C'est quoi un féminisme (vraiment) révolutionnaire ? Irene nous explique

Dans son nouvel essai "Hilaria", l'autrice Irene rappelle les luttes multiples que porte en lui le féminisme lorsqu'il se fait (vraiment) révolutionnaire. Un récit aussi intime que politique.
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Qu'est-ce qu'un féminisme (vraiment) révolutionnaire ? Comment donner sens aux luttes en un temps de crise climatique, sociale et politique ? Féminisme pop et féminisme libéral éloignent-ils les combats pour l'égalité de leur signification profonde ? Quelles voix valoriser alors ?

Toutes ces questions, Irene (prononcer "Iréné") les déploie dans Hilaria, son nouvel essai. En partant de l'histoire de son arrière-arrière grand-mère éponyme, mère de sept enfants ayant vécu au centre de San Sebastian, au Pays basque espagnol, en pleine dictature franquiste, l'autrice de La terreur féministe dévoile une intention forte : théoriser un féminisme qui, en écho aux répressions d'hier, serait à même de combattre les diverses oppressions d'aujourd'hui.

Et ce notamment, en se revendiquant antifasciste, anticapitaliste, antiraciste. "Pour que la révolution soit féministe, il faut que le féminisme soit révolutionnaire", affirme Irene dans ce manifeste puissant aussi bien dédié aux "anarchistes dévergondées" qu'aux "femmes du peuple, femmes ordinaires et femmes des masses - comme Hilaria". Femmes qui mériteraient de se retrouver au devant des luttes actuelles, affirme l'autrice.

Retour en sa compagnie sur les bases de ce féminisme populaire.

Terrafemina : Qu'est-ce qui lie La terreur féministe à ce second livre selon toi ?

Irene : Le mélange entre l'intime et le politique. L'idée avec La terreur féministe était de mettre un sujet tabou sur la table. Avec Hilaria, j'ai davantage voulu explorer des sujets théoriques qui me parlent au quotidien et que j'avais un peu survolé auparavant. Sans que l'essai soit trop théorique cependant, je voulais que ça reste un récit personnel.

Tu retraces l'histoire d'Hilaria, ton aïeule, récit familial qui nous renvoie à l'Espagne des années 30 et à la dictature franquiste. Au temps de la banalisation de l'extrême droite, était-il important de rappeler ce que signifie vraiment le fascisme ? Mais aussi, écris-tu, "qu'il n'est pas un fait du passé" et que "son idéologie n'est pas morte avec ses précurseurs" ?

I : Oui, car c'est une notion qui est devenue complètement incomprise et oubliée. C'est un terme qui a été banalisé. D'ailleurs l'insulte "facho" que l'on emploie volontiers ne renvoie pas toujours précisément à ce qu'est le fascisme. Or cet oubli est très inquiétant car le fascisme est quelque chose qui flotte partout en Europe aujourd'hui, dans certains pays il a pris le pouvoir, dans d'autres il a menacé de le faire.

Il est important de rappeler que tout ce qui est fasciste est étroitement lié au racisme, au capitalisme, et au patriarcat. C'est pour cela qu'à mon sens on ne peut pas être féministe et ne pas être anti-fasciste, c'est nous tirer une balle dans le pied. Or cette idée n'est pas évidente pour tout le monde.

C'est quoi, un féminisme (vraiment) révolutionnaire ? Irene nous explique tout
C'est quoi, un féminisme (vraiment) révolutionnaire ? Irene nous explique tout

Tu l'écris d'ailleurs : "Le fascisme est misogyne, il se positionne toujours contre les femmes, c'est son essence-même. Un féminisme qui ne lutte pas contre est un féminisme vidé de son essence".

I : Oui. Tout cela fait partie de ces choses contre lesquelles il faut lutter, tout en rappelant pourquoi. Et cela passe par l'Histoire. Je ne suis pas historienne, mais il était important pour moi de rappeler des contextes et des faits pour justifier mes combats.

