La "revenge dress" est-elle vraiment si empouvoirante ?

Popularisée par Lady Di, la revenge dress (ou robe de la vengeance) est devenue un classique vestimentaire fashion et féministe. Mais l'est-elle encore vraiment aujourd'hui ?
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A l'approche de la sortie du Spencer de Pablo Lorrain, biopic onirique de la princesse Diana (incarnée à l'écran par Kristen Stewart), on se remémore non sans émotions les photos cultes de Lady Di. A travers ces diaporamas, une image à laquelle vous ne pourrez pas échapper : la revenge dress.

La revenge dress est l'élégante robe noire portée par la princesse Diana suite aux aveux d'adultère du prince Charles. Un événement médiatisé auquel la princesse a apporté une cinglante réponse... par le biais de son exigeante garde-robe. Il faut dire que les vêtements, chez la principale concernée, véhiculaient toujours un symbolisme jamais loin du féminisme. Depuis, l'intitulé de "revenge dress" a été associé à bien des célébrités.

Actrices, mannequins, popstars... On ne compte plus le nombre de revenge dress qui ont su captiver les tabloïds. Des robes synonymes de classe et d'émancipation. Pourtant aujourd'hui, certaines voix s'interrogent sur le pourquoi d'une telle fascination.

La revenge dress serait-elle vraiment si empouvoirante ?

L'habit de la femme libérée

Flash-back nécessaire : en 1994, Diana Spencer a rompu avec le prince Charles, suite aux aveux d'adultère de ce dernier. Pourtant, ce n'est pas meurtrie mais triomphante que la princesse de Galles se rend à une soirée de gala organisée par le magazine de mode Vanity Fair. Sur le dos, une création tout en finesse de la styliste grecque Christina Stambolian, présentant ses épaules dénudées. On est loin de la rigueur étouffante de la cour royale avec cette robe de soie noire décolletée qui fera tant jaser.

De l'audace sensuelle du vêtement émane une douce impression, celle de l'émancipation. La revenge dress est née. Et avec elle, surenchérissent les magazines de mode depuis des décennies, l'idée d'une "nouvelle" Lady Di, pour ainsi dire une femme libérée. Ainsi Kerry Taylor, directeur de maison de ventes aux enchères et expert du dressing de Diana Spencer, insiste-t-il sur la teneur jubilatoire d'un tel choix vestimentaire.

"Diana a porté cette robe au moment même où le prince Charles confessait son adultère. Elle avait un engagement public à tenir la Serpentine Gallery et alors que certains se seraient dit : 'Je ne peux pas faire face à cette soirée', elle s'y est rendue dans cette robe à couper le souffle. C'était une vraie déclaration", affirme le directeur à Vanity Fair. La revue fashion, elle, insiste sur la qualité du vêtement, "valorisant la beauté diaphane de sa propriétaire, sculptée à la perfection dans ce tube carbone de soie damassée".

Et cette robe fera des émules. Parmi lesquelles Beyoncé, Rihanna ou encore Jennifer Garner. Voire même, quelques noms royaux. Bien des tabloïds ont ainsi salué le geste de Kate Middleton en 2019. La duchesse de Cambridge était alors apparue le temps d'une soirée de gala pour la fondation Action on Addiction en arborant une robe à épaules dénudées imaginée par la créatrice de mode Barbara Casasola. D'aucuns y ont vu une répartie à l'infidélité soupçonnée du prince William, qui a fait l'objet de bien des rumeurs.

De même, il suffit que Kate Moss se pare en 2017 d'une robe Dior dorée pour que les journalistes voient là l'habit de l'après-Pete Doherty. Mais parfois, les hommages se font purement esthétiques, dissociés de toute rancune conjugale. Dans ce cas, il s'agit avant tout de raviver la force féministe de la revenge dress initiale.

Ainsi Rihanna expliquait-elle en 2017 dans le magazine Vogue Paris : "Chaque fois qu'un homme vous trompe, vous traite mal, vous devez avoir une 'revenge dress'. Toutes les femmes connaissent ça. L'idée que même Diana ait pu traverser un moment de solitude comme n'importe quelle femme ordinaire, qu'elle ait consciemment ou non choisi cette robe qui a mis tout le monde par terre, me touche".

Pour "Riri", la robe de la vengeance de Lady Diana met en lumière comme aucun autre vêtement sa facette "bad bitch" (de ses propres termes), autrement dit, "badass". Comme une punchline bien sentie. Elle ne peut que susciter admiration et sororité.

Un style vraiment féministe ?

Mais tout le monde n'est pas si enthousiaste. Ainsi le Guardian étiole-t-il gentiment cette robe vengeresse. Du côté du magazine britannique, la professeure en communication Angela McRobbie interroge l'ambiguïté de cette idée "purement conservatrice" selon laquelle "une jeune femme qui a été trompée ne peut penser à aucune autre sorte de punition envers son conjoint que des démonstrations de mode extravagantes".

En somme, la revenge dress limiterait l'idée de vengeance féminine et féministe à une énième mise en scène du corps. Encore une !

Même si, admet la professeure, cette robe inoubliable démontre également le pouvoir de Diana, "qui a su comprendre l'importance de l'imagerie dans une société sur-médiatisée". En l'état, la revenge dress témoigne également d'une fascinante ambivalence. Elle résume bien l'obsession des médias envers les femmes célèbres, ou plutôt de ce que les tabloïds valorisent le plus à travers elles - la mode, les ragots, l'image.

Une communication intrusive que toute personnalité se voit obligée d'accepter, tel le revers de la médaille, et qui n'est évidemment pas exempte de sexisme. Or, c'est justement en connaissance de cause que les stars peuvent se jouer de cette iconisation, comme d'une forme de libération et de prise de contrôle. Voilà ce que suggère Lady Di.

La force émancipatrice de la revenge dress serait-elle à nuancer ? Tout du moins, sa singularité peut être contestée, si l'on en croit le professeur Ashwani Monga de la Rutgers Business School. "Les actes de vengeance associés au fait de s'habiller ou de faire du shopping ont toujours existé", nuance l'expert au Guardian. Pour le professeur, cette revanche stylée n'est pas simplement sentimentale, elle témoigne d'un rapport au monde.

Ainsi le "shopping revenge" (le lèche-vitrines frénétique) a-t-il pu être employé par certaines et certains cette année en réaction aux confinements antérieurs, empêchant toute dépense d'argent jugée "superficielle". Dès lors, le shopping serait devenu, bien que par définition ultra-consumériste, une forme – certainement illusoire – d'épanouissement personnel. Un bien-être tout relatif – comme l'impression de sérénité que nous renvoient les photographies cultes de Lady Di. D'où la conclusion d'Ashwani Monga : au temps du coronavirus, se venge-t-on encore d'autrui par les fringues ou achète-t-on avant tout en réaction à un ancien soi plus modéré ?

On l'aura compris, l'idée de revenge dress interroge le but d'un vêtement, le plaisir qu'il nous apporte, la symbolique forte qu'il véhicule – parfois inconsciemment. Mais également la réalité trouble d'un "empouvoirement" qui traduit également une forme de mal-être existentiel. C'est dire si elle n'a pas fini de nous fasciner.