J'ai navigué sur OnlyFans : voilà ce qui se trame sur le réseau social du porno

On a testé OnlyFans, le réseau social porno
On a testé OnlyFans, le réseau social porno
OnlyFans a le vent en poupe. Entre comptes classés X, coaches de fitness et célébrités, on a navigué sur le réseau social pour savoir ce qui se trame sur la plateforme qui défie Instagram.
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On parle d'Onlyfans partout. Normal, le site (ce n'est pas une appli) rassemble les ingrédients d'une recette qui fonctionne : fric, sexe et exclusivité. Presque un lancement de Bernard de la Villardière dans Enquête Exclusive, et ce sera probablement bientôt le cas. Car l'engouement est présent et la polémique suit.

Le principe est simple : des créateur·ice·s de contenus publient vidéos, photos et textes que des "fans" peuvent consulter en payant. Parfois par le biais d'un abonnement (entre 4,99 et 49,99 dollars mensuels), parfois au contenu. À ça, s'ajoutent les "tips" (pourboires) qu'on distribue à l'envi, ou pour que notre message soit lu en priorité. En majorité, les posts dévoilent le corps des influenceur·se·s. Du fitness, de la danse, des astuces bien-être et - étonnant - des cours de cuisine. Mais surtout du charme, de l'érotisme et du porno.

Le site existe depuis 2016. Sa popularité a grimpé en flèche avec la pandémie de coronavirus - notamment la reconversion en ligne des travailleur·se·s du sexe, confinement oblige - et plus récemment grâce à sa présence en "Top Tweet" sur Twitter, lorsqu'une internaute affirmait y gagner 10 000 dollars par mois le mois dernier.

Depuis, les inscriptions s'envolent. 200 000 par jour soit 75 % de plus qu'en début d'année, d'après un·e porte-parole. En parlant de chiffres, un autre attire l'oeil : les créateur·ice·s de contenus sont à 96 % des femmes, et les abonné·e·s, à 97 % des hommes. Elles se produisent, ils matent. J'ai voulu jeter un oeil au concept qui a séduit l'ex-actrice Disney Bella Thorne et inspiré Beyoncé, entre autres, et aussi inverser la tendance.

Immersion plus ou moins fluide dans les méandres d'une plateforme subitement (très) en vogue.

Pas que du cul, mais un peu quand même

Déjà, l'inscription annonce la couleur : pour naviguer sur Onlyfans, il faut rentrer son numéro de carte bancaire. Il y a des comptes gratuits, mais même là, on est fortement poussé·e à laisser des pourboires. Une sorte de monétisation de contenus clairement assumée et transparente - en tout cas plus que sur d'autres réseaux sociaux. Honesty is the best policy, à mon humble avis.

Me voilà donc assise dans mon canapé une veille de rentrée, ma fille de dix mois qui bouffe la télécommande peinarde sur son tapis d'éveil apparemment moins intéressant que le bout de plastique, et mes doigts qui parcourent le clavier. Je tape mon vrai nom en guise de pseudo, c'est dire la novice que je suis dans le domaine des Internets. Ma photo de profil est associée à mon compte Twitter, j'ai au moins la présence d'esprit de la changer - sait-on jamais si je démarre une double vie et me lance dans une expérience de camgirl anonyme.

Je m'emballe.

Mes coordonnées enregistrées, les portes d'Onlyfans s'ouvrent à moi. Le design épuré rappelle Twitter en moins ergonomique. Je clique sur le premier compte "free" qu'on me propose, une certaine Kinsey, certifiée. Elle explique en bio qu'elle est "amusante, folle et aventureuse" et qu'elle "adore faire du contenu" pour nous. Elle m'a l'air sympathique, je m'abonne. La vie est trop courte pour ne pas consommer de photos d'une inconnue à l'autre bout du monde.

Le profil de Kinsey.
Le profil de Kinsey.

Dans la boîte de réception, je reçois un message : une vidéo à débloquer pour 15 dollars. Pas si gratuit finalement, le compte de Kinsey. D'ailleurs, plus de la moitié de ses posts demandent une contribution pour être visionnés. C'est monnaie courante, si j'ose dire, sur Onlyfans, d'afficher "free" et de facturer la moitié des publications. En légende, des mots qui incitent à passer le pas. "Je fais des lap dances, je secoue mon cul, je prends des photos et je m'éclate avec toutes mes copines", décrit-elle. Mais je résiste.

A la place, je tente de retourner sur la page de suggestions. La manip' est impossible, la barre de recherche bugue, ça m'énerve. Je m'attends à un panel de photos comme dans l'onglet Explorer d'Instagram qui faciliterait ma tâche, mais rien. Je finis par trouver un site "tiers", onlyfansclub, qui explique comment faire (la honte) et surtout qu'il est bien possible de chercher des comptes par catégories ou pays, mais pas directement sur la plateforme principale. De son côté, la FAQ d'Onlyfans explique simplement que "beaucoup d'utilisateurs rencontrent ce problème" et qu'en gros, il n'y a pas grand chose à faire.

Bon, bémol. Je trouve tant bien que mal une parade, et je consulte le catalogue : "fitness", "fétiche", "célébrités"... L'embarras du choix. Je décide d'y aller soft, petite chose que je suis, et j'opte pour "fitness".

Défilent alors plusieurs vignettes dont chacune illustre une page. En première place, un chibre. Ou plutôt, un chibre du nom de StrongDickie dans un short rouge sur une photo prise de haut, à 10 dollars par mois. Dans la catégorie "fitness". Qui généralement, du moins à ma connaissance, caractérise les coaches sportif·ve·s et autres fanas du bodybuilding. Je ne savais pas qu'on pouvait soulever de la fonte avec sa bite, mais soit, je suis là pour apprendre ! Je poursuis sur "célébrités", et là, un pied. Un pied blanc de femme, en pointe, qui appartient à une certaine ClaudiaFeet_89, au même prix.