D'autant plus que l'Histoire est souvent instrumentalisée par les voix politiques, et souvent à tort, avec de fausses informations. Il suffit de se plonger dans ce petit livre collectif très instructif, Zemmour contre l'Histoire (publié chez Gallimard), où des historiens confrontent les phrases d'Eric Zemmour à la réalité des faits historiques qu'il convoque dans ses écrits et discours.

De même, dans son programme pour les présidentielles, Marine Le Pen disait vouloir que l'école contribue à transmettre "le roman national" et je trouve l'emploi de ce terme, "roman", éloquent, l'Histoire étant à l'inverse une recherche scientifique, appuyée sur des faits et des découvertes.

En évoquant la vie des femmes de ta famille, ayant bien connu la répression, le travail, la prison, ton livre raconte la petite histoire à travers la grande. Penses-tu que malgré des manuels d'Histoire féministes comme celui de Titiou Lecoq, on manque encore trop d'histoires de femmes anonymes ?

I : Il y a quand même des femmes qui à travers leurs écrits ont déjà oeuvré à ça. Je pense à l'historienne et militante féministe Michelle Perrot et à son livre Mélancolie ouvrière (aux Editions du Seuil), où elle retrace le parcours d'une femme ouvrière anonyme. Dans plusieurs de ses ouvrages, elle évoque des femmes inconnues pour mieux aborder leur époque.

Se tourner vers le passé fait sens car il faut voir le féminisme comme une toile dont chaque génération vient tisser un petit bout. Parfois, des fils se perdent ou sont coupés par des ciseaux. Mais au final, il y a toujours un lien qui perdure.

L'image du "fil" me semble plus juste que celle des "vagues" féministes, car cette notion de "vague" est invisibilisante. Diviser le féminisme en "vagues" revient souvent à éluder des féminismes non-occidentaux ou des féminismes non-bourgeois. Or dans nos propres mouvements sociaux, comme le féminisme, c'est toujours important de remettre les pendules à l'heure.

Dans Hilaria, je reviens par exemple sur l'histoire des travailleuses, le fait que les femmes aient toujours travaillé, et sur ce mythe moderne : le travail comme principale source d'émancipation des femmes.

Manifestante en faveur de la dépénalisation de l'avortement en Colombie, à Bogota, Colombie le 9 février 2022.
aux abords de la Cour constitutionnelle, au Palais de justice en faveur de la dépénalisation de l'avortement en Colombie, à Bogota, Colombie le 9 février 2022.
Manifestante en faveur de la dépénalisation de l'avortement en Colombie, à Bogota, Colombie le 9 février 2022. aux abords de la Cour constitutionnelle, au Palais de justice en faveur de la dépénalisation de l'avortement en Colombie, à Bogota, Colombie le 9 février 2022.

De fait, le féminisme révolutionnaire que tu définis s'oppose au féminisme bourgeois. Selon toi, "les féministes libérales ne défendent pas les femmes. C'est un mouvement militant pour le maintien d'un système de domination dont les femmes et les personnes racisées sont les principales victimes".

I : En fait, le féminisme libéral ne libère pas grand monde : il libère les femmes d'une certaine classe. Il y a des femmes, celles de la classe bourgeoise, pour qui le but n'est pas de libérer les femmes mais simplement d'avoir accès aux mêmes structures de pouvoir que les hommes de leur classe. Or, une femme qui aurait le même poste de pouvoir qu'un homme aurait simplement la possibilité d'oppresser d'autres personnes.

Un travailleur s'en fout, si c'est un patron ou une patronne qui démantèle son syndicat. C'est d'ailleurs ce qu'explique le manifeste Féminisme pour les 99 % de Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser (aux éditions La Découverte). De même, certaines femmes vont parler de "plafond de verre" (concept sociologique selon lequel passé un certain stade les femmes ne pourraient plus s'élever sur l'échelle du pouvoir). Mais qui, au fond, arrive vraiment à toucher le plafond de verre ? Des femmes qui sont déjà très haut.

