle n'a rien d'extravagante ?

Donc plutôt que de savoir si les joueuses sont en minijupe ou en pantalon, pourrait-on se concentrer sur leurs performances ? Merci.

Et de manière générale, est-ce qu'on pourrait pas lâcher la grappe à Serena Williams deux minutes ? Tous les commentaires possibles et inimaginables ont été faits sur son physique ou sur ses tenues. Serena Williams a gagné 39 Grands Chelems. Point barre.

Quand la joueuse Bethanie Mattek-Sands a débarqué sur le court avec un chapeau de cowboy ou des chaussettes montantes/bas de contention, on a ri, on en a même fait sa marque de fabrique.

Les sportives et leurs vêtements, une longue bataille

Dans vingt ans, on en rigolera sans doute. Un peu comme quand on regarde les images vieillies de Kathrine Switzer, première femme à avoir couru un marathon. A l'époque en 1967, les caméras l'avaient filmée en train de se faire alpaguer par des hommes pour l'empêcher de courir.

Dans le cas des déclarations du président de la Fédération Française de Tennis, on n'a pas attendu 50 ans pour rigoler d'une sortie aussi ridicule. Est-ce qu'un jour, on se le demande, on laissera les femmes s'habiller comme elles le souhaitent ? La façon dont les sportives s'habillent semble faire beaucoup fumer les cerveaux du patriarcat.

La tenue de Serena Williams, qui plus est, lui permet d'éviter la formation de caillots de sang suite à son accouchement le 1er septembre 2017.

Comme le rappelle la journaliste Sophie Fontanel sur son compte Instagram :

A cela ont peut ajouter Anette Kelerman dans la natation qui a eu l'outrecuidance de raccourcir les maillots de bain, ou Violette Morris, coureuse automobile et lanceuse de disque, entre autres, qui fut expulsée de la Fédération française sportive féminine en 1927 pour "atteinte aux bonnes moeurs" parce qu'elle portait des pantalons et les cheveux courts.

Le sens des priorités

Les femmes seront donc éternellement scotchées à la façon dont elles s'habillent. On se rassure quand même en voyant les réactions outrées aux propos de Bernard Giudicelli.

Plusieurs commentaires sont venus essaimer la page Facebook de la fédération : "Vous avez de la chance que de si grandes tenniswomen aient encore envie de participer à votre tournoi. Respectez-les athlètes sans qui votre fédération ne serait rien." ou encore : "Honteux ce que vous faites ! Refusez à Serena Williams de porter une tenue après ses difficultés face à l'accouchement ! C'est parce que vous pouvez pas vous rincer l'oeil que vous devenez monstrueux !"

Si Bernard Giudicelli veut dépenser son énergie dans des chantiers qui touchent les femmes dans le tennis, nous pouvons lui donner quelques pistes. Comme celui des salaires. En comptant les contrats publicitaires, la meilleure joueuse de tennis au monde, Serena Williams, a gagné 18 millions de dollars en 2017, année de sa grossesse, et Roger Federer 64 millions d'euros en 2016-2017 (année où le joueur a fait une pause six mois à cause d'une blessure).

On peut lui citer aussi le sexisme, alors qu'en juin dernier, l'un des plus grands champions de tennis, Rafael Nadal, avait par exemple déclaré à propos des salaires différents entre joueurs et joueuses dans un magazine italien : "C'est une comparaison qui ne devrait même pas être faite. Les mannequins gagnent plus que leurs collègues masculins, mais personne ne dit rien. Et pourquoi ? Parce que ce sont eux qui ont le plus de supporters. Le tennis rapporte aussi plus d'argent pour ceux qui mobilisent plus d'audience."

Comme le note Libération, dans sa réaction, Serena Williams a eu de la classe dont celui qui prétend remettre de l'ordre est totalement dépourvu : "Je ne sais pas exactement ce qu'il a semblé dire ou n'a pas semblé dire. Mais on en a déjà parlé. Nous avons une excellente relation. [...] Je suis sûre qu'on va parvenir à un accord et que tout sera OK. Ce n'est pas quelque chose de grave, tout va bien."