La catégorie de profils "fitness".
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Je soupçonne un couac dans le système de classement. Et je peste un peu contre la quasi obligation de raquer. Mais je ne me laisse pas abattre et scrolle joyeusement, au hasard, sur d'autres feeds partiellement ouverts. Excitant. Je mets ma fille au lit, et je rejoins mon mec.

Personnalisation et liberté d'expression

Le lendemain, je pars à la recherche de témoignages de nouvelles adeptes. Je découvre celui de Lysandre Nadeau, influenceuse québécoise qui a créé son compte quand un abonné lui a fait remarquer que si seulement 0,5 % de son audience actuelle (344 000 abonné·e·s Instagram, 442 000 abonné·e·s Youtube) la suivait sur Onlyfans, elle pourrait se faire 34 000 dollars. Sur Youtube, elle revient sur la petite tempête médiatique qu'a suscité son inscription. Certains journaux allant jusqu'à dire qu'elle vendait son corps (j'ai envie de dire : si elle est majeure et consentante, et alors ?). D'autres qu'elle encourageait son public, composé en partie de jeunes filles mineures, à s'inscrire pour de l'argent "facile".

"Je me suis fait un Onlyfans", Lysandre Nadeau.

Dans un papier dédié à l'affaire, Geneviève Pettersen, chroniqueuse au Journal de Montréal, rappelle à qui hurle au scandale les doubles standards qui collent à la peau des femmes, encore et toujours : "C'est dommage et paradoxal qu'on en soit encore à dénigrer les filles qui se dénudent pour de l'argent alors que toute l'industrie publicitaire est basée sur le corps des femmes. Et c'est quand même pas mal hypocrite de juger une personne qui tire profit de l'érotisme alors que l'industrie de la pornographie génère des milliards de dollars."

Et tranche sur l'influence auprès des ados : "Je dirai seulement que c'est la responsabilité des parents de surveiller ce que leurs jeunes consomment sur internet et qu'habituellement, les adolescents et les enfants n'ont pas accès à une carte de crédit, condition sine qua non pour voir les photos coquines de l'instagrammeuse."

Lysandre Nadeau balaye la polémique d'un revers de main et explique que ce qui l'intéresse le plus dans la démarche, c'est le peu de censure qu'Onlyfans applique, contrairement à Instagram qui panique au moindre téton de femme. Et surtout la proximité que le système permet. Car quand les internautes payent, les créateur·ice·s concoctent des contenus rien que pour elles et eux, discutent via messages, et personnalisent leurs échanges.

Lisa, une jeune utilisatrice interviewée pour l'émission Yadébat du média suisse Tataki, confirme. "T'as l'impression que c'est que pour toi, tout le monde n'y a pas accès, c'est cent fois plus perso, et c'est ça qui excite je pense". L'exclusivité, un argument qui rapporte. La Québécoise s'est d'ailleurs fait 80 000 dollars en quelques jours. Bella Thorne, un million en vingt-quatre heures. Moi, pour l'instant, je n'ai pas déboursé un centime.

Frustration, culotte à vendre et surprise canadienne

Jour 3, je persiste. Mais mes pérégrinations semblent vaines. Toujours la même rengaine : pour regarder, il faut payer. Cela dit je trouve ça normal. Les créateur·ice·s investissent du temps, c'est tout à fait équitable qu'elles (car "elles" sont majoritaires) perçoivent salaires. Quoique je vais vite découvrir que là aussi, il y a un couac.

Je retourne sur "onlyfansclub", et je fais un tour sur les catégories "pays". Je tente le Canada car pourquoi pas. L'image est celle d'un mec en treillis avec une barbe de trois jours, j'ai toujours eu un truc pour les uniformes. Je clique. Payant. Argh. Bon. Sa bio donne son compte Twitter et une wishlist Amazon (laquelle ne mène à rien, littéralement).

Il est 9 heures du matin, j'opte pour le premier lien sans réellement m'attendre à quoique ce soit. C'est donc un peu surprise que je me retrouve nez à nez avec une photo d'anus au milieu d'une paire de fesses écartées par des mains, sûrement celles d'un militaire canadien. Je n'étais pas vraiment prête pour cette rencontre digitale matinale, mais ravie que Hot-Adventures vive sa sexualité pleinement, et en fasse profiter les intéressé·e·s consentant·e·s.

Intriguée, je décide de varier les plaisir avec l'onglet "couple", et bascule sur la page de hotnsexycouple (ça ne s'invente pas). Une auto-proclamée "MILF" ("mère que j'aimerais baiser", en français) qui collabore avec son mari et vend depuis peu ses culottes aux plus offrants. Comme quoi, Onlyfans ouvre un certain champ des possibles.

Mon expérience s'achève toutefois sur un goût amer. Déjà, je m'attendais à en prendre plein la vue, ce n'est pas vraiment le cas : la barrière monétaire est frustrante. En faisant quelques recherches, je réalise aussi que le système qui semblait permettre une rémunération conséquente pour les performeuses est loin d'être irréprochable.

Une journaliste du média britannique The Spectator a recueilli le témoignage de deux d'entre elles qui affirment avoir été arnaquées par OnlyFans, et être en attente d'un paiement depuis plusieurs mois. Une autre, qui raconte avoir été harcelée sexuellement par un homme qui a ensuite vendu ses informations personnelles en ligne. Une autre encore, qu'un producteur de X a volé ses publications pour les balancer sur son propre site.

Assez d'arguments pour se cantonner au porno féministe.