Celles qui sont tout en bas, par terre, sur le sol, et qui nettoient ce plafond brisé, ou bien celles qui n'arrivent même pas à décoller du sol, m'intéressent beaucoup plus. Leurs conditions de vie me parlent davantage qu'une ascension au pouvoir à la Hillary Clinton.

Après, il y a toujours eu des discours féministes anticapitalistes. Il ne faut pas avoir peur de dire qu'il y a des féminismes différents, c'est le cas depuis le début des mouvements féministes. C'est plutôt positif que nous ne partagions pas toutes la même ligne de pensée. Je suis donc opposée aux discours des féministes libérales et elles sont opposées aux miens. L'affirmer est sain et nécessaire.

Pour toi, on ne peut imaginer de lutte féministe sans lutte anticapitaliste. Tu l'écris : "J'aimerais que l'on passe moins de temps à nous demander comment faire rentrer plus de femmes dans le monde des start-up et plus à réfléchir à la manière dont on va organiser la répartition des richesses".

I : L'essence du capitalisme est d'oppresser des gens, donc on ne peut pas être féministe et le défendre. Cela va de soi que le capitalisme va de pair avec le patriarcat et pourtant, beaucoup de féministes sont plus capitalistes que certains hommes.

C'est quoi, un féminisme (vraiment) révolutionnaire ? Irene nous explique tout
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De même, on ne peut lutter pour l'écologie sans lutter contre le capitalisme. Les discours très "capitalisme vert" et "développement durable" ne sont pas du tout efficaces d'un point de vue écologique. Même si les lignes bougent un peu, et malgré les rapports alarmants du Giec sur le climat, on constate malheureusement que le capitalisme reste encore intouchable.

Le féminisme révolutionnaire que tu défends en revient à l'inverse au peuple, et notamment aux travailleurs. Est-ce un féminisme ouvertement plus populaire ?

I : Oui, j'aimerais que l'on désacralise certaines figures du féminisme afin de rappeler que le féminisme est avant tout une lutte populaire, ou devrait l'être. Il n'y a pas que Simone de Beauvoir ou les grandes philosophes – même si elles ont beaucoup apporté et que nous en sommes conscientes. Les femmes de notre quartier, nos cousines, nos voisines, ont beaucoup à offrir au féminisme elles aussi, et les luttes ne peuvent se faire sans elles.

Plutôt que Simone de Beauvoir, tu convoques la poétesse, anarchiste et féministe Voltairine de Cleyre. Que représente-t-elle à tes yeux ?

I : Voltairine de Cleyre est une autrice très importante. Elle a beaucoup écrit – sur l'anarchisme, la libération des femmes, la place des femmes dans la société, le système carcéral – et toujours d'un point de vue à la fois intime et pédagogique. Elle n'hésite pas à se remettre en question dans ses textes et à expliquer pourquoi elle a finalement changé d'avis sur certains sujets.

Puis sa poésie en fait également une plume littéraire, riche et variée. Ses idées nous rappellent également une chose : parfois, au sein du féminisme par exemple, on pense avoir inventé l'eau chaude, mais des femmes ont écrit les mêmes choses et en mieux il y a cent-cinquante ans.

Cette pensée historique nous invite à interroger le lien entre le féminisme et l'anarchisme, que tu tisses par ailleurs. Une liaison évidente selon toi ?

I : L'anarchisme comme le féminisme visent à atteindre la fin de toute oppression et autorité. L'anarchisme est lui aussi une critique radicale des structures d'oppression, à commencer par la structure étatique, et en cela c'est l'un des mouvements sociaux qui a certainement porté le plus radicalement cette critique.

Tout comme le terme de "féminisme" le mot "anarchisme" fait peur. La plupart des gens y voient juste une expression synonyme du bordel, du chaos.

Manifestantes défendant le droit à l'avortement à San Francisco le 14 mai 2022
Manifestantes défendant le droit à l'avortement à San Francisco le 14 mai 2022

Il faut dire que ce n'est pas vraiment un mouvement social que l'on explique dans les cours d'Histoire à l'école. On aborde volontiers la Révolution française, mais pas l'anarchisme. Dans les médias ensuite ou les productions artistiques, le terme "d'anarchie" ne désigne jamais vraiment le mouvement anarchiste en tant que tel. D'ailleurs, depuis longtemps, l'anarchisme est diabolisé aux Etats-Unis et il n'est pas si étonnant qu'il soit incompris en France, où les productions culturelles américaines sont si influentes.

Cependant, depuis toujours les mouvements anarchistes ont été imprégnés de patriarcat, avec des militants misogynes en leurs rangs et des militantes reléguées à des rôles subordonnés. Dans ce type de mouvements, la lutte des classes passe toujours avant la lutte féministe.

De même, on observe encore de vrais comportements virilistes dans les groupes de gauche aujourd'hui. C'est pour cela que je me dis anarchiste certes, mais aussi féministe. Tout simplement parce qu'on ne peut pas lutter contre une oppression en en méprisant une autre. Les oppressions sont toutes liées et s'alimentent toutes – le capital, le racisme, le patriarcat.

Comme lieu d'intersection de ces oppressions, tu évoques le système carcéral - ton aïeule Hilaria a fait de la prison en 1938, à San Sebastian. Tu remets en cause, à l'instar d'autrices comme Françoise Vergès, l'utilité des prisons.

I : Je ne crois pas que le système carcéral ait pour raison d'être une véritable transformation sociale, ou même une réparation de ce qu'a pu subir la victime. Bien sûr certaines personnes trouvent en la justice un soulagement. Mais les prisons restent une forme d'oppression, ou plutôt une conjonction d'oppressions, notamment subies par les personnes marginalisées, les personnes racisées et les personnes pauvres.

Je pense également que l'argument de la peine de prison, tout comme l'émergence de nouvelles lois, et de nouvelles répressions, n'aboutit trop souvent qu'à une forme d'instrumentalisation des violences que l'on subit. En outre, c'est un système qui a démontré ses insuffisances - quand tu constates par exemple le nombre réel de plaintes classées sans suite tu devines que le taux de violeurs et d'agresseurs emprisonnés est finalement ridicule.

Bien sûr, ce n'est pas un sujet évident que celui du punitif, qui divise encore beaucoup dans la société, notamment au sein des militantes féministes.

En début d'interview, tu liais politique et intime. Or ton intime, ce sont également tes émotions. Tu l'écris : "Si le capital et le patriarcat tendent à mépriser tout ce qui ressemble à une émotion, il me semble essentiel que nous revendiquions le droit de pouvoir les exprimer autant que nos idées". Est-ce important de rappeler que l'émotion, comme la colère, est une forme d'expression politique ?

I : La base du patriarcat, c'est tout de même de diaboliser nos émotions. De dire qu'en tant que femmes, on n'est pas rationnelles car bouffées par nos affects. C'est quelque chose que l'on retrouve d'ailleurs également beaucoup à travers la stigmatisation raciste.

Or plutôt que de rejeter ces émotions et de devenir des robots qui en sont dépourvus, imitant ainsi le modèle d'un patriarcat de la virilité, il est plus intéressant de les assumer, même de les revendiquer, et d'expliquer pourquoi elles sont légitimes. Avoir des émotions ne nous rend pas moins rationnelles, au contraire. Ce sont même les émotions qui font bouger le monde : on ne devient pas féministe parce qu'on est heureuse dans sa vie !

Hilaria, récits intimes pour un féminisme révolutionnaire, par Irene. Editions Divergences. 180 p.